Françoise Schein, engagée pour les droits de l’homme

Le 17 novembre 2016, par Stéphanie Pioda

Le marché de l’art a beaucoup de mal à repérer une artiste comme elle, tant son investissement dans les favelas et dans les milieux précaires est grand. Rencontre avec une véritable humaniste.

Françoise Schein.
DR

Vous avez été élue en mars 2016 membre à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique. C’est une reconnaissance importante que vous attendiez ?
J’ai été élue sans le rechercher. Cette belle reconnaissance honorifique m’offrira la possibilité de rencontrer des gens intéressants avec lesquels créer des projets.
Vous êtes largement intervenue dans les favelas au Brésil, à Lisbonne, Stockholm, Brême, Haïfa, Ramallah et maintenant Port-au-Prince. Comment choisissez-vous chacun des lieux ?
C’est très variable. Pour Haïti par exemple, l’ONG Fokal m’a contactée car elle connaissait le travail que je mène à Rio de Janeiro et à São Paolo depuis plus de quinze ans. Alors, pourquoi ai-je choisi le Brésil, me direz-vous ? Parce que j’y ai adopté ma fille. J’ai appris à connaître ce pays et sa langue  condition indispensable pour rencontrer la population  et mon équipe et moi-même, nous créons des œuvres d’art avec les jeunes des favelas autour des questions de citoyenneté. J’ai mis au point une méthodologie à partir de mes interventions dans les métros où j’associe les questions citoyennes avec celles de l’Histoire.
Quel lien tissez-vous entre cet engagement et votre travail artistique plus personnel ?
Mon travail personnel aborde les mêmes questions, mais je les traite avec d’autres matériaux. Je prends l’histoire du monde facette par facette, comme lue à travers un kaléidoscope et je construis des pièces qui forment une collection sur les grandes inventions de l’humanité. Les droits fondamentaux en font partie. Les religions en sont une base. C’est un projet utopique qui s’inspire d’un livre de Daniel Boorstin, Les Découvreurs (1983) dans lequel l’ancien directeur de la bibliothèque des Congrès de Washington raconte les grandes inventions de l’humanité qui furent des seuils de changements. Après Ptolémée, Christophe Colomb, Galilée ou Newton, le monde ne pouvait plus faire machine arrière. Ce livre a été un texte fondateur pour mes sculptures et dessins, ainsi que la base de certaines des sept stations de métros que j’ai construites.

 

La station Luz de São Paulo (achevée en 2017), œuvre participative pérenne, créée avec plus de 1 000 jeunes des favelas de la ville. 500 m
La station Luz de São Paulo (achevée en 2017), œuvre participative pérenne, créée avec plus de 1 000 jeunes des favelas de la ville. 500 m2 d’œuvres d’art en carreaux de céramique de 15 x 15 cm peints à la main.
© Photo galerie 5 Contemporary

Vous exposez à la galerie 5 Contemporary des sculptures traitant des grandes constructions spirituelles. Pourriez-vous en parler ?
Il y a longtemps que je voulais présenter cette exposition sur les religions et leur création à travers des montagnes et lieux sacrés naturels. Un réel calme se dégage de toutes ces sculptures placées côte à côte, une façon de montrer que toutes ces religions peuvent cohabiter, ce que les juifs et les musulmans ont vécu pendant des années au Caire ou à Jérusalem. C’est cette politique internationale consternante qui a accumulé les erreurs. Parler de Dieu maintenant me semblait une nécessité. Notre société démocratique en crise doit reposer cette question. On a tué Dieu il y a quelques décades, mais les êtres humains en ont besoin. Les religions tiennent les hommes et les femmes debout.
Comment rendre compatible l’idée même de religion avec la liberté et les droits humains ?
Nous pouvons parler de compatibilité à partir du moment où l’on respecte chacune des religions. Il faut arrêter avec la laïcité à tout prix et la rigidité. Comme le disait Martin Luther King : «Vivons ensemble comme des frères sinon on mourra tous comme des fous.» Et nous sommes en train de devenir fous…
Par rapport à cette notion d’engagement, c’est un mot qu’on utilise souvent pour qualifier l’œuvre d’artistes, mais avec vous, il prend véritablement tout son sens, car votre vie et votre travail ne font qu’un. Il n’y a pas de frontière.
J’essaie de vivre suivant une éthique que je défends, ce n’est pas facile. Je termine actuellement ma septième station de métro Luz à São Paolo, commencée en 2009. Or comme ce métro ne paie rien, nous devons chercher les fonds pour cette œuvre de 500 m2 produite avec plus de mille enfants défavorisés. Heureusement, le métro de Rio nous soutient depuis plusieurs années dans nos actions, ce qui me permet d’engager mes propres honoraires dans le chantier de São Paulo.Je recherche en permanence des fonds pour avancer.

