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Dans le grand bain de La Piscine

Publié le , par Anne Doridou-Heim

Le musée de Roubaix s’agrandit et se réinvente, s’ancrant dans l’histoire de la ville et offrant à la sculpture du XXe siècle un miroir unique.

Jean Despujols (1886-1965), La Pensée, avant 1929, huile sur toile, 100 x 81 cm.... Dans le grand bain de La Piscine
Jean Despujols (1886-1965), La Pensée, avant 1929, huile sur toile, 100 81 cm. Dépôt Musée national d’Art moderne/Centre Pompidou, 1994.
© Arnaud Loubry


Dès le 20 octobre, la fameuse bande-son reproduisant des cris de joie d’enfants va à nouveau résonner à La Piscine. Après dix-huit mois de travaux et six de fermeture, ses portes s’ouvrent en grand. Le miroir d’eau du bassin, emblématique du lieu, ne sera plus seul à attirer les foules. Autour de lui, 2 000 mètres carrés supplémentaires se déploient désormais pour une présentation complète de l’histoire de Roubaix, de son groupe d’artistes et de la sculpture du XXe siècle, avec de nouveaux espaces dédiés aux expositions temporaires et au jeune public. La Piscine, ou musée d’art et d’industrie André-Diligent, signe véritablement l’histoire d’un succès, qui a fait d’un édifice municipal caractéristique des années 1920 un lieu de référence, salué bien au-delà de nos frontières. Depuis son inauguration en octobre 2001, ses collections se sont enrichies de milliers de références, et près de trois millions et demi de visiteurs en ont franchi les portes pour visiter les salles permanentes et les 220 expositions temporaires. Cette réussite inespérée, tant médiatique que publique, a très vite conduit à une réflexion sur un agrandissement nécessaire. Acté en 2011, porté par l’engagement de nombreux partenaires publics et privés, de l’équipe et du directeur, Bruno Gaudichon, il se dévoile aujourd’hui. En faisant confiance à l’architecte Jean-Paul Philippon, déjà aux commandes des travaux de transformation originels, c’est bien la continuité qui a été privilégiée. Sa proposition d’inscrire les nouveaux espaces dans une volonté de cohérence a tout de suite séduit. Lumière naturelle généreuse, tons clairs, design épuré du mobilier muséographique, hauteur, proscription des cloisonnements inutiles… Se dessine une partition simple, invitant à la déambulation. Auparavant, tous les chemins menaient au bassin, le lieu central du site, présenté comme un jardin de sculptures se réfléchissant dans le miroir d’eau. Celui-ci garde toute sa magie et s’ouvre à la collection de céramiques modernes et contemporaines, présentée sur un mur créé par le scénographe Cédric Guerlus un autre fidèle. Les arts du feu deviennent ainsi le passage obligé entre le bassin et l’aile neuve. L’eau, le feu et la terre… Les éléments se combinent pour guider vers un parcours plus aérien, dévolu à la sculpture figurative moderne. Grâce aux dépôts d’importantes institutions comme le musée d’Orsay, le Centre Pompidou, le musée Bourdelle ou la fondation Giacometti, à des acquisitions notamment de L’Homme penché de Camille Claudel en 2017 , à des donations et à la restauration de pièces jamais sorties des réserves, plus de mille œuvres nouvelles sont aujourd’hui présentées. Depuis Rodin et Bourdelle, auteur ici d’un impressionnant Centaure mourant en bronze de 1914, la présentation invite à rencontrer Maillol, Bartholomé, Meunier, Csaky, Lipchitz, Orloff, Despiau, Marini, Laurens, Sarrabezolles, Giacometti, Picasso… Tous les grands noms sont là et aucune thématique n’a été oubliée. Le visiteur pourra successivement aborder les questions du monument public, de l’image du travail, du rapport à l’architecture, du décor privé, des grandes expositions parisiennes de l’entre-deux-guerres, du lien avec la céramique ou de l’univers de la médaille. Le portrait sculpté, mis en valeur dans des boîtes à fond doré, clôt de manière intimiste un parcours qui devrait vite devenir une référence, et ouvre sur la section suivante : l’atelier d’Henri Bouchard (1875-1960).
 

