Élection américaine Donald Trump et le monde de l’art

Le 17 novembre 2016, par Pierre Naquin

Après le choc du 8 novembre, nous avons demandé à deux professionnels leur analyse sur l’élection américaine et ce que le marché de l’art peut attendre du président Trump.

Courtesy Anthony Delanoix

Le 8 novembre, l’inconcevable est arrivé : Donald Trump – « le clown », « le diable en personne » – est élu 45e président des États-Unis d’Amérique. Même si le vote des citoyens reste à valider par les grands électeurs en décembre, le monde se prépare à une présidence de l’homme d’affaires survolté. Et depuis vendredi dernier, une grande entreprise de dédiabolisation semble à l’œuvre ; le retournement de veste politico-médiatique est d’une rare célérité. La célèbre flexibilité de nos temps modernes. Ben Genocchio, l’homme à la tête de l’Armory Show, et Andrea Danese, dirigeant d’Athena Art Finance, nous livrent leurs points de vue.

La présidence de donald Trump pourrait avoir un impact indirect sur le marché de l’art s’il influence la réserve fédérale.

Ben Genocchio
« Ces dernières années, le capitalisme a beaucoup de mal à proposer des opportunités économiques équitables, ce qui génère d’énormes frustrations et tout le ressentiment qui explose aujourd’hui. Il semble très difficile, de plus en plus difficile, de redistribuer la richesse d’une manière qui satisfasse les électeurs. Comme pour le Brexit, les gens ont voté sur des propositions anti-commerce en pensant que cela améliorerait le partage de la richesse. Le problème, c’est que les règles du commerce mondialisé sont totalement ancrées dans le fonctionnement de l’économie internationale. Les effets directs que l’on peut craindre sur le marché de l’art sont probablement minimes, voire tout simplement inexistants. Ce milieu est tout petit. C’est un sous-ensemble du marché du luxe qui ne représente que 50 milliards de dollars par an. D’autant qu’il se concentre sur un nombre ridicule de transactions à des prix très élevés : les ventes d’œuvres à plus de 10 M$ représentent entre 80 et 90 % de la valeur totale du marché de l’art. Par ailleurs, l’argent utilisé pour ces transactions est quasi exclusivement composé de revenus disponibles de personnes qui n’en ont pas besoin. Contrairement à ce qui a pu se passer en 2008, on ne parle pas ici d’une récession mondiale, mais d’un changement idéologique. Le marché de l’art n’a que très peu à voir avec cela. Les Ultra High Net Worth Individuals (les personnes très riches UHNWI) s’en tireront probablement encore mieux sous une administration républicaine – une taxation moindre des plus riches, une réglementation limitée, un spectre de l’État réduit… Que des choses très positives pour le marché de l’art ! La présidence Trump pourrait néanmoins avoir un impact indirect sur le marché de l’art si le républicain est en mesure d’influencer la réserve fédérale. Si la politique de prêt à taux très bas se poursuit, beaucoup d’argent va continuer d’être injecté dans le marché de l’art. Si cela s’arrête, il y en aura moins, comme pour tous les autres marchés. Mais, encore une fois, le nombre de personnes impactées dans notre secteur serait insignifiant, comparé à la population du pays. Contrairement à la livre avec le Brexit, je ne vois pas le dollar chuter suite à l’élection. Pour les Britanniques, il s’agit de sortir une devise attachée à un pays d’un marché unique ; le dollar est une monnaie mondialisée et les accords internationaux qui y sont liés n’ont pas vocation à être modifiés. Le pouvoir de Trump sera limité. Les institutions américaines sont ainsi faites que, pour pouvoir agir, l’exécutif doit passer des lois, soumises à l’approbation du Sénat et de la Chambre des représentants. Les républicains tiennent toujours ces deux institutions ; mais ce sont des traditionnels et non pas les supporters de Trump. Le nouveau président va donc devoir travailler avec sa famille politique d’adoption. Il pourrait choisir d’utiliser des décrets exécutifs (comme Obama a pu le faire), mais il y a des limites à ce qui peut être fait ainsi. On risque de voir des divergences entre ce que Trump voudrait faire, ou a promis, et ce que le parti républicain voudra lui voir exécuter… Le 9 novembre, je me suis réveillé avec la gueule de bois, très triste, très en colère. Mais, il faut relativiser. Un, on ne sait pas ce qu’il veut réellement faire. Deux, il ne peut pas faire n’importe quoi. Notre Déclaration des droits (les dix premiers amendements de la constitution) est très forte, très respectée et protège les individus des dérives de tout gouvernement. D’ailleurs, peut-être que Trump réussira à réaliser des choses positives : reconstruire les infrastructures par exemple. Tout l’argent des taxes est aujourd’hui aspiré à Washington, d’où il ne part jamais, avalé par le camp militaro-industriel. N’étant pas de la capitale, peut-être que le président arrivera à redistribuer une partie des taxes. Sait-on jamais… Pour être très honnête, je fais partie des personnes privilégiées. Cela fait dix-sept ans que je vis aux États-Unis et je n’ai jamais mis les pieds au Kansas ou dans le Michigan. Comment pourrais-je avoir une idée de ce qui se passe là-bas ? On est peut-être face au vrai défi du capitalisme : une répartition de plus en plus inégale des opportunités offertes aux citoyens. C’est probablement le plus grand challenge socio-économique des prochaines années. Et la croissance du marché de l’art n’en est que le plus beau reflet. »

