Gazette Drouot logo print

Erik Orsenna, collectionner l’éphémère

Publié le , par Christophe Averty

Erik Orsenna retrace l’œuvre de Louis Pasteur dans une biographie intitulée La vie, la mort, la vie. Un hommage au savant, aux conquêtes et aux patrimoines de l’humanité.

Erik Orsenna.© Bernard Matussière Erik Orsenna, collectionner l’éphémère
Erik Orsenna.
© Bernard Matussière

Économiste, romancier, académicien, reporter, marin et voyageur invétéré, Erik Orsenna aime abolir les frontières. En témoins tangibles et poétiques de ses traversées du monde, ses romans embrassent les interrogations et les avancées humaines. S’il éclaire, avec l’énergie d’une insatiable appétence et l’enthousiasme de la découverte, les échanges, progrès et mutations des sociétés, l’auteur s’impose, avec assiduité, de répondre à deux questions simples : «Comment ça marche ? » et «Pourquoi pas ? ». De rencontres humaines en chemins qui avancent, Erik Orsenna jette ponts et passerelles entre les savoirs, révèle correspondances et imbrications entre les disciplines et les précieux patrimoines de l’humanité. Bâti comme un journal au ton policier, son dernier opus, consacré à l’inventeur du vaccin contre la rage, interroge les mécanismes du vivant, sonde et pourfend les préjugés de la science au XIXe siècle, pour s’interroger sur l’essentiel : l’origine de la vie.

Quels liens vous unissent à celui que l’on surnomma avec dédain le «chimiâtre» ?
Je suis né à Paris au coin du boulevard Pasteur et de la rue de Vaugirard, là où le métro aérien plonge dans les profondeurs de la capitale, comme s’engouffrant dans un fascinant passage entre deux mondes, entre deux règnes. Lorsqu’en 1998, j’ai été élu à l’Académie française, l’Institut m’a attribué le fauteuil 17 que le savant occupait bien avant moi. Incité par mon voisin de séance – le prix Nobel de médecine François Jacob – à mieux connaître mon illustre prédécesseur et ses travaux, j’ai été frappé par le destin de cet homme que la mort a tant marqué alors qu’il n’a cessé, par ses recherches et découvertes, de la repousser.

Pourquoi avoir intitulé votre ouvrage La vie, la mort, la vie ?
J’admire chez Pasteur son obsédante volonté pour comprendre et expliquer les mécanismes de la nature. En réfutant avec acharnement la notion, courante au XIXe siècle, de génération spontanée, il démontre que la vie engendre la vie. La mort n’est qu’une des étapes du grand phénomène vital. Cette vision circulaire du temps et des cycles vitaux, qui appartient davantage à une conception asiatique qu’occidentale, s’est imposée à moi lorsque j’ai étudié les courants marins et leurs effets. J’ai alors compris comment le Gulf Stream s’articulait à l’atmosphère. De là, je me suis penché sur la botanique, l’hydrologie… et j’ai réalisé que la vie, comme l’eau, participe d’un immense cycle, d’un échange et d’un recyclage perpétuels. Et ce phénomène s’observe partout. Dans le parc du château de Versailles, par exemple, les règnes – minéral, végétal, animal – se complètent, se répondent. Pasteur a démontré, par son obsession des germes, que la continuité est la logique même de la vie.

