Louise Frydman, blanc comme céramique

Le 22 février 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Fragiles et fortes à la fois, les créations de Louise Frydman révèlent un univers naturel poétique, magnifié par l’éclat de leur blancheur.

 
© jean-françois reboul

Ses œuvres semblent aussi légères que du papier, et pourtant leur terre argileuse leur confère une solidité insoupçonnée. À Mazille, village de Saône-et-Loire abritant quelques centaines d’âmes, la créatrice française de 28 ans nous raconte son parcours éclectique parsemé de rencontres, qui l’ont menée progressivement à maîtriser les arts du feu. Celle qui vit entre Paris et la Bourgogne nous accueille dans un atelier qu’elle partage avec Jean-François Reboul, céramiste plasticien. En effet, ce dernier lui a permis d’investir une des pièces d’une ancienne grange mazillonne, en 2015. Ouvert sur un jardin et baigné de lumière, il y règne un parfum de nature et de simplicité ; les murs en pierre, les poutres apparentes du plafond bas portent l’empreinte du Clunisois, région authentique, célèbre pour son abbaye romane fondée au Xe siècle, à quelques kilomètres de là. Tréteaux et miroirs se mêlent à des pots de crayons, tandis que des lits pour petites pièces, semblables à des pétales de fleurs blanches, parsèment chaque recoin de la pièce. En d’autres termes, un atelier serein et ressourçant, même en hiver, où Louise Frydman, entourée de ses outils, bulbes et feuilles de mer, perfectionne quotidiennement son savoir-faire, à la recherche de nouveaux sujets. Mais qu’a-t-elle donc fait, auparavant, pour en arriver là ? Son histoire n’est pas ce que l’on croit.
 

Couronne I, 2015, céramique, 45 x 40 x 10,5 cm.
Couronne I, 2015, céramique, 45 x 40 x 10,5 cm.© Louise Frydman


De la photo au papier et à la terre
«En 2008, j’ai étudié le dessin, la typographie et la photographie à l’ESAG - Penninghen de Paris  École supérieure d’arts graphiques , dont je suis sortie titulaire d’un master en arts graphiques. En 2013, m’étant spécialisée à l’International Center of Photography of New York, le médium photo a toujours eu ma préférence, même si à Penninghen, je me sentais frustrée de ne pas toucher la matière.» Vint alors «la» rencontre qui allait partiellement dévier sa trajectoire des épreuves argentiques et du graphisme. «Au sortir de l’école, je rencontre Sabrina Transiskus, artiste de papier allemande, que j’assiste sur un projet mêlant papier et céramique, en collaboration avec la Cité de la céramique à Sèvres, dans le cadre des D’Days. J’ai tout de suite aimé son rapport en 3D au matériau papier. C’est comme cela que j’ai eu le déclic de la création.» Louise Frydman s’attelle à la feuille, dont elle déplore cependant le manque de sensualité. «J’œuvrais avec un exacto  couteau à lame rétractable  certes minutieux, mais je souhaitais avoir un lien plus tactile avec le matériau.» Après avoir conçu des décors de vitrines en papier, elle s’essaie, toujours pour des devantures, à de petits mobiles en pâte polymère Fimo. Amélie Duchalard, directrice de la galerie Zeuxis, remarque son talent et lui propose de collaborer à une exposition collective à l’hôtel de Croisilles, dans le troisième arrondissement parisien. «En un mois, je devais réaliser un gigantesque mobile au cœur de la cour, à ciel ouvert, de ce site historique. Un défi de taille pour moi ! À ce moment-là, je rencontre Jean-François Reboul, qui me guide et me transmet son expertise.» Ainsi, son rejet du graphisme, associé à ces deux rencontres fondamentales, lui font prendre la mesure de ses vraies envies, plus orientées vers un métier où la main sert le cerveau, le cœur et la terre.

 

Dame Blanche V, 2016, céramique, 61 x 26 cm.
Dame Blanche V, 2016, céramique, 61 x 26 cm.© Louise Frydman


