Francis Delille

Le 17 juin 2016, par Dimitri Joannides

En quarante-cinq ans de carrière, il a édité ou coédité 1 400 estampes, multiples et céramiques. Rencontre avec un homme de l’ombre en qui tous les artistes ont fait confiance.

Bengt Lindström (1925-2008), Sans titre, eau-forte au carborandum, 130 x 97 cm, réalisée selon un procédé inédit développé par Claude Manesse et éditée par Francis Delille en 1993.
DR

Quel a été votre premier contact avec l’univers de l’estampe ?
À Lille, d’où je suis originaire, j’ai repris une petite galerie de peinture à la fin des années 1960. Un jour, j’ai présenté une sélection d’œuvres sur papier d’un de mes artistes à un grand marchand belge. Par un pur hasard, trois de mes aquarelles s’étaient glissées dans le carton à dessin. Le galeriste, qui exposait tout de même Delvaux et Magritte, n’a retenu que mes œuvres et rejeté celles de mon poulain ! Au fil des mois, il m’en a acheté près de 90 et m’a exposé. Je ne m’y attendais absolument pas ! C’est ainsi que j’ai décidé de m’occuper exclusivement de la peinture des autres. Nous étions en 1969.
Par où avez-vous commencé ?
Je connaissais bien le peintre Claude Manesse, qui venait d’ouvrir un petit atelier de lithographie et qui m’a tout appris des techniques de l’estampe. Grâce à lui, j’ai pu convaincre le galeriste belge de me confier les premiers essais de la guilde de l’estampe qu’il s’apprêtait à lancer. Nos trois premiers artistes étaient Léonor Fini, André Lanskoy et Serge Poliakoff. La galerie nous payait une partie en argent et une autre en épreuves signées du tirage avec interdiction de vendre avant la constitution du catalogue de la guilde. Malheureusement, ce mode de fonctionnement n’était pas viable et ce cher Claude Manesse était bien meilleur lithographe que gestionnaire ! Un an plus tard, il cessait son activité. C’est en revendant le petit fonds d’estampes que j’ai fait mes premiers pas dans le commerce. De son côté, Manesse était parvenu à convaincre Sonia Delaunay, Serge Poliakoff, André Lanskoy et Maria Vieira da Silva de travailler avec nous. Cette collaboration a marqué mes vrais débuts d’éditeur. Nous étions en 1971 et je venais de m’installer à Paris. Rapidement, Claude est devenu l’un des lithographes les plus doués d’Europe, mettant en place des procédés inédits et attirant, de fait, les meilleurs artistes. Je me suis alors associé à Christian Cheneau pour fonder la petite galerie ABCD, rue des Saints-Pères. D’entrée, notre ambition était de mettre en avant les estampes originales plutôt que celles d’interprétation. Évidemment, les galeries qui vivaient sur cette ambiguïté ont quelque peu protesté.

 

Francis Delille en avril 2015.
Francis Delille en avril 2015. © Pascal Vangysel

D’autant que le marché des estampes originales était encore balbutiant.
Absolument. Ma chance a été de collaborer avec la galerie de France, qui produisait beaucoup d’éditions sans avoir de structure pour les commercialiser. Je me suis occupé de leur diffusion exclusive de 1973 à 1977 avec notamment Alechinksy, Hartung, Zao Wou-ki, Soulages… Dans le même temps, je m’étais rapproché des artistes CoBrA ainsi que de Georges Visat dont j’ai réalisé une partie des éditions (Bellmer, Matta, Max Ernst…). À l’époque, à part Maeght, les galeries de tableaux ne s’intéressaient guère aux multiples. Les contacts avec les artistes étaient donc relativement faciles, d’autant qu’ils étaient très réceptifs à ce mode d’expression. Il suffisait de trois coups de fil et d’une ou deux visites pour mettre les choses en place. Désormais, il faut au mieux quatre-vingts mails et des heures de discussion pour arriver à peine à un accord de principe !
La machine était donc bel et bien lancée.
Oui car je n’avais pas cessé pour autant mes propres éditions, en particulier avec Lindström et Appel dont l’«Appel Circus», une édition de 30 gravures et 15 sculptures, qui nous a lancés aux États-Unis. En 1978, désormais installé boulevard Saint-Germain dans l’ancienne galerie Arnaud, j’ai commencé à exposer des tableaux de jeunes artistes. Trois ans plus tard, je me suis agrandi en m’installant rue de Lisbonne dans un espace de 750 mètres carrés. L’exposition inaugurale intitulée « Abstractions » réunissait Soulages, Schneider, Riopelle… De 1973 à 1982, j’ai eu un stand à toutes les FIAC. Mais en 1983, j’ai voulu prendre du recul.

