G comme galuchat

Le 19 mars 2020, par Marielle Brie

Ce terme, qui désigne à la fois le matériau et la technique, s’applique aux peaux denticulées des raies et des requins. D’abord utilisé comme abrasif, le galuchat émerveilla l’Occident lorsqu’il parvint du Japon, gainé sur les objets les plus raffinés.

Jean-Michel Frank (1895-1941), table basse en noyer et plateau carré en galuchat reposant sur quatre pieds en « L », estampillée « J. M. Frank » et « Chanaux & Cie », numérotée 8584, 40 54,6 39,5 cm. Drouot, 4 décembre 2019. Millon OVV, M. Fourtin.
Adjugé : 70 200 €

Né en Chine, l’art du galuchat se développa au Japon dès le VIIIe siècle. Par l’intermédiaire des marchands portugais, l’Europe le découvrit au XVIe siècle, incrusté dans un mobilier laqué luxueux spécialement créé pour ses élites. Tandis que les intransigeants clients nippons sélectionnaient les peaux selon la beauté de l’arrangement naturel des denticules, la technique du same-nuri, employée sur les objets d’export, tirait profit des peaux délaissées. Dans les deux cas, la peau était assouplie dans de l’eau tiède puis séchée et poncée. Les denticules étaient laissés intacts seulement s’ils venaient gainer des gardes d’armes, favorisant une meilleure prise en main. Le same-nuri exigeait cependant que la peau puisse se décomposer entièrement après ponçage, afin de récupérer les denticules saupoudrés ensuite sur la laque fraîche, recouvrant sans coutures disgracieuses les surfaces du mobilier d’exportation et imitant à moindre frais la technique du laque nashiji. Parmi ce mobilier nanban, seul un très petit nombre de same-nuri parvint en Europe, assimilant de fait le galuchat au luxe le plus désirable. La variation du taux de collagène dans la peau nuança longtemps la teinture des cuirs de requins et de raies, dont la distinction se fait par la forme des denticules. Lancéolés et réguliers sur le requin, ils sont ronds et parsemés sur les raies. Confusément, la peau de chagrin désigna, avant le XVIIIe siècle, la peau de raie ou de requin, ainsi qu’un cuir persan d’équidé, texturé de manière à créer un relief. D’ordinaire teint en vert et désigné par le terme farsi saghari, il circulait en Europe depuis longtemps et était apprécié pour sa grande qualité. Que ces deux peaux aient été assimilées ou volontairement associées par un terme – bientôt prononcé « chagrin » en France –, il en résulta une préférence marquée pour le galuchat teint en vert. Dès le XVIIe et au début du XVIIIe siècle surtout, les Hollandais et les Anglais furent les importateurs ponctuels de peaux de raies et de requins, que leurs artisans s’employaient à utiliser sur des objets en majorité scientifiques, comme les microscopes et télescopes fabriqués par Edmund Culpeper à Londres. Ces cuirs étaient traités et travaillés à la manière japonaise. Ces peaux de requins étaient parfois amincies jusqu’à devenir translucides ; plutôt que de les teindre, on plaçait alors au revers une feuille colorée. C’est à Jean-Claude Galluchat (1689-1774), tenant « boutique de gaisnier » près de la Bastille, que l’on doit vers 1748 l’invention d’un procédé de tannage et de teinture facilitant l’emploi de la peau sur de petits objets, qu’il rehaussait d’un vernis Martin propre à évoquer la brillance des somptueux laques japonais. L’opération, qui amputa l’artisan d’un «l», lui acquit la postérité et de lucratives faveurs royales : la Pompadour ne s’en lassa pas, tandis que Marie-Antoinette en était folle. Il n’existe cependant pas d’œuvres signées ou d’attributions d’objets à cet artisan. Un temps oublié, le galuchat retrouva naturellement ses lettres de noblesse avec l’art déco. Clément Rousseau (1872-1950) et Paul Iribe (1883-1935) explorèrent cet art délicat mêlant à la manière japonaise les techniques modernes : tracés élégants, fines découpes à la meule diamantaire et teintures raffinées enveloppaient des meubles entiers. Ce matériau, imité dès la fin du XIXe siècle par des vernis, des papiers ou des cuirs imprimés, est aujourd’hui souvent remplacé par des résines convaincantes appréciées du mobilier haut de gamme. 

à voir
La commode conçue par Paul Iribe (1883-1935) pour l’appartement de Jacques Doucet (1853-1929) à Paris (vers 1912, en acajou et tulipier gainé de galuchat),au musée des Arts décoratifs de Paris.
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