Savoir-faire rituélique pour formes naturelles
Un mobile aérien, constitué de plus d’un millier de petits «pétales» en céramique blanche, reliés entre eux par des fils d’acier, parsemé de quelques feuilles d’or, naîtra donc à Mazille, sous le regard bienveillant du maître céramiste. Son procédé ? Récurrent à toutes ses pièces, il est rythmé par des actes simples et délicats, dont elle nous livre, en partie, quelques secrets. «Je travaille avec une argile très souple, provenant de la Forêt-Noire, que j’étire avec la main. Ce geste d’extension, je l’ai maîtrisé après ma période de découpe du papier, en déchirant de la fibre de coton. Quand je suis passée à la céramique, mon geste est naturellement resté similaire.» Lorsque la forme souhaitée sous ses doigts apparaît, Louise Frydman la cuit à feu moyen, afin d’en conserver la porosité. «À 1050 degrés, température de cuisson de la faïence, la matière garde une tension et un dynamisme fort.» Survient alors la phase fondamentale du trempage, donnant à la pièce tout son éclat. «Je plonge ma forme dans un ou deux bains blanchissants, qui n’est pas un émail, et obtiens un biscuit trempé, que je polis très peu et fais sécher à l’air libre.» Il en résulte des œuvres d’un blanc pur, dont les formes poudrées d’un «baroque épuré» rappellent celles des sous-bois, d’un jardin potager, de fleurs à clochettes, essaimant leurs pétales au gré du vent. «À l’adolescence, je suis partie avec ma famille vivre en Bourgogne. Depuis, je ressens un besoin viscéral de nature.» Son corpus comprend de nombreux volumes semblables à des corolles de champignons, des sarments ou des branches d’arbres, pétrifiés par une terre comme trop délavée au soleil, et qu’elle scénographie, pour certains, le temps d’un film, sur un lit de mousse, dans la forêt.

À voir
«Origine», galerie NAG, 104, avenue Raymond-Poincaré, Paris XVIe, tél. : 01 85 73 19 45, www.not-a-gallery.com - Jusqu’au 28 février.
Louise Frydman est également représentée par la galerie Baxter, 15, rue du Dragon, Paris VIe, tél. : 01 45 45 48 06 73, et la galerie 27 Concept, 27, rue de Bourgogne, Paris VIe, tél. : 01 42 73 67 70.

Blanc, ornement, fonction
La blancheur de la céramique, rehaussant les lignes naturelles de ses objets soignés, devient sa signature. «J’ai découvert le blanc pur il y a trois ans, lorsque je travaillais le papier. Il émane de lui une sérénité et une paix qui font du bien. Il me permet surtout de me concentrer sur des formes complexes, pour lesquelles la couleur n’a pas à ajouter d’effet supplémentaire. Elles se suffisent à elles-mêmes.» Au-delà de leur esthétique, certaines sont fonctionnelles comme ses miroirs cerclés de pétales formant une couronne végétale. «Je n’ai aucun problème avec l’art décoratif, ajoute-t-elle. Étant en quête de beauté, j’apprécie leur grâce, leur légèreté et qu’ils fassent plaisir à qui les achète.» Et d’enchérir : «Le lien entre l’art actuel et l’intelligence de la main est à nouveau au goût du jour. C’est une bonne chose. Ma production n’est pas centrée sur moi-même, elle est là pour procurer des émotions aux autres.» Ses réalisations, comme son mobile intitulé
La Fée des pétales, lui rappellent les joies de l’enfance. «Ma mère, artiste peintre, me racontait souvent des fables et récits mythologiques. À ce sujet, en 2017, lors de la dernière édition de «Révélations»  le salon des métiers d’art et de la création , une petite fille pensait que des lutins se cachaient derrière mes sculptures, remplies de poudre de fée…» L’artiste conçoit ses miroirs comme des objets «magiques» appartenant à l’univers des contes, dont les formes céramiques magnifient l’essence. Ses créations  miroirs, sculptures ou suspensions jouant avec l’architecture d’un site  suscitent l’intérêt des galeries et institutions. On les trouve en permanence à la galerie parisienne Baxter, dans le sixième arrondissement, dans les boutiques Bonpoint, diffusant son travail à l’international, et chez plusieurs collectionneurs privés. En 2016, elles ont fait également l’objet d’une première et importante exposition personnelle au musée La Tour du Moulin à Marcigny, en Saône-et-Loire. Depuis trois ans, Louise Frydman poursuit ainsi son chemin. Cette jeune pousse de la terre a désormais trouvé sa voie par le biais de la céramique. Jouant d’oppositions, ses réalisations éthérées, d’apparence fragile, issues de gestes humbles, ne sont pas sans force et résistance. Les pétales suspendus cliquètent à l’air et défient le vent, et les pièces dentelées à l’allure malléable, douces comme du velours, se révèlent bien solides au toucher.  

Louise Frydman en 5 dates
Louise Frydman
Louise Frydman

1989
Naissance à Paris
2012
Diplômée de l’ESAG - Penninghen
2015
Installation monumentale La Fée des pétales à l’hôtel de Croisilles (Paris) et rencontre avec le céramiste Jean-François Reboul
2016
Première exposition personnelle, musée La Tour du Moulin, à Marcigny
2017
Salon «Révélations», Grand Palais, Paris
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