Dora Maar, la femme cachée

Le 04 juin 2019, par Sophie Bernard

Photographe, peintre, engagée, elle est bien plus que La Femme qui pleure peinte par Picasso en 1937. La rétrospective du Centre Pompidou montre soixante ans de création d’une artiste aussi complexe et énigmatique que son œuvre.

Brassaï (1899-1984), Dora Maar dans son atelier rue de Savoie, 1943, épreuve gélatino-argentique, 30 23 cm, musée national Picasso-Paris.
© Adagp, Paris 2019 © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais

Après avoir été oubliée dans la seconde moitié du XXe siècle, puis redécouverte au début des années 1990 son œuvre surréaliste commence à se vendre, notamment grâce à Marcel Fleiss, qui dirige alors la galerie 1900-2000 , Dora Maar sort progressivement de l’ombre. «C’est l’une des ambitions du Centre Pompidou que de réinscrire les artistes femmes dans l’histoire de l’art. En numérisant le fonds Dora Maar, nous avons pris conscience qu’une exposition d’envergure devait lui être consacrée. D’où cette rétrospective au sixième étage, espace de mille mètres carrés rarement dévolu à une femme artiste», explique Karolina Ziebinska-Lewandowska, commissaire de l’événement et conservatrice au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou - musée national d’Art moderne. Sont ainsi présentés au public près de 350 œuvres et quatre-vingts documents, provenant essentiellement du fonds du musée pour la partie photographique notamment grâce à l’entrée de la collection Christian Bouqueret en 2011 , mais aussi de quatre vingts prêteurs à travers le monde, institutions et collectionneurs privés. Dans les années 1930-1940, Dora Maar était une photographe reconnue, possédant son propre studio à Paris et vivant de ses productions commerciales. Parallèlement, elle a activement participé à la vie intellectuelle française, notamment aux côtés des surréalistes, et ses clichés ont été exposés à de nombreuses reprises. À cela, il faut ajouter qu’elle s’est engagée contre le fascisme, comme le prouvent des tracts qu’elle a signés et divers documents présentés. Par la suite, l’artiste a abandonné la photographie pour la peinture, son rêve de jeunesse. Elle a pratiqué cette discipline dans un relatif anonymat jusqu’à plus de 80 ans, s’étant progressivement retirée de la vie publique.
 

Dora Maar (1907-1997), Sans titre [Mannequin assise de profil en robe et veste de soirée], vers 1932-1935, 29,9 x 23,8 cm.
Dora Maar (1907-1997), Sans titre [Mannequin assise de profil en robe et veste de soirée], vers 1932-1935, 29,9 23,8 cm.© Adagp, Paris 2019/Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jacques Faujour/Dist. RMN-GP


Trajectoires multiples
«Ses œuvres picturales étant dispersées dans de nombreuses collections, on ne mesurait pas l’importance et la quantité de peintures qu’elle a produites en une quarantaine d’années : plus d’un millier d’œuvres sur papier, dont majoritairement des petits formats par manque de moyens», constate Karolina Ziebinska-Lewandowska. D’où la volonté de mettre l’accent sur cet aspect inédit de son travail. L’autre axe majeur de sa production, la photographie commerciale, est aussi présent : «Cela prouve que Dora Maar était une entrepreneuse et qu’elle a su s’accomplir et s’émanciper en exerçant le métier de photographe», souligne encore la commissaire de l’exposition. Dans la décennie précédant la Seconde Guerre mondiale, la jeune femme signe de nombreuses commandes publicitaires et des portraits, publiés dans des revues telles que Le Figaro illustré ou Vu. C’est certes un moyen de gagner sa vie, mais également l’occasion d’explorer les possibilités du médium, comme le font alors de nombreux photographes, dont Man Ray est le plus célèbre. Photomontages, épreuves colorisées, jeux de lumière, cadrages audacieux : l’artiste n’échappe pas à la règle. Elle en profite aussi pour enrichir ses travaux surréalistes, aux côtés d’André Breton, de Paul Éluard ou de Georges Hugnet. Dora Maar n’est donc pas une mais multiple à bien des égards, d’un point de vue professionnel, artistique et personnel. Par ses origines et son itinérance, d’abord : née à Paris en 1907 d’une mère française et d’un père croate, elle réside à Buenos Aires de 1910 à 1920, avant de rentrer en France à l’âge de 13 ans. De retour dans la capitale, elle bénéficie d’une aura exotique, comme le commentent nombre de ses contemporains lorsqu’elle fait ses premiers pas artistiques. D’autres soulignent son tempérament d’homme, en particulier Pablo Picasso. Sa formation est double, axée à la fois sur la peinture et la photographie. La jeune fille est successivement passée par l’Union centrale des arts décoratifs au sein du Comité des dames , par les cours des académies Julian et André Lhote, puis par l’École technique de photographie et de cinématographie. Ses identités, là encore, sont multiples : née Henriette Théodora Markovitch, elle empruntera différents noms avant d’adopter définitivement, en 1931, le patronyme qu’on lui connaît. Inévitablement, son parcours est jalonné de rencontres. Si celle d’Henri Cartier-Bresson à l’académie Lhote semble secondaire, celle avec Emmanuel Sougez, responsable du service photographique de L’Illustration, est fondatrice. Dans ses jeunes années, il l’encourage à poursuivre la photographie plutôt que la peinture. Quelque temps plus tard, en 1934, elle réalise comme lui des nus d’Assia «sublime modèle» selon Christian Bouqueret, historien du médium , dont les courbes généreuses ont marqué l’histoire de la discipline grâce à Germaine Krull, Roger Parry ou Rémy Duval, pour ne citer qu’eux. Cette génération a d’ailleurs contribué à ériger le nu photographique au rang de genre artistique à part entière.

 

Dora Maar, Sans titre [Main-Coquillage], 1934, épreuve gélatino-argentique.
Dora Maar, Sans titre [Main-Coquillage], 1934, épreuve gélatino-argentique.© Adagp, Paris 2019/Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI Philippe Migeat/Dist. RMN-GP


Rencontre fatale avec Picasso
La plus déterminante de ses relations est celle, tumultueuse, que Dora Maar entretient avec Picasso de 1936 à 1945. Cette période marque un tournant dans sa vie professionnelle comme personnelle, qui se terminera par une dépression et un bref internement dans une maison de santé. «Avant d’être amoureux, leur échange a d’abord été artistique. Pourtant, l’histoire a surtout retenu qu’elle était sa muse, occultant l’auteure. Ce sujet ayant déjà fait l’objet d’expositions et de livres, nous l’avons délibérément limité ici», précise Karolina Ziebinska-Lewandowska. En effet, Dora Maar a d’abord réalisé des portraits de Picasso dans son studio photo, puis a documenté l’élaboration de Guernica, de mai à juin 1937. L’artiste espagnol aura une forte influence sur elle, puisqu’il l’incitera à délaisser l’objectif pour se consacrer à la peinture ce qu’elle fera pendant près de quarante ans. Dès les années 1930, parallèlement à ses travaux de studio, l’artiste voyage. D’Espagne et de Londres, elle rapporte des clichés montrant le monde de la rue. Point d’artifice mais au contraire une vision frontale de la réalité, privilégiant les sujets en prise directe avec le quotidien dans ces années de crise économique : mendiants, classes sociales défavorisées… «Elle inclinait à photographier les personnes âgées, et plus encore les mères avec enfants», note, dans le catalogue de l’exposition, Victoria Combalia, historienne de l’art et professeure à l’Université de Barcelone. Cette pratique documentaire est toutefois complétée par un point de vue plus personnel. Comme ses contemporains Man Ray, Eli Lotar, Brassaï ou Jacques-André Boiffard, Dora Maar capte aussi avec son Rolleiflex la «magie urbaine» troisième volet de la rétrospective , témoignage supplémentaire de la singularité de son regard. Ces images plus mystérieuses font écho à ses expériences surréalistes, comme le rappellent Portrait d’Ubu (1936) et Le Simulateur (1936), deux icônes présentées au Centre Pompidou. Si l’œuvre de Dora Maar est éclectique par les sujets traités, son esthétique et les disciplines qu’elle a investies, son univers n’en est pas moins cohérent. L’étrangeté, l’absurde et une certaine gravité sont le fil conducteur de ses soixante ans de création. À la fin de sa vie, l’artiste retournera dans la chambre noire pour réaliser des photogrammes sur lesquels elle peindra. Ainsi photographie et peinture se rejoindront-elles dans des compositions abstraites, comme signe d’apaisement ou reflet de ses tourments. 

à lire
Catalogue de l’exposition, éditions du Centre Pompidou, 208 pages, 240 illustrations, 39 €.


à voir

«Dora Maar», Centre Pompidou,
place Georges-Pompidou, Paris IVe, tél. : 01 44 78 12 33.
Jusqu’au 29 juillet 2019.
www.centrepompidou.fr
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