 

Françoise Schein, A City as a Tree for Human Rights, 2009, œuvre participative sur la façade du théâtre municipal de Ramallah en Palestine
Françoise Schein, A City as a Tree for Human Rights, 2009, œuvre participative sur la façade du théâtre municipal de Ramallah en Palestine. Création avec 60 étudiants de l’Art Academy of Palestine, 12 x 5 m.
© Katia de Radiguès


Vous intervenez régulièrement en Belgique, en témoigne ce fameux Grand BanKet participatif à la Centrale for Contemporary Arts, pour célébrer les 10 ans du musée en juin dernier. Mais depuis la Concorde, il s’est passé très peu de choses en France. Pourquoi ?
J’aimerais beaucoup travailler en France mais les ministères de la Culture et/ou de l’Éducation sont difficiles d’accès pour des raisons qui m’échappent, peut-être à cause de la transversalité de mon œuvre. Pour la Concorde en 1991, il a fallu trois-quatre ans pour rencontrer le directeur de la RATP. Mais, dès que j’ai pu rencontrer Christian Blanc, il a immédiatement compris l’intérêt de mon projet pour Paris.
Cela n’a pas été une carte de visite ?
Au niveau mondial oui, mais pas pour la France. Au même moment où je recouvrais la station Concorde de la «Déclaration des droits de l’homme et du citoyen», Jean-Charles Blais installait ses grandes affiches
à la station Assemblée nationale. Alors que
Le Monde louait son œuvre sur une double page, ce même journaliste me critiquait dans un entrefilet : «Qui était cette inconnue qui se permettait d’investir la Concorde avec un projet inintéressant ?» C’est écrit noir sur blanc. À partir de là, j’ai voulu créer un réseau international d’œuvres sur les droits fondamentaux  ce que l’Unesco aurait dû faire , un projet complètement fou qui reste un réel combat.
Vous expliquez qu’il est plus facile de travailler dans les favelas qu’en France. Qu’y souhaiteriez-vous réaliser ?
L’un de mes rêves serait de faire en France  ou en Europe  une station de métro comme celle que je termine à São Paolo, c’est-à-dire avec des enfants des banlieues avec lesquels on travaille sur des notions d’éthique. Ils dessineraient et peindraient des œuvres que l’on installerait dans le métro. De la même manière, j’ai créé un kit pédagogique pour l’enseignement des droits fondamentaux par l’art que j’ai proposé à des maisons d’édition, au ministère de la Culture et de l’Éducation en Belgique, mais personne ne réagit. Pourtant, je sais qu’il mériterait d’être développé puisque cela marche à chaque fois que nous l’utilisons avec les enfants !

Françoise Schein, Babel, 2016, mine de plomb, 59 x 42 cm.© Photo galerie 5 Contemporary
Françoise Schein, Babel, 2016, mine de plomb, 59 x 42 cm.
© Photo galerie 5 Contemporary

Le marché de l’art vous octroie très peu de place. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne suis peut-être pas assez courtisane ! J’avoue que pendant de nombreuses années, même dans l’école d’art où j’enseigne à Caen, l’ESAM, des collègues me disaient que je ne faisais pas de l’art ! Seules les choses marchandées seraient de l’art ? Je crois que j’aurais aimé rencontrer Joseph Beuys qui aurait compris mon travail !
Quels sont vos prochains projets ?
Pour le moment, je suis en résidence à l’université de Louvain-la-Neuve en Belgique et je prépare la nouvelle présentation de la grande rétrospective, que m’avait consacrée à Bruxelles en 2014 le musée du Centre international pour la ville et l’architecture (CIVA), et qui aura lieu, en août 2017, au Musée national historique de Rio de Janeiro. Je prépare un travail de création dans un centre de détention pour jeunes délinquants en Belgique, où les jeunes aborderont les questions de citoyenneté. Avec mon équipe de Rio, nous venons de terminer un projet identique réalisé à Rio de Janeiro. Je rêve aussi de monter une exposition rétrospective à Paris, la ville où j’habite depuis plus de trente ans. Le titre serait : «La Concorde, et après ?» Il s’est passé beaucoup de choses depuis, mais peu de Français le savent…

À VOIR
La station de métro Concorde à Paris
et le site internet de l’artiste www.francoiseschein.com
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