Emmanuel Perrotin face au coronavirus

Le 21 mai 2020, par Pierre Naquin

Alors que sa «petite» entreprise n’avait jusqu’ici pas connu la crise, la galeriste se retrouve impacté – comme l’ensemble du marché de l’art – par les conséquences de la lutte contre le Covid-19. Entretien à l’aube du monde d’après.

Emmanuel Perrotin lors de l’exposition «Dark Matters. Jean-Michel Othoniel». À New York en 2018. © GUILLAUME ZICCARELLI

Son histoire fait rêver la plupart des jeunes galeristes français par sa réussite et son romantisme. Voguant de succès en succès, régulièrement en avance sur ses concurrents, Emmanuel Perrotin fait de Paris une capitale de la création contemporaine depuis 1990. Alors que le marché de l’art se retrouve stoppé net du jour au lendemain pour cause de menace microscopique, le plus emblématique des galeristes d’art contemporain français fait le point avec la Gazette sur sa situation et celle de ses confrères, sans langue de bois ni faux-fuyants.
Où en êtes-vous par rapport au déconfinement ?
Après avoir fermé l’ensemble de nos espaces dans les six villes où nous sommes présents, nous voyons enfin certaines expositions rouvrir, comme à Séoul avec «Siblings», de Claire Tabouret, à Shanghai avec un group show de nos artistes et à Paris avec Jean-Philippe Delhomme, Gabriel Rico et le projet «Restons unis», qui réunit 26 galeries parisiennes par sessions de deux semaines jusqu’au 14 août.
Comment s’est déroulé le confinement dans les différents pays où vous êtes présents ?
Cela a été difficile pour tout le monde. Les dispositifs d’aide financière en Asie sont presque totalement inexistants. En revanche, les collectionneurs ont continué à acquérir des œuvres de manière plus active qu’à New York ou Paris. Plus généralement, les gens, là-bas, font preuve d’un civisme incomparable avec celui que nous connaissons en Occident, ce qui a permis une reprise de l’activité plus rapide. Nous avons beaucoup à apprendre. Dans l’ensemble, cette période aurait pu constituer une pause bénéfique dans notre course infernale, si cela n’était pas pollué par des interrogations majeures quant à la reprise.
Avez-vous pu bénéficier d’aides publiques ?
À Paris, nous avons pu profiter du chômage partiel. Rendons hommage au gouvernement, qui a réussi à le mettre en place immédiatement. À New York, nous avons obtenu un petit prêt garanti par l’État et certains de nos employés sont placés sous furlough [forme spécifique de congé, équivalent anglo-saxon du chômage partiel, ndlr]. Tout cela nous aide, c’est indéniable, mais avec le déconfinement, nous allons retrouver nos charges fixes habituelles, et cela avec un marché très incertain.


 

Emmanuel Perrotin lors de l’inauguration de sa galerie à Tokyo en 2017. © NACASA
Emmanuel Perrotin lors de l’inauguration de sa galerie à Tokyo en 2017.
© NACASA


