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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Dirk Braeckman, les variations venitiennes

Le 26 mai 2017, par Mikael Zikos

Le photographe gantois investit le pavillon belge de la 57e Biennale de Venise avec ses images obscures, dépouillées, sans titre ni date. L’artiste, lui, s’exprime depuis son atelier, sis dans l’ex-usine à cigares de ses parents.

Dirk Braeckman, les variations venitiennes
Dirk Braeckman à Gand, Belgique.
© Lieven Herreman

Vous avez d’abord été attiré par la peinture à l’Académie royale des beaux-arts de Gand. Comment êtes-vous venu à la photographie ?
Je pensais devenir peintre, mais on m’a conseillé de commencer avec la photo. C’était l’époque de Gerhard Richter, à la fin des années 1970, lorsque les peintres travaillaient souvent à partir de la photographie. J’ai finalement choisi de m’en tenir à ce médium car il est celui qui convient le mieux à ma personnalité. En outre, compte tenu de la façon dont je m’approprie l’acte photographique, je ne différencie pas l’image de la peinture. Je procède presque comme un peintre portraitiste ou paysagiste : je capture des images réelles et je les retravaille dans mon studio, comme si elles étaient des dessins ou des huiles sur toile. J’aime être en contact direct avec le papier et les matières par l’intermédiaire de la post-production photographique. C’est pourquoi je continue à travailler avec l’argentique. J’ai besoin de cette approche physique. Je ne pourrais pas faire la même chose devant un ordinateur.
De vos débuts en tant que portraitiste, vous avez développé une attention particulière à la photographie d’architecture, tout en restant à l’écart de la photographie conceptuelle et plasticienne…
Je me suis forgé mon propre style dans les années 1990. Mon art est pour ainsi dire autonome et il n’a pas beaucoup changé depuis, car je ne suis pas très perméable aux tendances. J’ai commencé comme photographe professionnel pour faire des portraits, couvrir des événements et à peu près n’importe quoi… J’ai même été payé pour documenter la chute du Mur de Berlin, mais quand j’ai commencé à véritablement travailler en tant qu’artiste, j’ai délaissé le portrait. Le sujet m’importe peu. Ce qui m’intéresse est la manière dont je vais développer mes négatifs. Mon état d’esprit se reflète indirectement sur les sujets de mes images.

 

27.1/21.7/026/2014, 2014, tirage gélatino-argentique, 90 x 60 cm. © Dirk Braeckman / Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp
27.1/21.7/026/2014, 2014, tirage gélatino-argentique, 90 x 60 cm.
© Dirk Braeckman / Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp

Qu’avez-vous découvert à New York, où vous avez vécu ?
Je vivais à New York à l’époque où la scène underground était florissante. Ces années ont été déterminantes pour mon travail, au même titre que les ouvrages de Luc Sante  écrivain américain d’origine belge  qui faisaient état des tensions sociales que l’on pouvait ressentir dans la ville. Je l’ai rencontré ultérieurement et quand il a vu mes œuvres, il s’est exclamé : «Vos images sont comme des bombes non explosées.»
Quelle est la part autobiographique de votre travail ?
Je guette les lieux et les gens qui me sont familiers. À chaque photo, j’ai comme le sentiment de vivre une expérience existentielle. Je ne cherche pourtant pas à raconter des tranches de ma vie à travers mes photos. Je les conserve sans doute pour cette raison, afin de les oublier et les retrouver ensuite. Et c’est là où l’autobiographie s’arrête.

Quelles sont les étapes essentielles, du négatif au tirage de l’épreuve ?
Je prends une photo et je la développe dès le lendemain, ou je stocke le négatif pour le redécouvrir plusieurs années après. J’aime garder un souvenir flou vis-à-vis de mes images, afin de pouvoir me les réapproprier de façon objective. Quand je photographie, je m’occupe de la composition de l’image et de son atmosphère, sans me laisser perturber par son potentiel narratif. L’étape de la chambre noire me permet ensuite de transformer mes images et d’explorer éventuellement leur dimension fictionnelle. Dans un sens, j’œuvre contre la façon classique de faire de la photographie. Mon approche est impulsive. L’œuvre d’art émerge depuis la chambre noire, le négatif n’a aucune valeur artistique propre.