J’ai pris conscience que je n’étais pas un bon peintre

Pour mieux vous consacrer à l’édition ?
Exactement. Après une année sabbatique, les éditions de la Différence m’ont proposé de financer et coéditer des monographies dans la collection «Mains et Merveilles». On ne s’en rend plus forcément compte aujourd’hui mais imprimer un beau livre d’art de 300 pages en coffret coûtait l’équivalent de 200 000 €. Sans cela, et à moins de s’intéresser à Chagall, Miró ou Folon, concevoir de tels ouvrages était déficitaire. En avoir publié une bonne vingtaine au total  Arman, César, Clavé, Combas, Cruz-Diez, Fassianos, Joan Mitchell, Lindström, Raza, Saura, Soto…  est donc un véritable tour de force ! Afin de financer ces réalisations, nous obtenions des artistes qu’ils renoncent à leurs honoraires sur des éditions d’estampes ou de multiples. Par ailleurs, l’éditeur que j’étais trouvait là un moyen efficace de nouer des contacts privilégiés avec les artistes pour leur proposer ensuite d’autres projets.

 

Des céramiques d’Antonio Seguí présentées dans l’un des fours de la Tuilerie.
Des céramiques d’Antonio Seguí présentées dans l’un des fours de la Tuilerie. © Pascal Vangysel

Pour parler concrètement, comment vous y preniez-vous ?
La première rencontre est déterminante car il s’agit de convaincre l’artiste. Et comme l’artiste reconnu est toujours occupé et souvent très sollicité, il faut miser sur le relationnel pour lui donner envie de consacrer du temps à un tel projet. Avec les plus rétifs, on commence par un essai et on mise sur des techniques nouvelles. Mais au fond d’eux, tous se sont un jour rêvés en Toulouse-Lautrec ou Daumier. Assez rapidement, les artistes arrivent d’eux-mêmes à la conclusion que l’estampe est un passage obligé dans leur parcours. Certes, certains ne s’y sont pas intéressés du tout mais ils ont été très rares.
Quelle a été l’édition la plus complexe à réaliser ?
Sans nul doute celle de «Mémoires de la Liberté» pour la fondation France Libertés de Danielle Mitterrand en 1990-1991. Il s’agissait de l’édition la plus importante de la seconde moitié du XXe siècle avec cinquante-cinq artistes de renommée internationale d’un seul coup  Adami, Christo, Indiana, Jenkins, Rauschenberg, Rotella, Wesselmann… Celle réalisée au profit d’Handicap International en 2011-2013, avec vingt-deux artistes cette fois  Barceló, Jim Dine, Ron Arad, Buren, Peter Lindbergh… , a également représenté un sacré défi logistique.
Comment êtes-vous passé de l’estampe à la céramique ?
En 1998, je me suis rapproché de l’atelier La Tuilerie de Jean-Marie Foubert dans l’Yonne, la deuxième région de la céramique en France après Vallauris. Dans l’une des dépendances de la maison que je venais d’acquérir, j’ai créé un atelier pour mes amis artistes. Au fil des ans, cette semi-retraite a abouti à la réalisation de près de quatre cents éditions : Bogart, Miotte, Cruz-Diez, Chu Teh-chun, Seguí, Zao Wou-ki…. Le premier à m’avoir fait confiance a été Corneille puis tous ont suivi ! Généralement, je soumets des formes et réalise, pour les convaincre, des essais à leur manière. Lorsque le courant passe, l’artiste parvient, en deux ou trois jours sur place, à créer dix ou quinze pièces de base. Au début, beaucoup n’y croient pas mais je n’en connais pas un seul qui ne soit pas devenu mordu !

FRANCIS DELILLE
en 5 dates
1972
Co-fonde la galerie ABCD, spécialisée dans l’édition d’estampes originales
1973
Obtient la diffusion exclusive des artistes de la Galerie de France pour les estampes et multiples
1990-1991
Supervise la plus importante édition de la seconde moitié du XXe siècle (« Mémoire de la Liberté » avec 55 artistes de renommée internationale)
2011-2013
Co-édite 22 artistes au profit d’Handicap international
2014
Initie l’artiste Antonio Seguí à la céramique
À VOIR
Rétrospective Francis Delille en 60 céramiques accompagnée d’une exposition de 24 céramiques d’Antonio Seguí, galerie Vallois, 27, East 67th Str., 10021 New York, États-Unis.
Jusqu’au 30 septembre 2016.
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