Les grandes galeries, avec des coûts fixes importants et un endettement souvent plus conséquent, ne sont-elles pas autant en danger que les plus petites ?
Cela ne sera facile pour personne sauf évidement pour ceux qui ont des fortunes personnelles et qui pratiquent ce métier pour le plaisir. Nous sommes tous dépendants des prouesses de nos artistes et de nos équipes pour continuer à susciter l’envie. Concernant les grosses structures, les frais fixes sont un handicap certain, mais aussi une chance. Nous pouvons compter sur de nombreux talents à travers le monde pour nous aider à trouver des solutions. Il est plus facile d’ouvrir une galerie que d’accepter de devoir la fermer pour rationaliser les coûts. Je suis viscéralement attaché à chacune de mes entités et serais anéanti si je devais fermer l’une d’entre elles.
Pensez-vous que les collectionneurs continueront à acheter à court terme ?
Je ne me risquerais pas à faire des pronostics. Si je le savais, je pourrais prendre beaucoup de décisions en conséquence. Comme dans tous les domaines, je pense que certains étaient dans une situation de sidération et d’incertitude complète. D’autres, particulièrement touchés par la situation, avaient d’autres préoccupations. Alors, envisager des achats importants comme une œuvre d’art peut sembler inapproprié. Heureusement, certains ont des ressources financières et morales pour pouvoir continuer à le faire en ce moment. Ils sont déterminants pour permettre aux artistes de continuer à s’exprimer.
Comment se présente la reprise ?
Ma réouverture en Corée n’est pas significative car l’exposition de Claire Tabouret était très attendue et nous avons très bien vendu comme prévu. Il est évident que cela va être encore beaucoup plus difficile concernant les artistes pour lesquels nous avions déjà du mal à créer une dynamique positive. Les collectionneurs sont les meilleurs ambassadeurs. Plus nous vendons d’œuvres, plus nous sommes amenés à en vendre à de nouvelles personnes. Il y a un effet d’entraînement essentiel. L’absence des foires sera pour ces artistes très dommageable, car elles sont utiles pour toucher de nouveaux publics. Je m’inquiète beaucoup pour eux dans cette période.
Justement, qu’en est-il des artistes ?
Certains vont certainement devoir prendre un emploi en parallèle. Cela a toujours existé mais, ces vingt dernières années, un nombre croissant de créateurs ont pu subvenir à leurs besoins par la seule vente de leurs œuvres. Certains ne trouveront plus les budgets pour produire leurs projets. D’autres devront se priver de leurs assistants. Seuls les apôtres de la décroissance et d’un marché de l’art d’un autre temps y verront matière à réjouissance. Ils oublient que les excès du marché ont permis à un bien plus grand nombre d’artistes et de galeries d’exister, ce qui est un gage de diversité. La mondialisation du marché de l’art a offert énormément de possibilités à de nombreuses personnes. Se réjouir de son rétrécissement est irresponsable. Cela revient à vouloir revenir à une époque où tous les acteurs de ce monde venaient de familles aisées, ne s’adressant qu’à un public de spécialistes, heureux de son entre-soi.
Pendant cette période difficile, vous avez montré votre soutien à la communauté des galeries. Quelle situation est leur situation ?
J’ai parlé avec plus d’une cinquantaine de mes consœurs et confrères pendant le confinement. Tous sont évidemment très inquiets. Certains m’ont surpris par leur résilience et leur détermination à faire face. Très peu de galeries dans le monde n’ont pas à se confronter, au quotidien, à des problèmes de trésorerie. C’est un métier de passionnés, avec très peu de chance de gagner beaucoup d’argent. Et quand cela arrive, vous êtes poussé à réinvestir de façon massive. C’est un vrai challenge d’accompagner ces ambitions et celles des artistes que nous représentons. Certaines galeries ont malheureusement joué avec le feu en ne payant pas leurs artistes ni leurs fournisseurs au fur et à mesure. Ils vont affronter une situation très difficile dans les prochains mois. Tout le monde doit être rémunéré pour son travail. Je trouve cela tout aussi scandaleux que les collectionneurs qui annulent les achats pour lesquels ils s’étaient engagés. Nous devons avoir des rapports de confiance mutuelle. Les artistes qui subissent cela se retrouvent souvent bien seuls. Personne n’en parle. Nous sommes dans un écosystème totalement interdépendant. Ne faisons pas subir aux autres ce que nous ne voulons pas subir nous-mêmes !

La galerie Perrotin à Shanghai. © RINGO CHEUNG
La galerie Perrotin à Shanghai.
© RINGO CHEUNG


Que pensez-vous de la réponse gouvernementale en France ?
Notre milieu n’a pas l’habitude d’être subventionné. Nous n’avons pas de syndicat fort comme chez les intermittents du spectacle. Nous sommes totalement inaudibles, voire stigmatisés. Combien d’articles critiquant notre secteur peut-on lire ? C’est extrêmement injuste car on oublie l’importance de notre domaine, qui influence beaucoup d’autres pratiques artistiques. Cela s’explique certainement par son mode de financement. Une minorité de collectionneurs payent très cher pour les œuvres. En échange, les galeries se visitent gratuitement. Au lieu de voir l’avantage de la gratuité dans la démocratisation de l’accès à la culture, les esprits chagrins ne retiennent que les sommes extravagantes de certaines transactions pour en faire une pratique élitiste.

 

Emmanuel Perrotin
en 4 dates
1968
Naît en banlieue parisienne
1990
Crée sa galerie, qui lui sert aussi d’appartement
1992
Maurizio Cattelan rejoint la galerie
2004
Lance son premier espace à l’étranger, à Miami
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne