D comme dentelle

Le 11 février 2021, par Marielle Brie

Tissu délicat et ajouré, sans trame ni chaîne, la dentelle offre une grande diversité de techniques et de motifs. Apparu tardivement dans la région de Venise, cet artisanat luxueux émerveille d’autant plus qu’on en appréhende la complexité.

Alençon, 3e quart du XIXe siècle, voile de mariée en dentelle à l'aiguille, 360 205 cm. Paris, Drouot, 24 octobre 2018, Coutau-Bégarie OVV, Mme Vuille, préempté pour le musée des beaux-arts et de la dentelle d'Alençon.
Adjugé : 82 940 

Peut-être à cause de sa finesse ou de la discrétion de son art, la dentelle est hélas la grande oubliée des prouesses de la Renaissance italienne. Procédant de la broderie, la dentelle de Venise – à l’aiguille et dont on s’accorde à dire qu’elle naquit au XVIe siècle – est une somptueuse nouveauté qui charma bien vite les cours d’Europe. Toute en arabesques et volutes fleuries, les effets d’ombres et de lumières de cette dentelle blanche relèvent du sculptural, distinguant l’exceptionnel de l’ordinaire. Si les sculpteurs de Louis XIV s’attachaient à ces détails raffinés, on ne pouvait en dire autant des dispositions prises par Colbert, chez qui la dentelle vénitienne éveilla davantage le désir de concurrence que le goût de la belle mise. Dans les années 1660, il fit en effet venir une trentaine de dentellières italiennes avec la ferme intention de pourvoir cinq manufactures royales fraîchement inaugurées des techniques apportées par ses invitées. L’émulation donna naissance au point de France caractérisant les productions des manufactures royales faites de gants, cols, manchettes et bas d’aubes où s’épanouissaient les rinceaux et guirlandes du Grand Siècle. Parallèlement, l’Alençonnaise Madame de la Perrière (1605-1677) parvint discrètement à une telle maîtrise de l’art dentellier qu’elle élabora patiemment le point qui détrôna bientôt celui de Venise. D’une finesse incomparable, le point d’Alençon séduisit immédiatement bourgeois et aristocrates fortunés, français autant qu’étrangers ; on s’endettait pour acquérir ces précieuses dentelles qui se transmettaient de père en fils, restant jusqu’au XVIIIe siècle la parure des hommes. À Alençon, les commandes incessantes imposèrent la spécialisation des tâches, auréolant de secret cette technique complexe que peu de dentellières maîtrisaient de bout en bout.
Des techniques variées
La dentelle s’élabore sur un support temporaire en parchemin sur lequel est tracé le dessin à reproduire. La « trace » est la première étape délimitant à l’aide d’un fil les contours du motif. À ce fil s’attachent les bouclettes formant les rangs, chaque rang servant de support au précédent, l’ensemble dessinant un réseau aux formes variées. Celui-ci s’enrichit de reliefs grâce à de subtiles brodes : les ombres sont obtenues par des remplis qui sont les parties opaques de la dentelle, tandis que les modes sont de minuscules points en forme d’étoiles ou de rosaces, créés selon la fantaisie de l’ouvrière. Les variations de la technique et sa combinaison avec d’autres permettent d’obtenir différents points baptisés du nom de la ville qui les a créés, tel le point d’Argentan, prisé par les rois de France et d’Espagne au XVIIIe siècle. Ces dentelles à l’aiguille se distinguent par des rangées successives, des nœuds et des boucles qu’on ne retrouve pas dans la dentelle aux fuseaux.
La dentelle aux fuseaux
Les fuseaux en bois, parfois en os ou en ivoire, ne sont rien d’autre que des bobines à poignées effilées maniées par la dentellière spécialisée dans cet art, cousin de la passementerie. Au contraire de la technique à l’aiguille, celle aux fuseaux tord et croise sans jamais nouer ou boucler, de sorte que les fils sont tissés et brodés en même temps, seulement maintenus sur le carreau (le support) par des épingles. Dès le XVIIe et au XVIIIe siècle surtout, la dentelle noire aux fuseaux de Chantilly est fameuse à Versailles : Madame du Barry et Marie-Antoinette ne cachent pas leurs préférences pour ces longs métrages de rubans qui ornent leurs robes. Châles, étoles, garnitures d’ombrelles ou d’éventails sont autant d’accessoires que l’on veut de la dentelle la plus fine. La « blonde de Caen », écrue et moirée, rivalise avec la dentelle des Malines, une des plus célèbres et luxueuses dentelles aux fuseaux des Flandres. Le Puy-en-Velay se distingue également par une dentelle, noire ou crème, à motifs géométriques, et plus abordable. Car dès le XVIIe siècle, la dentelle n’est plus l’apanage de l’aristocratie. Elle pare le costume régional aussi bien que le mouchoir des reines, si bien que les lois somptuaires viennent régulièrement frapper cette production de considérations morales et de nécessaire humilité chrétienne. François Ier, Henri  V, Louis XIII et Louis XIV réitèrent régulièrement les édits mais rien n’y fait, on préfère payer l’amende que se passer de dentelle ! Après la Révolution, qui a essaimé sa clientèle, la dentelle devient, sous l’Empire, l’exclusivité des femmes et suit fidèlement la mode, comme elle le faisait sous l’Ancien Régime. Dans sa production également, la dentelle fut presque toujours une profession féminine, souvent exercée à domicile. Les négociants passaient commande auprès des femmes qu’ils fournissaient en fils, cartons et modèles par l’intermédiaire d’une leveuse chargée de récolter les dentelles terminées et payer les dentelières. Au début du XIXe siècle, l’invention de la dentelle mécanique en Angleterre est aussitôt promise à un bel avenir, notamment à Calais, mais porte un coup sévère à l’artisanat manuel qui nécessite parfois jusqu’à 25 heures de travail pour une pièce de la taille d’un timbre-poste. S’inspirant du procédé mécanique, la dentelle chimique apparaît à la fin du siècle. L’attrait de la nouveauté fait oublier la raideur de ces dentelles modernes et les prix compétitifs laissent littéralement la dentelle à la main sur le carreau : si bien qu’au XXe siècle, les techniques anciennes transmises oralement échappent de peu à la disparition. En 1976, sur l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République, est créé l’atelier conservatoire national de la Dentelle du Puy-en-Velay, rattaché au Mobilier National et à l’Atelier national du point d’Alençon, inscrit, depuis 2010, au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Une consécration pour cet art qui, sous ses nombreuses formes, frôla de peu l’oubli et dont on méconnaît trop souvent la délicate complexité de fabrication. 

à voir
La collection de dentelles du musée Baron-Gérard à Bayeux, celles du musée des beaux-arts et de la dentelle d’Alençon et de la Cité de la dentelle et de la mode à Calais et les costumes ornés de dentelles du palais Galliera à Paris.
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