En route en voiture à cheval pour le château de Compiègne…

Le 29 juin 2021, par Sophie Reyssat

Le musée national de la voiture de Compiègne s’enrichit d’un traîneau impérial et de maquettes des XVIIe et XIXe siècles, rares témoins de l’histoire hippomobile bientôt présentés au public.

Époque premier Empire. Traîneau ayant appartenu à l’impératrice Joséphine, en bois peint en vert et doré, coquille sculptée de deux griffons et garnie de velours vert, sur le devant une statuette en bois doré de la déesse Hébé, siège de cocher sur un support en fer forgé, arceau enrichi de grelots et de clochettes, orné d’une aigle en bois sculpté et doré, 300 156 cm. Fontainebleau, mercredi 5 mai. Osenat OVV. M. Dey.
Adjugé : 212 500 € - Préemption du musée national de la Voiture du château de Compiègne

Avec cinq préemptions en moins de deux semaines, le musée national de la Voiture du château de Compiègne a été ce printemps sur le devant de la scène des enchères. Rodolphe Rapetti, directeur des musées et domaine nationaux des châteaux de Compiègne et Blérancourt depuis 2018, poursuit ainsi une ambitieuse politique de mise en valeur de ce patrimoine. L’enrichissement des collections va en effet de pair avec l’étude et la restauration des œuvres déjà exposées ou encore en réserve, afin de présenter au public des pièces emblématiques de l’histoire hippomobile et automobile dans des espaces eux-mêmes rénovés et réaménagés.
Un traîneau digne de Joséphine
Le clou des dernières préemptions est le traîneau du premier Empire dit «de Joséphine», emporté pour 212 500 € le mercredi 5 mai à Fontainebleau, auprès de la maison Osenat (voir l'article 
Pour le bicentenaire de Napoléon de la Gazette n° 17, page 85, et l'article Joséphine, des lauriers pour l’Empire de la Gazette n° 19, page 84). « Cela faisait longtemps que le musée n’avait pas bénéficié d’une acquisition aussi importante. C’est un objet fantastique. Nous n’avons pas de traîneau comparable à celui-ci », se réjouit Rodolphe Rapetti, qui souligne la légèreté et la grâce de son dessin, la rareté de ce type de véhicules, et son remarquable état de conservation. « La qualité extraordinaire de la sculpture, notamment des griffons, indique manifestement que ce traîneau n’était pas seulement un objet de vitesse, mais qu’il était destiné à un personnage important. Ce qui m’a frappé, c’est que celui-ci ressemble à un trône ; avec son assise relativement haute, il place celui qui s’y trouve en majesté.» C’est donc pour son caractère exceptionnel en soi, plus que pour son appartenance à Joséphine, que le modèle a été préempté. L’hypothèse de sa provenance est attestée par des documents, en particulier ceux de l’Exposition universelle de Paris en 1889, où il est reproduit avec cette attribution impériale. Il s’agit pour le moment de la source la plus ancienne ; les archives conservées à la Malmaison évoquent un certain nombre de traîneaux, mais sans les décrire avec suffisamment de détails pour que leur identification formelle soit possible. Les recherches vont néanmoins se poursuivre. L’autre atout de ce traîneau est sa provenance attestée de la collection Mühlbacher – il y est mentionné en 1889 –, l’un des plus grands carrossiers parisiens, également cofondateur du musée créé en 1927 à l’initiative du Touring club de France. Cette pièce de choix va donc rejoindre la salle des traîneaux, dont les plus anciens remontent au XVIIe siècle, et représentent la créativité de nombreuses parties de l’Europe. Celui d’Hortense de Beauharnais, reine de Hollande, y est déjà exposé. Des deux modèles de l’impératrice Eugénie actuellement en réserve, le plus somptueux sera restauré, afin de figurer au côté de celui de Joséphine, que le public pourra découvrir en décembre prochain, lors d’une exposition sur le thème de la vitesse présentée dans tout le château. De tels véhicules étaient en effet des objets de plaisir, principalement utilisés pour des courses sur glace qui n’étaient pas toujours sans danger… La première femme de chambre de Joséphine, Mademoiselle Avrillon, en a fait la douloureuse expérience. Elle relate ainsi dans ses Mémoires son accident de 1811, qui lui valut une belle frayeur et une jambe cassée : son traîneau culbuta après avoir dévié dans un chemin raboteux, pour éviter le choc avec celui de son impératrice.

