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Collection Edmonde et Lucien Treillard : Man Ray et ses consorts surréalistes

Publié le , par Caroline Legrand

Photos, sérigraphies et objets surréalistes de Man Ray seront accompagnés lors de cette seconde vente de la collection Treillard de clichés de plusieurs de ses acolytes, Jacques-André Boiffard en tête.

Man Ray (1890-1976), Autoportrait, 1932, épreuve gélatino-argentique, contact original... Collection Edmonde et Lucien Treillard :  Man Ray et ses consorts surréalistes
Man Ray (1890-1976), Autoportrait, 1932, épreuve gélatino-argentique, contact original d’époque, solarisation, 8,5 5,5 cm.
Estimation : 15 000/20 000 

© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2022

Lucien Treillard était bien plus que l’assistant de Man Ray. Il fut son dernier collaborateur. Par son travail, il participa à la valorisation de l’œuvre de l’artiste et à l’élaboration de sa légende. Dans cette tâche, il ne fut pas seul. Son épouse, Edmonde, dentiste de profession, l’a soutenu toute sa vie, partageant son goût pour l’art et la collection, comme on peut le constater avec cet ensemble qu’ils ont réuni dès leur mariage, en 1959 – au départ touchés par les surréalistes – et enrichi durant toute leur vie. Des photographies, collages, lithographies et objets – dont Pêchage de Man Ray, de 1969 et estimé 20 000/30 000 € (reproduit en couverture et page 6 de la Gazette n° 22) –, composent les 141 lots qui seront dispersés lors de cette vente, s’ajoutant aux 188 de la première dispersion organisée à Paris, le 2 mars 2021, chez Christie’s. « Cette collection s’est construite sur de nombreuses années, explique Emmanuelle de L’Ecotais, spécialiste de Man Ray. Lucien travaillait gratuitement pour Man Ray, qui lui donnait des œuvres en échange. Par ailleurs, Lucien a acheté toute sa vie, en ventes publiques, mais aussi auprès de connaissances du photographe ou, par exemple, des descendants d’une ancienne compagne de Man Ray, Adrienne Fidelin, qui lui vendirent un ensemble de négatifs, qui ont été offerts au Centre Pompidou en 1995. » Et de conclure : « Cette nouvelle vente démontre l’importance et la diversité de la collection ». En effet, s’ajoutent à cette sélection une cinquantaine de clichés d’autres artistes, certains proches de Man Ray, dont ses assistants Jacques-André Boiffard (voir encadré page 20) et Berenice Abbott, qui rencontra le surréaliste en 1920 alors qu’elle était sculptrice. Tout d’abord modèle, c'est à Paris qu'elle devint en 1923 sa collaboratrice. Novice, elle apprend beaucoup de l’artiste alors en pleine ascension, et ouvrira son propre studio deux années plus tard. 4 000/5 000 € sont à envisager pour son Portrait de Jacques-André Boiffard. Le couple Treillard s’intéressa également à l’artiste dadaïste Raoul Hausmann, pionnier du photomontage (quatre épreuves de 1931 tirées vers 1960 sont attendues à 1 000/1 500 €), ou à Henri Cartier-Bresson, dont une épreuve originale du Couronnement du roi d’Angleterre de 1937 se négociera à 3 000/4 000 €.
 

Man Ray, Lee Miller, vers 1929, épreuve gélatino-argentique, solarisation, vers 1960, 81,5 x 61,5  cm. Estimation : 8 000/10 000 € © MAN R
Man Ray, Lee Miller, vers 1929, épreuve gélatino-argentique, solarisation, vers 1960, 81,5 61,5  cm.
Estimation : 8 000/10 000 

© MAN RAY 2015 TRUST / ADAGP, PARIS 2022

Man Ray et Treillard, une relation unique
Professeur de lettres au collège de Sartrouville, Lucien Treillard (1936-2004) travaille en parallèle chez l’éditeur parisien Georges Visat, où, un jour de 1960, Man Ray passe le pas de la porte. Il s’avère, comme on s’en doute, que le photographe est un client difficile, au point que l’éditeur, las, envoie à sa place Treillard au 6 bis de la rue Férou afin de clore les discussions concernant un bleu de l’une de ses lithographies. Contre toute attente, les deux hommes s’entendent : c’est le début d’une collaboration de seize années. Depuis son retour en France en 1951, après les années de guerre passées aux États-Unis, Man Ray a abandonné la photographie pour revenir à son premier amour, la peinture. Mais on ne l’a pas oublié, et sa reconnaissance est consacrée en 1961 par une médaille d’or à la Biennale de Venise et une exposition organisée l’année suivante à la BnF. Lucien travaille avec lui pour des rééditions mais aussi des expositions, de Los Angeles, en 1966, à Cologne en 1975. Un travail qu’il poursuivra après la mort du maître en 1976, d’abord avec sa veuve, Juliet, décédée en 1991, et jusqu’à sa propre disparition en 2004.

