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D comme dinanderie

Publié le , par Marielle Brie

Désignant le travail du cuivre rouge et du laiton, la dinanderie réalise aussi bien des objets de luxe qu’utilitaires. Liée depuis le Moyen Âge à l’art de la table et à la cuisine, elle est aussi présente dans de nombreuses activités du quotidien.

Claudius Linossier (1893-1953), vase ovoïde sur léger talon et à large col annulaire,... D comme dinanderie
Claudius Linossier (1893-1953), vase ovoïde sur léger talon et à large col annulaire, à décor de « frise de spirales et frise de triples chevrons », épreuve en dinanderie de cuivre montée au marteau, signé sous la base, 21 cm. Lyon, 17 janvier 2021, Bremens – Belleville OVV.
Adjugé : 28 750 

Patriarche des métaux utilisés par l’homme, le cuivre est travaillé dès le IVe millénaire avant notre ère et considéré comme gage de prospérité pour les heureux territoires qui en possèdent. Cependant, le cuivre seul ne fait pas tout : encore faut-il réunir plusieurs facteurs pour transformer l’essai. À ce titre, le cas mosan est tellement exemplaire que sa production à Bouvignes et à Dinant (Belgique), dès le XIe siècle, donne son nom à l’artisanat du cuivre et du laiton, la dinanderie. Les berges de la Meuse fournissent opportunément la calamine, riche en zinc, indispensable à l’alliage de cuivre qui fait le laiton, ainsi que l’ouverture sur la Hanse teutonique et ses débouchés économiques. Ajoutons la présence de derle, une terre idéale pour la fabrication des creusets, et l’on voit la dinanderie mosane s’emparer, à partir du XIIIe siècle, du quasi-monopole de la production en Europe de l’Ouest. Les objets manufacturés – essentiellement des chaudrons de cuivre n’excédant jamais 5 kg et de petits chandeliers en laiton à partir du XVe siècle – sont exportés en Angleterre et en France. Marmites et bassins de petites dimensions sont obtenus par le martelage d’une feuille de métal circulaire – le flan – qu’il faut régulièrement passer au feu pour faciliter son modelage. Selon l’outil employé, le planage permet de donner à l’objet un aspect lisse ou facetté, à moins que celui-ci ne soit enrichi d’un décor gravé ou repoussé. Les objets communs ne connaissent pas un tel luxe : aux XIVe et XVe siècles, ils sont plutôt obtenus par la fonderie, dont la production rationalisée permet une fabrication en série. Pendant plusieurs siècles, les formes ne varient pas et il est plus sage de renoncer à dater précisément les pièces. Les objets en laiton sont les plus convoités pour leur ressemblance avec l’or. Dès les XIIe et XIIIe siècles, de petits chandeliers à la facture soignée sont destinés à l’élite, puis se multiplient aux XIVe et XVe siècles dans un foisonnement de formes. Les régions voisines ne sont pas en reste et attirent les dinandiers, notamment à la suite des sacs de Dinant en 1466 et de Bouvignes en 1554, d’autant que le protectionnisme, qui se met progressivement en place à l’époque moderne, affaiblit la production mosane, bientôt concurrencée par celle de Middelburg, Namur ou Nuremberg. Entre les XIIIe et XIVe siècles en France, une jolie production de chandeliers et de pique-cierges portatifs en cuivre s’ornent d’émaux de Limoges. Ces objets élégants et plus abordables que les œuvres d’orfèvrerie se présentent sous différentes formes – emboîtables, articulés, à piétement coulissant – et témoignent d’une standardisation de la production. Leurs décors profanes, aux armoiries souvent fantaisistes, ciblent naturellement une clientèle aisée, qui se laisse aussi séduire par les pièces d’allure orientale. Les aquamaniles par exemple puisent directement leurs formes merveilleuses dans l’art islamique, diffusé à la faveur des croisades. Le baptistère de Saint Louis (au Louvre), en laiton incrusté d’or et d’argent, atteste d’ailleurs de cette circulation culturelle puisqu’il est l’œuvre de Muhammad Ibn al-Zayn, un dinandier actif en Syrie ou en Égypte au tournant du XIVe siècle.
Un art protéiforme
Entre orfèvrerie et dinanderie, la frontière est ténue et nombre de chefs-d’œuvre de laiton confondent la dextérité du dinandier avec celle de l’orfèvre. Citons-en deux : les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy de Liège par Renier de Huy, entre 1107 et 1118, et l’aigle lutrin de Notre-Dame de Tongres de Jean Josès de Dinant, en 1370. Mais ce sont aussi des plats d’offrande, des objets liturgiques, des croix, des lames funéraires et des cloches qui sont créés pour les églises, voire exportés, tandis qu’une profusion de petits ornements brave les lois somptuaires de la fin du XIIIe siècle. La production protéiforme s’ordonne au XVIIe siècle. Villedieu-les-Poêles (Manche) produit ainsi les ferrures en laiton des armoires et les poêles, bassines, cuves et alambics en cuivre, dont l’étamage n’est pas nécessaire pour les cuisines riches en sucre. Pour les autres, la corrosion du cuivre fait apparaître le vert-de-gris, dont la toxicité éveille la méfiance au XVIIIe siècle et dessert les dinandiers. Céramiques et faïences se taillent la part du lion, mais les fontaines à eau, les nouvelles cafetières ou chocolatières, les plats de cuisson en beau cuivre rouge sont encore légion. Quelques baignoires apparaissent mais le zinc remplace le cuivre dès les années 1840. Les dinandiers pourvoient également aux usages commerciaux (balances), scientifiques (instruments), décoratifs (cages à oiseaux, lanternes, vases ou flambeaux) et toujours artistiques. Les portes du chœur de la collégiale Saint-Feuillen, œuvre des frères Nalinnes à Fosses-la-Ville en Belgique, incarnent avec virtuosité le style rococo des années 1750. Hélas, ces savoir-faire sont au seuil d’une longue nuit et, à la fin du XIXe siècle, les dinandiers se font rares. Pourtant, la statue de la Liberté, toute de cuivre vêtue, porte haut le flambeau de cet art pluricentenaire. L’art déco va raviver la flamme. Sous la houlette des talentueux Jean Dunand et Claudius Linossier, la dinanderie est magnifiée. Les cuivres sont laqués, oxydés, patinés, les laitons polis et incrustés. Lisses ou martelés, ils habillent les meubles, côtoient de précieux matériaux, se déclinent en bijoux et Dunand se démarque pendant la Grande Guerre en créant un casque pour les soldats. Le XXe siècle ne fut malheureusement qu’un petit âge d’or pour les dinandiers : ils sont aujourd’hui une poignée, parmi lesquels Nathanaël Le Berre ou l’entreprise Chaudrolux, qui s’évertuent à conserver et enrichir un patrimoine artisanal remarquable, pourtant sur la sellette.

à voir
Le baptistère dit de Saint Louis au Louvre et le musée de la Poeslerie à Villedieu-les-Poêles.
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