Reconstitution de l’atelier d’Henri Bouchard.
Reconstitution de l’atelier d’Henri Bouchard. © Alain Leprince


Bouchard de front
La reconstitution de l’atelier de ce sculpteur a jeté une ombre au tableau. Bruno Gaudichon l’avoue, il s’était préparé à devoir se justifier, mais pas à ce que les attaques soient si violentes qu’elles déchaînent une polémique occultant le reste de leur travail, sous-entendant que La Piscine cautionnerait un passé trouble «ce qui est juste grotesque lorsque l’on connaît le positionnement du musée depuis son origine», rappelle-t-il. D’autant que rien du passé de l’artiste n’est occulté, et ce malgré la complexité des faits. Entre jeter un voile pudique sur la réalité ou regarder celle-ci en face et l’étudier, le directeur du musée a tranché : «La question est bien de tout montrer et, surtout, de tout expliquer.» Le long texte d’introduction à cette visite est sans ambigüité. Bouchard a participé au voyage en Allemagne de 1941 avec Van Dongen, Vlaminck, Derain et huit autres et, surtout, a vanté en quelques lignes, dans L’Illustration, les conditions de travail idylliques des artistes dans le Berlin de la guerre, ce que rien ne saurait excuser.
Engagement et commande publique
«C’est le dernier exemple d’atelier d’un sculpteur de la première moitié du XXe siècle ayant eu une telle notoriété : Bouchard est l’un des cinq plus grands sculpteurs de sa génération.» Et, de fait, se dégage l’impression que l’artiste vient de quitter les lieux, en y ayant laissé ses outils… Le sculpteur est le reflet d’une époque et de la commande publique, qu’il a parfaitement illustrée. Ses œuvres monumentales sont en effet en place dans différents hauts lieux de l’art en Bourgogne et à Paris, à l’image de son Apollon musagète, devant la façade du Palais de Chaillot. Dans ses cours donnés à l’académie Julian, puis aux Beaux-Arts, sont également passés nombre de futurs artistes. Le voisinage de l’atelier avec la salle d’expositions-dossiers adjacente ne doit rien au hasard : consacrée aux liens entre art et histoire, elle accueille en ouverture la genèse du portrait d’un héros de la résistance, Henri Rol-Tanguy, par Alberto Giacometti. Ces deux présentations permettent d’aborder le lien ambigu entre la sculpture de monument et la commande publique et, plus profondément, la question de l’engagement de l’artiste dans l’histoire contemporaine.

 

Vue de la nouvelle galeriede scuptures du XXe siècle.
Vue de la nouvelle galeriede scuptures du XXe siècle. © alain leprince


Une fierté locale
Bruno Gaudichon a souhaité que les Roubaisiens se sentent encore plus chez eux en «les raccrochant au patrimoine de leur ville» et en «suggérant aux touristes que Roubaix, ce n’est pas que La Piscine» ! Ainsi deux espaces sont-ils alloués à l’histoire politique, économique et culturelle locale. La nouvelle salle a été pensée autour du Panorama de la Grand-Place de Roubaix, réalisé par les ateliers Jambon-Bailly pour l’Exposition internationale s’étant tenue dans la ville en 1911. Restaurée grâce au soutien du Cercle des entreprises mécènes de La Piscine très sollicité et à l’œuvre à plusieurs reprises pour cette réouverture , la toile habille le mur et accueille des maquettes de monuments ainsi que des bustes de personnalités locales. La mutualisation des collections de l’établissement avec celles des archives municipales et de la médiathèque permet également d’exposer, pour une durée de trois mois, la missive de Charles le Téméraire annonçant la création en 1469 de la charte des drapiers, à l’origine de la richesse de Roubaix. Les deux salles de l’ancienne entrée sont désormais consacrées pour leur part au récit de son histoire culturelle pendant les Trente Glorieuses, lorsque «Roubaix faisait rayonner l’art du temps dans tout le nord de la France, grâce à des collectionneurs ambitieux, des galeries engagées et des artistes locaux soucieux de modernité». Ces derniers s’impliquent dans une association informelle appelée a posteriori «groupe de Roubaix». Eugène Leroy, Paul Hémery, Arthur Van Hecke et Pierre Hennebelle notamment dont les œuvres proviennent de grandes collections locales ont désormais leurs cimaises, qui seront régulièrement renouvelées pour présenter en intégralité la richesse du fonds réuni par le musée. Aux côtés des espaces anciens, conservés mais remodelés pour un discours approfondi, les nouveaux trouvent ainsi tout naturellement leur place, et l’on oubliera vite qu’ils n’existaient pas hier. Plongeon réussi !

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