Fabienne Verdier en résidence

Le 20 janvier 2017, par Stéphanie Perris

À quelques jours de sa première exposition londonienne, l’artiste nous reçoit dans son antre… Un lieu d’ombre et de lumière, à l’abri du tumulte du monde. Visite.

Fabienne Verdier, Walking Painting.
© Atelier Fabienne Verdier

Non loin de Chambly, dans le Val-d’Oise, à quelques kilomètres de Paris et de sa frénésie. Là, dans une petite commune aux allures de campagne anglaise, le temps suspend son cours. Les arbres ont pris leurs couleurs d’automne ; ils flamboient. C’est ici, dans ce paisible coin de nature, loin de la clameur de la ville, que Fabienne Verdier a choisi de vivre et de travailler à son retour de Chine. «Nous nous sommes installés ici en 1993», confie son époux, Ghislain. « Nous avons construit l’atelier avec notre ami l’architecte Denis Valode, il y a maintenant dix ans». Un lieu à la mesure de la peinture de Fabienne, monumental. Nous entrons dans cette grande fosse, plongée dans l’obscurité que seule éclaire une lumière zénithale. À la veille de l’exposition à la galerie Waddington Custot, le lieu est vierge de toute toile. Seules quelques caisses tardent encore à prendre le chemin de Londres. Mi-atelier mi-chapelle, cet espace ascétique, préservé de toute distraction, permet à l’artiste de s’extraire du monde et de composer ses vastes toiles, aujourd’hui conservées dans les plus grandes collections  notamment celles de François Pinault ou d’Hubert Looser. Avant de rejoindre l’atelier et de se confronter à la matière, Fabienne confie passer de longues heures de recherches et de réflexion, entourée de ses livres  elle aime la poésie d’Emily Dickinson, les écrits de Gilles Deleuze  et des objets qui l’inspirent. Dans sa bibliothèque, qui est aussi un atelier lumineux ouvert sur l’extérieur, on aperçoit, minutieusement disposés sur le bureau, des branchages, de petits coquillages, des pierres de lettré évoquant des papillons, quelques mousses, un bouddha… «Ils composent une sorte d’inventaire poétique des diverses formes du monde», résume Fabienne. Là, face au jardin, elle dit aimer dessiner, noircir ses carnets, dans lesquels elle note ses pensées en un patchwork visuel ; citations, collages et dessins se répondent et nourrissent son inspiration.
 

L’Existant, de Fabienne Verdier (née en 1962), et La Femme accroupie d’Auguste Rodin (1840-1917) lors de l’exposition de groupe «The Looser Collection
L’Existant, de Fabienne Verdier (née en 1962), et La Femme accroupie d’Auguste Rodin (1840-1917) lors de l’exposition de groupe «The Looser Collection. Dialogues» au musée Folkwang d’Essen, Allemagne, en 2016. © Atelier Fabienne Verdier

Souvenir de Chine
Épinglée au mur, une photo renvoie à ses années passées dans la province du Sichuan, à l’Institut des beaux-arts : des années de privations matérielles, mais d’intense richesse spirituelle. Fabienne sourit, elle pose aux côtés de ses amis chinois, dont Zhang Xiaogang, devenu depuis un peintre aux œuvres millionnaires. Fabienne a 20 ans lorsqu’elle décide de quitter la France pour la Chine. Elle ose le déracinement. L’enseignement de l’école des beaux-arts de Toulouse ne répond plus à ses attentes. Elle a besoin de «travailler sur le vivant, de penser autrement, de faire un pas de côté», souhaitant «se confronter à un savoir pictural radicalement différent». À rebours du chemin emprunté par Zao Wou-ki quelques décennies plus tôt, Fabienne part en Chine en 1982 chercher une façon de représenter le monde et la nature, inspirée par une esthétique et des conceptions millénaires, bien différentes de l’Occident. Dans Passagère du silence, publié en 2003 chez Albin Michel, elle évoque sa rencontre avec son maître, Huang Yuan, peintre rescapé de la révolution culturelle, qui pendant presque dix ans lui enseignera, à force de traits et d’observations, la voie d’une nouvelle abstraction. Elle se nourrira aussi des leçons de Wu Zuoren, de Li Guo Xiang ou bien encore de Lu Yan Shao. De ce long séjour en Chine, Fabienne tire sa force et sa sérénité. Loin de la figure tourmentée de l’artiste, elle sait ce qu’elle cherche et questionne inlassablement sa création. De nombreux croquis épinglés sur les murs de l’atelier en témoignent ; d’une écriture raffinée, la peintre a noté ses réflexions sur les phénomènes physiques ondulatoires. Nous prenons le temps de les lire : «Saisir ce principe organisateur du monde sous l’influence des forces cosmiques (les marées…), le rythme de la nature» ; plus loin, «modification de l’état physique fluide se propageant à la suite d’une perturbation». Ces notes viendront nourrir les œuvres de la série «Rythmes et réflexions». Ghislain nous confie : «Plus Fabienne étudie ces questions d’énergies, plus elle se rend compte que les phénomènes de réfraction, de diffraction, de dispersion, d’oscillation et de propagation sont au cœur de la perception de presque toutes les formes qui nous entourent.» L’artiste a appris à regarder le monde, à s’intéresser à l’infiniment petit  la ligne d’un feuillage  comme à l’infiniment grand  le souffle vital qui sous-tend toute chose. Elle en perçoit les frémissements et l’élan. Aussi reste-t-elle à l’affût des forces, qui, sous son pinceau, deviendront formes : les cimes des montagnes, dont elle apprécie l’immensité, les éclairs dans le ciel, les méandres des branches d’un arbre ou les reflets sur l’eau.

 

Fabienne Verdier, Peinture du 2 septembre 2014, 2014, peinture acrylique et technique mixte sur papier, 150 x 365 cm (détail).
Fabienne Verdier, Peinture du 2 septembre 2014, 2014, peinture acrylique et technique mixte sur papier, 150 x 365 cm (détail). © Atelier Fabienne Verdier


L’esprit de la forme
Dès son retour en France, Fabienne met au point ses propres outils, de larges pinceaux et de grandes brosses dont la pesanteur, une fois chargés de peinture, l’oblige à imaginer un système de contrepoids. Son travail évolue et change d’échelle. C’est alors qu’elle conçoit avec Denis Valode cet atelier-chapelle, dont le cœur est un pinceau monumental, suspendu à dix mètres de hauteur. Jouant avec les abîmes de la gravité, il lui permet de peindre verticalement de vastes toiles. Ces pinceaux, mesurant pour certains d’entre eux plus d’un mètre, ressemblent à des masques africains, avec leurs longues robes de taffetas. On les voit rituellement disposés sur le côté : ils attendent la danse de l’artiste… Car la peinture de Fabienne a pris, ses dernières années, un rythme nouveau. Depuis qu’elle s’est confrontée aux grands maîtres de l’abstraction américaine à la fondation Looser en 2012, aux chefs-d’œuvre des Primitifs flamands au musée Groeninge en 2013, son travail a évolué, et le regard que l’on pose sur lui également. Longtemps, il fut perçu sous le seul prisme de la Chine. Désormais, ses œuvres sont présentées dans les grands musées d’art contemporain. Récemment encore, son expérience à la Juilliard School de New York et son travail avec des compositeurs et des musiciens lui ont ouvert de nouvelles perceptives, un espace sonore avec ses ordonnances, ses lignes de contrepoint et son harmonie. «J’ai compris qu’en osant “composer” des structures, faites de tissages de mouvements et de contre-mouvements, s’inscrivaient sur la toile des différentiels d’énergies qui suggéraient comme des reflets du réel», explique l’artiste. Ses travaux, bien que nourris d’une succession de confrontations avec des sujets apparemment différents, ont en commun les manifestations d’une vitalité sous-jacente. «Pour moi», confie-t-elle, «l’acte de peindre est une façon de donner à voir un monde en transformation. Une transformation faite d’énergie en mouvement et en devenir». Après les «Rythmes et réflexions», inspirés de son expérience musicale, les «Walking Paintings» poursuivent ses recherches sur la vitalité du trait. Pour cette série, elle met au point un nouvel outil : un réservoir en forme de cône, qui lui permet de moduler le flux de matière tout au long des déplacements de son corps… des mouvements qui s’apparentent à un voyage sur la toile et prennent l’allure d’une danse. Liquide, l’encre dessine des formes poétiques jaillies du plus profond de l’artiste. Fabienne Verdier propose ainsi de percevoir le principe créatif du monde, d’en apprivoiser l’apparente instabilité pour nous aider à l’habiter poétiquement.

FABIENNE VERDIER
AIME …

Olafur Eliasson (né en 1967),
pour sa réinvention des perceptions

James Turell (né en 1943),
qui métamorphose l’expérience de l’espace et de la lumière

Walter De Maria
et son Lightning Field, pour son jeu avec les forces à l’œuvre

Agnes Martin (1912-2004)
et Robert Ryman (né en 1930),
pour les variations et subtiles vibrations des ricochets de lumière, imperceptibles…

Jean Tinguely (1925-1991),
pour son humour et son imagination sans limites

Willem de Kooning (1904-1997),
pour son incroyable liberté

Giorgio Morandi (1890-1964),
pour sa simplicité et son humilité
À VOIR
«Rhythms and Reflections», Waddington Custot Gallery,
11, Cork Street, Londres,

Jusqu’au 4 février 2017.
waddingtoncustot.com


«Soundscapes - the Juilliard Experiment», Patrick Derom Gallery,
1, rue aux Laines, 1000 Bruxelles.

Jusqu’au 11 février 2017.
patrickderomgallery.com
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