Francesca et Massimo Valsecchi, l’art de l’interdisciplinarité au Palazzo Butera

Le 14 janvier 2021, par Judith Benhamou

Butera, un somptueux palais, restauré pour montrer l’art mais aussi penser les migrations.

David Tremlett, Wall Drawing, 2018.
© Henrik Blomqvist

Palerme a beaucoup fait parler d’elle ces dernières années. D’abord parce que la ville est un des lieux de l’immigration en provenance d’Afrique, et que son maire Leoluca Orlando, à rebours des discours nationalistes, voit les migrants comme une richesse. Ensuite, parce que l’on tend désormais à ouvrir les yeux sur des richesses palermitaines autres que celles, exceptionnelles, des palais et des lieux de culte de toutes époques, depuis les Arabes ou les Normands jusqu’aux adeptes du style Liberty, en passant par les praticiens d’un baroque grandiose. Jusqu’à récemment, Palerme ressemblait encore à une belle endormie défigurée, dévastée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ; le centre ancien était tombé en déshérence, au profit d’une ville neuve aux constructions fades bien que confortables. En 2018, la 12e édition de Manifesta, Biennale européenne itinérante de création contemporaine (voir Gazette n° 24 du 15 juin 2018, page 293) a permis de redécouvrir des sites oubliés, des trésors cachés, de gigantesques palais en piteux état, ornés de fresques et de sculptures qui rappelaient qu’en des temps désormais révolus, les Palermitains de la haute société rivalisaient pour savoir qui aurait la plus belle demeure. C’est à cette occasion que l’on a pu pénétrer un lieu qui fut, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’un des plus beaux de Sicile : le Palazzo Butera, de Francesca et Massimo Valsecchi, lequel a accepté de se livrer et de raconter sa vision.
 

Tom Phillips, Berlin Wall with German Grass and Skies II, 1973, “Cavallerizza” du Palais. © Fabio Gambina
Tom Phillips, Berlin Wall with German Grass and Skies II, 1973, “Cavallerizza” du Palais.
© Fabio Gambina


Milan
« C’est ma femme, Francesca, qui prend toujours les décisions importantes. Nous sommes natifs, elle de Milan, moi de Gênes. Dans les années 1970, après avoir été courtier en assurances à Londres, un métier que je détestais, j’avais ouvert une galerie à Milan dans l’ancienne Monnaie ducale conçue par Bramante : le contraire d’un white cube. Les artistes contemporains, Anne et Patrick Poirier, Gerhard Richter, Gilbert & George ou John Baldessari devaient se confronter aux frises, aux fresques et aux plafonds. Mais je ne vendais quasiment rien.
L’Angleterre
Francesca m’a pressé de revenir à Londres. Sans galerie, j’y étais plus libre et j’organisais des expositions dans différents musées à travers le monde. Dans le même temps, entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, nous avons acheté de l’art ancien, curieusement considéré à l’époque comme “pas à la mode”. Ainsi, un peintre aussi important qu’Andrea Solario (1460-1524) était moins cher que nombre d’artistes contemporains. Puis les prix ont augmenté. Je m’intéresse à présent davantage au mouvement Arts & Crafts et plus généralement aux arts décoratifs. J’ai toujours eu l’idée que la porcelaine, par exemple, pouvait être véritablement considérée comme de la sculpture. Nous avons réparti 350 pièces de nos collections pour des prêts auprès de l’Ashmolean Museum d’Oxford et du Fitzwilliam Museum de Cambridge.
Interdisciplinarité
Le centre de mes intérêts était désormais l’idée d’interdisciplinarité. Le monde des universités ne pouvait plus rester recroquevillé sur ses savoirs. Il fallait que s’instaure un dialogue entre l’humanisme, la science et les visions du futur incarnées entre autres par les artistes. Une collection n’est pas un rassemblement statique de trésors. Les artistes peuvent aider les chercheurs en donnant de nouvelles perspectives à ce qu’on appelle l’académie. Depuis cinquante ans, j’avais l’idée d’une exposition qui mélangerait les sciences de la médecine, la recherche en matière agricole ou l’art contemporain. J’ai organisé une exposition sur ce thème au Museo d’Arte et Scienza de Milan : « Il Tesoro della Statale », pariant pour une vision globale de la création humaine. Mais l’administration universitaire est empreinte de lourdeurs et il était bien difficile d’avoir d’autres projets.

 

Anne et Patrick Poirier, Memoria. DR
Anne et Patrick Poirier, Memoria.
DR


Palerme
Francesca était venue à Palerme et elle trouvait la ville magnifique. Les Siciliens sont le fruit des migrations et des invasions successives. Ainsi, il n’existe en Sicile aucune plante autochtone. Tout est fait par contaminations, migrations, mélange de cultures, de religions et d’échanges. En nous installant à Palerme et en choisissant une maison d’une taille supérieure à nos besoins personnels, nous avons pensé pouvoir mettre en place des projets qui nous sont chers. Le Palazzo Butera était alors dans un état désastreux. C’était en 2016. Depuis, huit milles mètres carrés de ses espaces ont été restaurés.
Le Palazzo Butera
Je n’aime pas le principe des fondations. Je voudrais que le palais soit le siège d’une nouvelle forme d’entreprise sociale, qu’il n’incarne pas un monument, mais plutôt un modèle en gestation. James Cuno, l’ancien directeur du Getty, trouvait l’idée bizarre et même risquée. Il faut désormais remettre en question le modèle du musée. Ce projet servira plus globalement à l’identité européenne : pendant quatre ans, quarante ouvriers venus des montagnes, les meilleurs dans leurs disciplines, ont contribué à la restauration du lieu. Ils ont travaillé et dormi ici. J’étais avec eux tout le temps. Ils ont compris qu’ils participaient à un projet d’un nouveau genre et ils se sont vraiment impliqués. Le Palazzo Butera est un projet public financé par des personnes privées. »

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