Premier tiers du XVIIIe siècle. Coupé, châssis en fer et bois peint, système de suspension par cordes à boyau relié au châssis par des col
Premier tiers du XVIIIe siècle. Coupé, châssis en fer et bois peint, système de suspension par cordes à boyau relié au châssis par des cols de cygne en fer doré, accès par plateforme arrière, intérieur en tissu capitonné, ciel de toit orné d’une fleur de lys, toit en cuir clouté et décoré d’agrafes en bois sculpté et doré, cabine décorée en vernis Martin d’attributs de la guerre et d’une allégorie de l’amour, 116 36 28 cm. Versailles, dimanche 18 avril. Osenat OVV.
Adjugé : 22 500 € - Préemption du musée national de la Voiture du château de Compiègne


Des maquettes emblématiques
Aucun danger en vue avec les maquettes, dont quatre modèles ont été préemptés le dimanche 18 avril, à Versailles, auprès de la même maison de ventes (voir Gazette n° 15, page 95, et n° 16, page 67). Maria-Anne Privat, conservatrice en chef du musée, indique que ces représentations en volume étaient « vraisemblablement surtout réalisées par les selliers carrossiers pour montrer à leur clientèle ce qu’ils pouvaient leur proposer ». La berline du premier tiers du XVIIIe siècle, présentée avec son attelage et acquise pour 22 500 €, est ainsi dotée d’un toit amovible permettant de voir l’intérieur du véhicule, sans doute pour en choisir l’aménagement. Une autre berline, emportée pour 30 000 €, est pourvue d’un siège d’aisance, pour permettre au passager le plus important, celui placé dans le sens de la marche et à droite selon le protocole, de se soulager facilement. La spécialiste précise que « cette maquette est importante pour le musée, car elle est très proche de la berline de voyage des rois d’Espagne qui y est conservée, datée de 1740-1750 et en taille réelle. Il s’agit du même genre de voiture, et elle est également équipée d’un siège d’aisance ». L’histoire hippomobile compte une grande diversité de productions, dont témoignent à merveille les maquettes. Le musée en possède déjà une très belle collection, essentiellement des XVIIIe et XIXe siècles, assorties de modèles réduits pédagogiques réalisés par Maurice Leloir – l’un de ses fondateurs – dans les années 1930, à partir de documents historiques. Un tel ensemble, présenté de manière chronologique, doit permettre au public d’embrasser d’un seul regard l’évolution de la carrosserie, depuis le coche du XVIe jusqu’aux premières automobiles. C’est dans cette optique didactique qu’ont été réalisées les préemptions. « Des maquettes de cette qualité, et de ces époques-là, passent très rarement en vente », souligne la conservatrice.

 

Fin du XVIIe ou début du XVIIIe siècle. Berline, châssis en fer et bois sculpté et peint, système de suspension par cordes à boyau relié a
Fin du XVIIe ou début du XVIIIe siècle. Berline, châssis en fer et bois sculpté et peint, système de suspension par cordes à boyau relié au châssis par des cols de cygne en fer, toit en cuir, cabine en bois doré et panneaux peints, accès par plateforme arrière, intérieur équipé de sièges d’aisance, cocher en bois peint et vêtements d’origine, l. avec timon : 123 cm, diam. des roues : 24 cm. Versailles, dimanche 18 avril. Osenat OVV.
Adjugé : 30 000 € - Préemption du musée national de la Voiture du château de Compiègne


Des modèles de progrès technique
Les modèles réduits enrichissent également la collection sous d’autres aspects, en témoignant par exemple de l’évolution des suspensions. On l’imagine aisément, leur amélioration resta la grande préoccupation des XVIIIe et XIXe siècles. Deux maquettes équipées de ces systèmes à boyau en témoignent : la berline citée plus haut, et un coupé du premier tiers du XVIIIe siècle préempté pour 22 500 €. Cette innovation a été notamment imaginée par un grand théoricien de la carrosserie hippomobile, Garsault, qui lui a consacrée tout un chapitre de son Traité des voitures, publié en 1756 et conservé dans la bibliothèque du musée. Compliquées à mettre en œuvre, et d’une efficacité somme toute limitée, ces suspensions n’ont pas connu un franc succès, ce qui explique qu’aucune voiture de grand format ne subsiste avec ce type d’équipement, selon Jean-Louis Libourel, spécialiste des véhicules hippomobiles. « Quand le marteau est tombé, j’ai été très heureuse qu’une collection publique puisse acquérir ces maquettes pour illustrer cette invention. Elle fait partie de tout ce que les techniciens, les ingénieurs, ont pu imaginer pour améliorer le confort et la sécurité des voyageurs », s’enthousiasme aujourd’hui Maria-Anne Privat. Le public va ainsi pouvoir découvrir comment les véhicules sont passés des soupentes en cuir aux ressorts, en «C» et à pincette, jusqu’aux huit ressorts des berlines de luxe du XIXe siècle. Trois des maquettes préemptées ont également pour intérêt d’être attelées de chevaux, avec des harnais à collier et à bricole. Un atout pour le musée, qui dispose d’une grande collection de harnais, mais manque de place pour les mettre en situation avec les voitures en taille réelle auxquelles ils correspondent. La réouverture de la cour des cuisines, fin 2019 après vingt ans de fermeture, a déjà permis de présenter la majorité des véhicules hippomobiles grandeur nature. Pour illustrer avec simplicité et clarté les différents harnachements possibles, le musée peut actuellement s’appuyer sur ses maquettes, en attendant de pouvoir mettre en scène une berline d’apparat italienne de l’extrême fin du XVIIIe siècle attelée à ses chevaux, prévus pour être six à l’origine. Un nouveau défi à relever pour cette institution dynamique !

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