Dans l’atelier de la grotte Cosquer

Le 22 juillet 2021, par Mylène Sultan

Les peintures qui orneront la réplique de la grotte Cosquer, dont l’ouverture est prévue à Marseille en 2022, sont en partie réalisées dans l’atelier toulousain d’un passionné, Gilles Tosello, à la double compétence d’artiste et de préhistorien. Incursion dans l’envers du décor.

© Kléber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Modèle 3D MC

C’est un monde fabuleux, peuplé de chevaux et de bisons, d’antilopes et de chamois, de phoques et de pingouins, un paysage presque lunaire orné d’empreintes de mains rouges et noires, creusé de traces profondes, gravé de signes géométriques mystérieux… Ici et là, des scènes se devinent : un homme qui tombe, frappé par une arme ; un animal à terre, le ventre transpercé d’une flèche ; un mégacéros, le plus grand cervidé de tous les temps, prenant la pose dans la majesté que lui confèrent ses bois démesurés. Gilles Tosello se tient devant cette paroi beige veinée d’ocre comme un peintre devant une toile monumentale. Il manie le fusain ou le charbon de bois avec le même souci du détail juste, travaillant non pas dans la douce lumière du nord qu’affectionnent les artistes mais dans la pénombre de son atelier toulousain, éclairé par endroits de projecteurs. Sur des tables et des étagères métalliques se trouvent des pots de peinture, des sacs gonflés de sable ou de poudre de marbre, des bocaux emplis de mixtures colorées, des outils, des pinceaux, tout un bric-à-brac qui raconte l’envers d’un décor extraordinaire : celui de la grotte Cosquer à Marseille, sise dans la calanque de la Triperie, près du cap Morgiou, dont la réplique ouvrira l’an prochain à deux pas du Mucem et reproduira fidèlement – avec température, ambiance et odeurs – le vaste trésor archéologique, découvert en 1985 par le plongeur Henri Cosquer et exposé un jour à un engloutissement certain.
 

© Kléber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Modèle 3D MC
© Kléber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Modèle 3D MC

Une multitude de petites figures
Pour créer ce joyau artistique, le groupe Kléber Rossillon, concessionnaire du site installé dans la Villa Méditerranée jusqu’en 2045, s’est entouré de ceux ayant œuvré à la restitution de la grotte Chauvet en Ardèche (dite Chauvet 2 ou caverne du Pont-d’Arc), ouverte au public en 2015 : Stéphane Gérard, grand spécialiste des spéléothèmes qui, dans son atelier parisien du 13e arrondissement, reconstitue des stalagmites et stalactites ; Alain Dalis, plasticien installé à Montignac en Dordogne, et enfin Gilles Tosello et son associé Bernard Toffoletti. «Ils se partagent la restitution des 160 mètres carrés de parois de la grotte selon un mode opératoire désormais rodé entre les différents intervenants, dont une équipe scientifique pointue», précise Geneviève Rossillon, présidente du groupe. À Cosquer, contrairement à Chauvet, il n’y a pas de tableaux spectaculaires où des troupeaux de chevaux se tiennent tête contre tête et où des groupes de lions s’apprêtent à bondir sur leur proie. «Ici, les artistes ont dessiné une multitude de petites figures, environ cinq cents, dans une grotte qui se trouvait alors à quelques kilomètres de la mer, explique Gilles Tosello. Les hommes sont venus durant une dizaine de millénaires, cela il y a vingt à trente-trois mille ans.» Pourquoi ont-ils représenté tant d’animaux et si peu de figures humaines ? Que signifient les griffures sur la paroi ? Faut-il voir une manière de signature dans les losanges et les rectangles gravés ? Et le trait noir, n’est-ce pas plutôt une ombre ? Les questions qui se posent à l’artiste du XXIe siècle sont innombrables. C’est pour tenter de trouver quelques réponses que Gilles Tosello a complété ses études à l’École des Arts décoratifs de Paris par un cursus en archéologie et une thèse sur l’expression du paléolithique. «Pour beaucoup, l’art préhistorique n’a pas de règles, comme si les animaux étaient jetés en vrac sur les parois, avance le spécialiste. En les regardant de près, on s’aperçoit pourtant que s’il n’y a pas deux dessins identiques, tous sont apparentés. C’est comme s’il existait des phénomènes de transmission, voire des signes d’appartenance, les artistes piochant dans un vocabulaire graphique commun, respectant une tradition.» Dans la réalisation d’un fac-similé de ce type, le dessin constitue quasiment l’étape finale d’un travail qui a commencé… dans la grotte elle-même, devenue presque entièrement sous-marine il y a plusieurs millénaires. À partir du milieu des années 1990, des plongeurs sont descendus à trente-sept mètres de profondeur. Ils se sont engouffrés dans le long et étroit boyau qu’avait emprunté Henri Cosquer et dans lequel trois amateurs trop téméraires se noyèrent à la fin des années 1980, perdant tout repère lorsque la vase agitée par leur palmage a obscurci leur vision. Ils ont ensuite procédé à plusieurs campagnes de relevés extrêmement précis à l’aide d’outils numériques tridimensionnels, qui in fine ont fourni un clone de la grotte. Grâce aux fichiers ainsi obtenus, une fraiseuse spécifique a été créée pour sculpter des blocs de mousse haute densité, lesquels ont fourni une ébauche du support reproduit par moulage. C’est ainsi qu’est née la coque de résine blanche qui figure la paroi de la grotte et qu’il convient de métamorphoser avant d’y apposer dessins et peintures. Les artistes Lorena Acin et David Sartre-Doublet, également présents dans l’atelier toulousain de Gilles Tosello, font feu de tout bois pour reproduire les différents états de surface : les dépôts accumulés par le temps dans lesquels il était si facile de dessiner, les parties argileuses ou calcaires, les transparences, et les mille aspérités de calcite brillante que l’humidité a forgées. Ils utilisent des pigments naturels (rouges, ocre, terre de Sienne ou d’ombre), du verre ou du quartz pilé, de la ouate mélangée à de la résine, des gels acryliques… Une fois les mixtures prêtes, ils se mettent à l’ouvrage, aidés par les photographies de la grotte projetées à l’emplacement exact où elles doivent être appliquées, afin de se rapprocher au plus près du décor d’origine.

 

Gilles Tosello réalisant la copie de peintures de la grotte Cosquer.© Kléber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Modèle 3D MC
Gilles Tosello réalisant la copie de peintures de la grotte Cosquer.
© Kléber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Modèle 3D MC

Au millimètre près
Gilles Tosello peut alors intervenir, cherchant à reproduire le trait au millimètre près, mais également à transmettre l’énergie de l’artiste – qui dessinait vite, en quelques gestes – et surtout, à en comprendre le travail. Avec sa compagne Carole Fritz, elle aussi archéologue et spécialiste de l’art préhistorique, il s’interroge en permanence sur la composition d’un tableau, la vocation de tel dessin, la symbolique à l’œuvre dans la grotte, la signification d’un signe, comme ce zigzag qui court sur les parois de Cosquer : est-ce une montagne, un cours d’eau, le tonnerre ? «On a perdu le locuteur, note Gilles Tosello. Mais il nous a transmis ces dessins pour nous raconter son monde, ses légendes, peut-être emplies de héros combattant des animaux fabuleux. Au fond, ce que nous avons sous les yeux est l’archétype du plus ancien mythe de l’humanité.»

à savoir
Grotte Cosquer, villa Méditerranée, promenade Robert-Laffont, Marseille (13),
Ouverture en 2022.
www.grotte-cosquer.com
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