 

L.V.-V.L.-(3)-2016, 2016, tirage gélatino-argentique, 180 x 120 cm. © Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp
L.V.-V.L.-(3)-2016, 2016, tirage gélatino-argentique, 180 x 120 cm.
© Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp

En quoi la chambre noire est-elle centrale dans votre activité ?
Dans la chambre noire, j’ai progressivement expérimenté avec des brosses, des produits chimiques et différents papiers, en vue d’imprimer des tirages qui ne peuvent être dupliqués. J’ai commencé à explorer ces pratiques lorsque j’étais encore étudiant. J’ai utilisé toutes sortes d’outils, mais je travaille maintenant principalement avec l’exposition des négatifs à la lumière naturelle.
Pourquoi privilégiez-vous l’usage du flash, qui altère la perception du sujet ?
Je travaille essentiellement la nuit, et le flash me permet en quelque sorte de «réfléchir sur le médium photographique», car il expose l’artificialité inhérente au sujet photographié. Comme la réflexion due à cet outil offre moins de visibilité, l’image devient plus abstraite et difficilement identifiable. C’est cette perturbation de la tranquillité du réel qui est devenue ma signature et qui révèle par ailleurs un trait de ma personnalité.
Quelle limite opérez-vous entre la figuration et l’abstraction, l’image documentaire et le tableau ?
Toutes mes photos sont figuratives. Je ne réfléchis jamais au préalable en termes d’abstraction, car tout commence à partir de la réalité. L’œuvre finale est un tableau, d’une certaine manière ; par sa composition, son aspect sensuel et sa taille.

 

P.H.-N.N.-11, 2011, tirage gélatino-argentique, 180 x 120 cm. © Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp
P.H.-N.N.-11, 2011, tirage gélatino-argentique, 180 x 120 cm.
© Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp

Votre exposition à Venise questionne la reproductibilité des images et la notion de subjectivité, à l’heure du tout-numérique. Considérez-vous vos images comme isolées, voire neutres ?
Oui, dans mes images, la plupart des informations ont été éliminées, pour en favoriser la teneur anonyme et les ouvrir à l’interprétation. Chaque image ne peut être dupliquée par nature. Même si j’utilise le même négatif pour cinq impressions, tout tirage est unique, n’obéissant pas à la même technique de développement. Aujourd’hui, face à la profusion instantanée des images, je souhaite plus que jamais privilégier la lenteur. Il m’arrive souvent de ne pas produire d’images pendant longtemps… Celles-ci demandent au spectateur d’être patient car leur contenu se révèle de manière progressive, à mesure que leurs yeux s’ajustent à la variation des noirs et des gris.
Vos tirages sombres et texturés impliquent d’être longuement regardés. Combinez-vous les techniques de l’argentique et du numérique ?
Le numérique m’aide à produire des images en couleurs, mais l’argentique m’immerge totalement dans l’ensemble du processus photographique. Parfois, je combine les deux en prenant un cliché en numérique que je photographie de nouveau avec un appareil argentique.

 

Seven C’s #02, 2014, impression jet d’encre ultra-chrome sur papier Baryta, 75 x 50 cm (chacun). © Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp
Seven C’s #02, 2014, impression jet d’encre ultra-chrome sur papier Baryta, 75 x 50 cm (chacun).
© Dirk Braeckman/Courtesy of Zeno x Gallery, Antwerp

Pourquoi privilégiez-vous les grands formats ?
Je souhaite que mes images offrent une vision de la réalité grandeur nature et le grand format permet de leur donner une présence quasi physique. Les tirages argentiques présentés à Venise sont monumentaux, afin que leurs aspects tactiles et leurs surfaces mates soient accentués. Nous les avons choisis avec la commissaire du pavillon belge Eva Wittocx.
Quel regard portez-vous sur l’ensemble de votre œuvre, suite à vos rétrospectives (S.M.A.K, Gand, 2001 ; BAL, Paris, 2014) et vos prochaines expositions au M-Museum (Louvain) et à BOZAR (Bruxelles) ?
Mon travail ne comporte aucune série distincte d’une autre, donc je ne considère pas ces rétrospectives comme représentatives de mon œuvre. Mon travail est un élément fluide qui s’adapte au temps. Tout ce que j’ai créé fait partie d’une seule et même entité. L’exposition n’est donc pas une fin en soi, et j’ai toujours tendance à fusionner des pièces anciennes et des nouvelles.

DIRK BRAECKMAN
EN 5 DATES
1958
Naissance à Eeklo (Belgique)
1988
Première exposition
au centre Contretype (Bruxelles)
1999
Rejoint la galerie Zeno X (Anvers)
2011
Première rétrospective
M-Museum (Louvain)
2017
Représente la Belgique
à la Biennale de Venise

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