Courtesy Delfi de la Rua
Courtesy Delfi de la Rua

Andrea Danese
« Ce résultat a vraiment été une grosse surprise. Quand on marche dans la rue, les gens se déplacent comme des fantômes ; ils sont tristes, inquiets, inexpressifs, fermés. Les enfants demandent à leurs professeurs ce qui va se passer maintenant. Beaucoup de gens ici étaient convaincus qu’au final Hilary Clinton gagnerait les élections, persuadés que la raison l’emporterait. Je pense que la grogne et le mécontentement de l’Amérique profonde se sont ainsi manifestés de manière éclatante. Il est trèsdifficile de prédire ce qui va se passer et comment le monde va réagir à cette nouvelle donne. Les marchés, eux, ont finalement plutôt bien réagi. Ils se sont montrés très pragmatiques : la présidence Trump va probablement baisser les taxes et sera généralement plus conciliante avec le monde des affaires. Pour ce qui est du marché de l’art, je ne pense pas qu’il y ait véritablement d’impact à attendre à court terme. La saison des enchères d’automne s’annonce vraiment très forte, je dirais presque que le marché de l’art est de nouveau dans une phase haussière : l’offre est peut-être légèrement en deçà de ce que l’on a vu ces dernières années, mais la demande, elle, est incroyable. Les prix ont fortement augmenté ces derniers mois. Par ailleurs, autant Hilary aurait pu, progressivement, vouloir ajouter un peu de régulation aux marchés financiers et, par ricochet, au marché de l’art, autant je ne pense pas que Trump prendra cette direction. On se dirige vers un statu quo-business as usual. Si l’on considère que le nouveau président suivra une ligne républicaine traditionnelle, c’est, d’un côté, bon pour le marché de l’art : moins de taxes, donc plus d’argent disponible pour les UHNWI, donc plus de capital à disposition du marché de l’art. D’un autre côté, si l’économie du pays se dégrade, c’est un problème pour tout le monde. L’inflation augmente, les taux d’intérêt aussi, l’économie ralentit. Y compris pour les UHNWI. Y compris pour le marché de l’art. Par ailleurs, si les fortunes étrangères commencent à ne plus se sentir à l’aise aux États-Unis, elles risquent de vouloir voguer vers d’autres cieux. Et les transactions suivent toujours l’argent. Malgré le Brexit, le Royaume-Uni pourrait en profiter. D’autres pays européens, comme la Suisse, également. Sans compter que la période d’incertitude incite au conservatisme ; si j’avais de l’argent à placer aujourd’hui, je ne viendrais pas l’investir ici. Pour être très franc, je pense qu’il y a des choses sur lesquelles Trump pourra effectivement agir : la baisse des taux d’imposition, la dérégulation financière, le droit à l’avortement, etc. Paradoxalement, ce qu’il aura beaucoup plus de mal à appliquer, ce sont ses engagements de campagne : sortir les États-Unis des traités commerciaux internationaux, construire un mur à la frontière mexicaine, renvoyer les immigrés illégaux, etc. De manière pratique et pragmatique, c’est impossible à faire. Ce sont précisément ces aspects qui le distinguent des républicains “traditionnels” et qui ont fait bouger la population moyenne blanche déclassée. Par contre, on ne dispose d’aucune visibilité sur sa politique diplomatique. Là-dessus, il est très difficile de spéculer tant que l’on ne saura pas qui l’entourera sur ces sujets. À mon avis, le déficit et la dette des États-Unis vont encore augmenter : Donald Trump va à la fois réduire les impôts et augmenter les dépenses, notamment d’infrastructures, ce qui ne peut se financer que par l’emprunt. Il ne faut pas oublier qu’aucune règle de contrôle des déficits n’existe ici, comme c’est le cas en Europe, et rien n’empêche le gouvernement de sortir la planche à billets… Enfin, quand on parle d’immigration illégale, il faut savoir qu’il s’agit de onze millions de personnes qui exécutent des tâches que nul autre ne veut réaliser. En les mettant demain dehors, le pays s’arrêtera. D’un coup. Plus rien ne fonctionnera. La propagande, c’est facile. Agir l’est beaucoup moins. Donc, Wait and see… »

 

Ben GenocchioCet Italo-Australien installé à New York depuis 2002, a été critique d’art au New York Times avant de prendre la direction du
Ben Genocchio
Cet Italo-Australien installé à New York depuis 2002, a été critique d’art au New York Times avant de prendre la direction du groupe de médias de Louise Blouin (Artinfo, Art+Auction, Modern Painters). Depuis décembre 2015, il dirige l’Armory Show.
Photo Vicente Muñoz

 
Andrea DaneseCet Italien ayant étudié le droit financier à Londres est le fondateur et président d’Athena Art Finance, l’un des plus impor
Andrea Danese
Cet Italien ayant étudié le droit financier à Londres est le fondateur et président d’Athena Art Finance, l’un des plus importants «art lender». Il est aussi passé par JP Morgan, Deutsche Bank et Bloomberg. Il vit à New York depuis seize ans.
Courtesy Athena Art Finance

 
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