Votre lecture du monde conjugue-t-elle science, patrimoine, humanité et humanisme, pour jeter des ponts entre des domaines que le cartésianisme contraint à segmenter ?
Tout n’est qu’une question d’interactions. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui dans son extrême complexité, il faut puiser à différents savoirs, faire converger les regards. Car celui qui n’en a qu’un ne voit rien. Comprendre l’eau, par exemple, implique de connaître non seulement les sols et l’énergie, mais aussi l’anthropologie ou l’histoire des religions. Tout est lié. De même, les patrimoines de l’humanité, parmi lesquels s’inscrit la science, en embrassant d’innombrables rêves humains réalisés et de beautés sauvages, s’imbriquent dans leur diversité, pour nous permettre d’aller toujours plus loin, avec audace, dans l’aventure humaine. Des icebergs de la mer de Weddell aux églises de bois de Chiloé, des pardons de Bretagne aux mosquées maliennes de Djenné, aucun des patrimoines de l’humanité, qu’il soit naturel, culturel ou immatériel, n’a vocation à l’immobilité. Dans le mouvement des temps, ils nous enrichissent en nous offrant autant de points de vue différents et complémentaires. Dès lors, je ne vois pas de frontières entre les règnes de la nature, pas plus qu’entre les réalisations humaines, les siècles ou les cultures. À ce titre, je parraine l’édition d’une collection de trente volumes, publiée par le quotidien Le Monde, qui réunit les 1031 sites classés par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité.

 

Collection «Patrimoine de l’humanité».DR
Collection «Patrimoine de l’humanité».
DR


Quel regard y portez-vous et que vous inspire-t-il ?
En observant les répliques de Lascaux, j’ai acquis la conviction qu’en art le progrès (terme que l’on ne devrait user qu’au pluriel) n’existe pas. Il y a toujours un avant. Je crois le monde profondément religieux, au sens étymologique (de relegere, relire, et religare, relier). Dès lors, pour tisser les liens, la culture générale doit s’affranchir d’idées générales, trop mécanistes, occidentales voire coloniales. La destruction par Daesh de sites fondateurs en Syrie symbolise la volonté d’un retour au VIIe siècle de Mahomet, visant à instaurer un homme nouveau, un temps zéro. Arrêter l’horloge du temps n’est qu’impudence et utopie. On ne commence jamais, toujours on continue. Les identités sont nomades, mouvantes, changeantes et se nourrissent les unes les autres.

Vous avez arpenté plus de 90 pays, avez-vous constitué une collection ?
Je suis un collectionneur d’éphémère et d’instable. Nous évoquions souvent, avec l’historien et expert Maurice Rheims, notre rapport aux objets. Je possède quelques oiseaux sénégalais faits de toutes sortes de recyclages, dont je connais pour chacun l’histoire. J’ai rapporté du Mali des marionnettes habillées de longs tissus traditionnels. Elles se parlent entre elles. Je n’ai pas attendu Internet ni les smart grids (réseau de distribution d’électricité intelligent utilisant des technologies informatiques, ndlr) pour savoir que les objets sont connectés. Ils sont, pour moi, un tremplin de dialogue. Comme Maurice Rheims, je les aime pour leur mobilité, leur circulation et le souvenir savant, historique et affectif qu’on en a, propice à l’échange. Car un objet est une sonde qui permet d’imaginer le climat d’une époque antérieure, au même titre qu’un carottage dans la calotte glacière. Ce qui m’intéresse, c’est la confrontation et la sympathie.

On sent dans vos romans, comme dans votre biographie de Pasteur, l’omniprésence du temps. Est-ce pour vous, comme la mer, un fondement d’écriture ?
L’écrivain Amadou Hampâté Bâ se demandait : «Ce que nous allons apprendre vaudra-t-il ce que nous allons oublier ?» Je ne suis pas loin de croire que pour l’essentiel, dans le rapport de la vie, la mort et l’amour, le jeu est assez nul : on gagne, mais on perd. On gagne en vitesse et en efficacité. On perd en disponibilité, en lenteur, en capacité à lire le monde. Mais, pour moi, le temps est un ami qui donne profondeur et incarnation à tout projet. Sa lecture circulaire, et non linéaire, a changé ma vision du monde. J’ai des temps (plus que du temps) une approche agronome : on possède en soi, comme dans le cosmos, une multitude de rythmes. C’est pourquoi je travaille actuellement sur les différentes temporalités à l’œuvre dans la mondialisation.

Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne