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Le photographe Gaston Paris redécouvert au Centre Pompidou

Publié le , par Sophie Bernard

Totalement oublié, ce photographe de l'entre-deux-guerres revient sur le devant de la scène grâce à une exposition au Centre Pompidou et le minutieux travail de l’historien Michel Frizot. Un nouvel éclairage sur la place du métier à cette époque.

Le photographe Gaston Paris redécouvert au Centre Pompidou
Gaston Paris, Cirque Bouglione, deux artistes sur le trapèze, vers 1936, épreuve gélatino-argentique, 23,3 17,4 cm, collections Roger-Viollet, bibliothèque historique de la Ville de Paris.
© Gaston Paris / BHVP / Agence Roger-Viollet

Gaston Paris (1903-1964) a beau avoir signé plusieurs milliers d’images dans la presse française de l’entre-deux-guerres, il est jusqu’à présent resté dans l’ombre de ses contemporains André Kertész, Roger Parry ou encore Germaine Krull. On doit la redécouverte de ce photographe à l’historien du médium Michel Frizot, co-commissaire d’une exposition du Centre Pompidou conçue avec Florian Ebner – conservateur du Cabinet de la photographie – et mettant en lumière les coulisses de son propre travail. C’est un heureux hasard qui a amené ce pionnier de l’histoire de la photographie en France – premier titulaire d’une chaire dédiée à la discipline à l’École du Louvre – à s’intéresser à Gaston Paris. Tout commence dans la décennie 1990 avec une boîte contenant des tirages des années 1930 non signés, acquise lors d’un salon : «Je ne suis pas collectionneur dans le sens où je ne cherche pas quelque chose de précis, mais j’ai toujours appuyé ma connaissance d’historien sur la collecte de choses, et ce depuis les années 1970», explique celui à qui l’on doit notamment l’exposition sur Étienne-Jules Marey (1830-1904) au Centre Pompidou en 1977. Mais dans le cas de Gaston Paris, rien n’a été prémédité… Tout ici est d’abord histoire de trouvailles dans des brocantes et des ventes aux enchères, sur trois décennies. «J’ai acquis ces quelques tirages, puis plus tard des contacts répertoriés par thème, collés sur de grandes fiches cartonnées, sans savoir qu’il s’agissait du même auteur. La présence d’un tampon m’a, par la suite, permis d’identifier Gaston Paris».
 

Gaston Paris, Soufflerie aérodynamique de Chalais-Meudon, 1936, épreuve gélatino-argentique, 20 x 20,2 cm, collections Roger-Viollet, bibl
Gaston Paris, Soufflerie aérodynamique de Chalais-Meudon, 1936, épreuve gélatino-argentique, 20 20,2 cm, collections Roger-Viollet, bibliothèque historique de la Ville de Paris.
© Gaston Paris / BHVP / Agence Roger-Viollet

Un long et minutueux travail
Michel Frizot en a eu la certitude il y a seulement trois ans, en découvrant que l’agence Roger-Viollet (voir l'article Le fabuleux destin de l’agence Roger-Viollet de la Gazette no 11 de 2021, page 232) avait acquis quelque 15 000 négatifs du photographe en 1964 – année de sa mort – puis en 1983. Avant cela, en 2006, il avait retrouvé sa trace au détour de recherches sur le magazine Vu pour la préparation d’un accrochage à la Maison européenne de la photographie. Rien ne prédestinait Michel Frizot à se lancer dans une étude approfondie et la reconstitution du parcours professionnel de Gaston Paris. Son regard a changé il y a quatre ans, lorsqu’il a montré cette fameuse boîte et ses planches-contacts à Florian Ebner : «J’ai été étonné qu’il soit intéressé. En fait, il y avait déjà des clichés de Gaston Paris dans le fonds du musée, via l’acquisition de la collection Christian Bouqueret en 2011.» Ainsi est née l’idée de l’exposition. Comment procède un historien dans ce cas si singulier ? «Nous avions peu de tirages… Mais nous avions la presse de l’époque». Commence donc un long et minutieux travail de dépouillement de Vu, dont les sept cents numéros – soit quelque 20 000 pages – ont été numérisés par le musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône, facilitant la consultation. Ce magazine, édité de 1928 à 1940, a été précurseur dans l’utilisation de la photographie, la mettant en avant de manière particulièrement créative grâce à des photomontages audacieux. Étendant ses investigations aux parutions des années 1930 et 1940 – principalement des journaux issus de son don à la bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou –, l’historien découvre que l’homme a débuté dans La Rampe en 1932, et retrouve son nom dans différents titres : Art et Médecine, Match, La Semaine… « J’ai dénombré plus de 1 300 photos de Gaston Paris dans Vu et 2 400 dans l’ensemble des magazines que j’ai pu trouver à ce jour sur la période 1931-1947. » Outre le fait d’avoir permis d’identifier un photographe talentueux, dont le style emprunte au registre surréaliste, l’étude met au jour la relation fructueuse entre les institutions et les collectionneurs. Ils sont «davantage complices que concurrents», comme l’écrit dans l’introduction du catalogue Xavier Rey, directeur du musée, parlant même d’«émulation entre historiens, marchands d’art» et ces derniers. De son côté, Florian Ebner estime que cet ensemble permet de porter un nouveau regard sur la période : « La culture visuelle faisait tout autant partie de ces années que de leur ivresse de spectacles et d’images». D’un point de vue purement photographique, cette exploration de la presse d’alors a permis de mettre l’accent sur la profession de photographe illustrateur ou «reporter à l’ancienne», c’est-à-dire la génération précédant celle de Magnum (voir Gazette no 22 de 2017, page 266), qui va ensuite faire école. «Depuis trente ans, on a basculé dans une vision spécifiquement artistique de la photographie, y compris pour le reportage, ce qui ne correspond pas à la réalité pratique et à la conception de l’époque. Le photographe illustrateur n’a pas d’orientation particulière : il est chargé de traiter tous les sujets demandés par la rédaction et est capable de tout faire. Gaston Paris en est un parfait représentant. C’est un cas d’école», conclut Michel Frizot.
 

Gaston Paris, Casino de Paris, vers 1937, épreuve gélatino-argentique, 20 x 19,2 cm, collections Roger-Viollet, bibliothèque historique de
Gaston Paris, Casino de Paris, vers 1937, épreuve gélatino-argentique, 20 19,2 cm, collections Roger-Viollet, bibliothèque historique de la Ville de Paris.
@ Gaston Paris / BHVP / Agence Roger-Viollet

Un « virtuose du Rolleiflex »
Ce qui distingue Gaston Paris de nombre de ses confrères, notamment ceux d’agences comme Keystone, c’est qu’il a ce qu’on appelle un «œil». Allié à la créativité débordante des directeurs artistiques, qui mettent en avant les photographies de manière inédite, son travail fait mouche. C’est ici tout l’enjeu du propos : mettre en lumière la manière dont les visuels étaient exploités, avec différents éléments tels que des tirages originaux des années 1930, des impressions tardives de la décennie 1970 provenant de l’agence Roger-Viollet, des planches-contacts, des magasines… Le tout dans une scénographie pédagogique reconstituant les étapes de la vie d’un cliché, de la production à la diffusion, et montrant sa transformation pour la publication dans la presse, le recadrage notamment. En témoignent par exemple le portrait — façon kaléidoscope — de l’auteur d’affiches Cassandre dans La Rampe, une double page de Vu réalisée à partir du montage – indétectable – de deux clichés d’éléphants ou encore une page sur le cirque, avec les portraits d’enfants au regard ébahi disposés autour de l’image centrale de la piste, comme devant le spectacle. L’usage créatif de la photographie par la presse ne suffit cependant pas à expliquer ce qui fait l’excellence de celle de Gaston Paris. C’est d’ailleurs la qualité de son regard qui a d’abord attiré l’attention de Michel Frizot, voyant en lui un virtuose du Rolleiflex : «Il exploite tout le potentiel de cet appareil, sans viseur oculaire à l’inverse d’un Leica, et qui se porte plutôt au niveau de l’abdomen. Grâce à cela, il a utilisé à plein le vocabulaire de l’avant-garde des années 1930, en le plaçant notamment en hauteur ou près du sol, pour obtenir des vues en plongée et contre-plongée». Vu ne s’y est pas trompé : Gaston Paris a été le seul photographe salarié à plein temps pendant trois ans (1933-1936) et à y travailler jusqu’en 1938. Pour ce magazine et bien d’autres, auxquels il collabora ponctuellement, il a couvert une grande diversité de sujets : le music-hall, les fêtes foraines, l’industrie, le cinéma, l’architecture, mais aussi des thèmes sociaux comme la misère en bordure de Paris. Durant l’Occupation, l’homme a travaillé de moins en moins. Après la guerre, il a vraisemblablement continué pour lui-même, accumulant du matériel pour un ouvrage sur Paris qui n’a jamais vu le jour. Puis l’on a perdu sa trace… Jusqu’à cette exposition au Centre Pompidou et celle de la galerie Roger-Viollet, présentant quatre-vingts tirages modernes. Un juste retour des choses.
 

à lire
Michel Frizot et Delphine Desveaux,
La Photographie en spectacle,
coédition Atelier EXB/Centre Pompidou, 256 pages, environ 300 illustrations, 45 €.


à voir
«Gaston Paris. La photographie en spectacle»,
Centre Pompidou, Paris IVe, tél. : 01 44 78 12 33.
Jusqu’au 18 avril 2022.
www.centrepompidou.fr

«Gaston Paris, l’œil fantastique», galerie Roger-Viollet,
6, rue de Seine, Paris VIe, tél. : 01 55 42 89 80.
Jusqu’au 23 avril 2022.
www.roger-viollet.fr/fr


 

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