Les Rencontres de Bamako font de la résistance

Le 09 janvier 2020, par Stéphanie Pioda

La Biennale de la photographie, dans un climat politique tendu, a invité pour ses 25 ans quatre-vingt-cinq artistes du continent et de la diaspora pour une « fête militante ».

Fototala King Massassy, Tenir (Anyway), 2019, photographie.
Courtesy de l’artiste © Fototala King

Un poing fermé affichant des bagues africaines traditionnelles, en position frontale, prêt au combat. L’affiche des Rencontres de Bamako reprend un visuel de Fototala King Massassy dont le titre, Tenir, donne le ton de cette biennale de photographie, qui fête cette année son vingt-cinquième anniversaire. Évidemment, lorsque l’on évoque le Mali, viennent aussitôt à l’esprit le conflit armé qui fait rage dans le Nord, le rôle critiqué de l’intervention de la France, les attentats des groupes djihadistes… tout un contexte qui fait que le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères classe cette partie du pays en zone rouge, et Bamako en zone orange, donc « déconseillée ». De quoi en décourager plus d’un. Mais justement, dans un contexte politique tendu, « cette Biennale est une forme de résistance, une fête militante », revendique Lassana Igo Diarra, le nouveau délégué général. « Pendant que les canons tonnent dans le Sahel, nous nous permettons, nous, de faire les Rencontres. Ce n’est pas de l’inconscience : la guerre ne se gagne pas que sur le champ politique, il y a aussi une guerre culturelle. On va donner une autre image du Mali. » L’art pour résister et pour faire émerger des « courants de conscience » : tel est le thème, justement, de cette édition, choisi par le directeur artistique Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, et tiré d’un morceau de jazz de Max Roach & Ibrahim Abdullah, sorti en 1977. Et de s’expliquer ainsi : « Il semble juste de se demander : qu’est-il arrivé à la conscience des peuples noirs depuis cette époque ? » Avant de poursuivre : « Si l’on peut “penser en mots’’ pour décrire le courant de conscience par l’écriture littéraire, peut-on imaginer, par la photographie, une pratique semblable d’un courant de conscience photographique qui “penserait en images’’ ? » Le sous-titre énigmatique complète le propos : « une concaténation de “dividus’’ ». Il faut ici comprendre les « dividus » en opposition à « individus », le collectif en opposition à l’individualisme, et ainsi rebondir sur le concept bantu de l’ubuntu : « Je suis parce que nous sommes. » Faire corps. D’où la présence de nombreux collectifs cette année, de la veine de Depth of Field ou Invisible Borders. Cette édition anniversaire voit le renouvellement de l’équipe, « avec notamment la nomination d’un nouveau délégué général, mais aussi la responsabilité de l’organisation de l’événement qui revient dorénavant exclusivement au ministère de la Culture du Mali, avec le soutien de l’Institut français, jusque-là co-organisateur », nous apprend Astrid Lepoultier, commissaire invitée aux côtés d’Aziza Harmel et de Kwasi Ohene-Ayeh. Le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta, était d’ailleurs présent pour l’inauguration officielle le 30 novembre.
Un nouveau souffle
L’engagement se traduit aussi par l’ampleur donnée à cette édition qui occupe une douzaine de lieux, dont l’emblématique Palais de la culture où est née la Biennale en 1994, des accrochages dans les rues, dans le cinéma El Hilal à Medina Coura et une nouveauté qui fait la fierté de Lassana Igo Diarra : « Dans le lycée de jeunes filles Ba Aminata Diallo, le temple de l’enseignement féminin au cœur de Bamako, une façon de démontrer que la Biennale n’est pas qu’une exposition de photographies, mais s’attelle à développer des espaces et des lieux. » Si, dans la capitale, où la photographie est une tradition installée depuis les années 1960 avec Malik Sidibé et Seydou Keïta, l’enjeu de cette édition est clairement de se tourner vers les populations locales, comme l’illustrent les expositions chez des habitants, qui ouvrent leurs portes et leurs albums de famille, ou encore le programme de visites scolaires. Sans oublier le lien avec les étudiants du conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasséké Kojaté et ceux de l’Institut national des arts, pour qui les Rencontres sont une occasion unique d’être confrontés à la création internationale, dans un pays où les expositions sont rares. « L’idée est d’inviter la jeunesse à reconsidérer l’art comme étant non seulement à leur destination mais aussi à leur portée », relève Astrid Lepoultier. L’ancrage dans le territoire se traduit également par le fait que tous les tirages ont pour la première fois été réalisés à Bamako, par les équipes du Centre de formation en photographie (CFP) et de la MAP (Maison africaine de la photographie). Mais il est à noter que « la vidéo s’est octroyé une place importante, avec une trentaine de projections et diffusions sur écran », souligne Astrid Lepoultier. D’ailleurs, la grande récompense qu’est le prix Seydou Keïta a été attribuée à Adeola Olagunju pour son installation vidéo Pilgrimage. Les techniques mixtes sont légion, avec des artistes comme Keli Safia Maksud, Eric Gyamfi, Selasi Awusi Sosu, Adji Dieye, Mouna Karray, Ibrahim Ahmed, Harun Morrison et Helen Walker, Afrane Akwasi Bediako, Nidhal Chamekh… De son côté, Khalil Nemmaoui, qui a reçu le prix OIF en 2011, et, cette année, le nouveau prix du président de la république du Mali, constate une édition pleine de poésie, un retour aux procédés anciens, au noir et blanc et plus de luttes : anticoloniales, anti-impériales, antipatriarcales… C’est que la Biennale est aussi l’occasion de questionner l’identité africaine par ricochet, car cette préoccupation est liminaire de la création pour de nombreux artistes, à l’image d’Emmanuelle Andrianjafy, qui observe : « Quand je photographie, je ne pense pas à mon identité ni à mes origines. J’imagine que ces différentes dimensions sont liées et s’influencent mutuellement, mais je ne pourrais pas dire comment ni dans quelle mesure. De ce que je ressens, le sentiment d’appartenance au continent africain n’a pas changé. » À découvrir à Bamako. 

à voir
Rencontres de Bamako. Biennale africaine de la photographie. 12e édition :
« Courants de conscience », divers lieux à Bamako et au Mali.
Jusqu’au 31 janvier.

www.rencontres-bamako.com