Marcel Duchamp, le déclencheur
Man Ray et Duchamp partagent un esprit provocateur et la volonté d’innover, de dépasser les conventions. Ils se rencontrent en 1915 à New York, par l’intermédiaire du collectionneur Walter Arensberg. Tous deux sont en pleine période de remise en question, abandonnant la peinture, l’un pour la photographie et l’autre pour les ready-made. Plusieurs clichés de cette collection évoquent cette relation forte : une épreuve de 1975 de l’Élevage de la poussière est annoncée à 8 000/10 000 €. Créée en 1920, cette œuvre est emblématique du surréalisme et fondatrice du travail de Man Ray. Elle serait née du hasard, le photographe ayant laissé l’obturateur de l’appareil ouvert pendant un dîner avec son ami. La recherche par Man Ray d’un effet d’irréalité apparaît ici pour la première fois. Ainsi la partie photographiée de la plaque du Grand Verre de Duchamp devient-elle une Vue prise en aéroplane du domaine de Rrose Sélavy dans l’imaginaire de Man Ray. Derrière cet apparent dilettantisme, se cachent bien sûr des heures de travail et de réflexion sur la technique photographique. Si c’est la faible luminosité de l’atelier qui l’oblige à ouvrir au maximum le diaphragme, et donc à amplifier la profondeur de champ, il procède ensuite à un savant changement d’échelle et à un basculement du plan qui permettent de créer ce fantastique paysage de poussière et de débris de coton. Cette belle image de la connivence intellectuelle des deux hommes est ici complétée par un portrait de 1918 de Marcel Duchamp (8 000/10 000 €), ou encore celui de 1921, prévu à 25 000/30 000 €, représentant l’artiste en Rrose Sélavy – ce double féminin de Duchamp auquel Man Ray aida à donner corps.
 

Man Ray, Élevage de poussière, 1920, épreuve gélatino-argentique originale, numérotée 6/8, datée 1975, signée MR, 13,8 x 9 cm.Estimation :
Man Ray, Élevage de poussière, 1920, épreuve gélatino-argentique originale, numérotée 6/8, datée 1975, signée MR, 13,8 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2022

Man Ray portraitiste
Le portrait, pan majeur de la création de Man Ray, sera également illustré par des clichés vintages, d’autres plus tardifs ou encore inédits, ceux-là de grand format et réalisés à l’occasion de la rétrospective du salon Photokina à Cologne ou de l’exposition à la Bibliothèque nationale de Paris, en 1960 et 1962. « Il a photographié le Tout-Paris dans les années 1920, précise Emmanuelle de L’Ecotais. Sollicité dès son arrivée, en juillet 1921, par un premier cercle d’artistes surréalistes, il s’ouvre ensuite à un second cercle, plus mondain, grâce à la marquise Casati.» Ainsi Pablo Picasso (tirage de 1922 estimé 8 000/10 000 €) côtoiera dans ce catalogue Tristan Tzara (tirage de 1924, même estimation). Le succès est immense, Man Ray profite aussi de la prolifération à cette époque des illustrations photographiques dans les magazines, collaborant avec Vanity Fair, Vogue puis Harper’s Bazaar. Avec Man Ray, quatre à six prises sont suffisantes, le fond est souvent neutre et très peu d’accessoires sont convoqués : il ne conserve dans son Autoportrait que son cher appareil (épreuve de 1932, prisée 15 000/20 000 €). Recadrage et agrandissement sont quasi systématiques dans ses clichés, apportant une étrange douceur à l’image. À ces techniques, il ajoute à partir de 1929 la solarisation, comme pour le portrait d’André Breton à 8 000/10 000 € ou, à la même estimation, celui de Lee Miller : tous deux ont été réalisés en 1929 et tirés en grand format vers 1960. C’est justement avec cette dernière, qui fut sa collaboratrice de 1929 à 1932, qu’il découvrit ce processus par hasard : Lee Miller alluma par erreur la lumière de la chambre noire et exposa des négatifs, créant un halo lumineux autour des figures. « Il en fit un style, qui devint dès lors sa signature », explique Emmanuelle de L’Ecotais.
 

Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924, triptyque unique, vers 1970, trois sérigraphies sur plastique, une noir et blanc, une bleue et une rose
Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924, triptyque unique, vers 1970, trois sérigraphies sur plastique, une noir et blanc, une bleue et une rose (reproduite), signées dans l’image, chaque 65 55 cm.
Estimation : 100 000/120 000 

© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2022

Figure féminine et érotisme
Délicate, car réalisée directement sur le négatif au risque de le perdre, la solarisation fut également utilisée sur les nus féminins. Particulièrement sensible aux pouvoirs médiumniques selon les surréalistes, la femme devient devant l’objectif de Man Ray un objet de désir. Ainsi de Kiki en 1922, dont un tirage vers 1960 de grandes dimensions, est évalué à 6 000/8 000 €. La féminité, vue au travers des formes du corps, est aussi idéalisée ; Les Larmes de 1932 sont un zoom sur l’œil de la danseuse de french cancan Lydia, sous lequel sont collées deux larmes artificielles (2 000/3 000 €). Avec le célèbre Violon d’Ingres – présenté sous une forme inédite lors de cette vente, en trois sérigraphies sur plastique, en noir et blanc, en bleu et en rose (la version bleue existant en deux exemplaires et la rose en un) –, Man Ray sublime une beauté classique. Devenue mythique, cette œuvre imaginée en 1924 montre donc le dos de Kiki dans une pose rappelant un personnage du Bain turc du grand peintre ; le photographe y ajoute à l’encre les deux ouïes de l’instrument préféré d’Ingres : un jeu de mots visuel suggérant qu’il voue quant à lui un culte au corps de la jeune femme. Daté vers 1970, ce triptyque coloré, inédit sur le marché, « offre une version très pop faisant référence au travail d’Andy Warhol à cette époque et prouvant que Man Ray est capable de se réinventer à la fin de sa vie », affirme Emmanuelle de L’Ecotais. Un lot surprenant qui sera certainement le point d’orgue de cette vente hommage au photographe qui, plus que tout autre, dépassa les limites de la technique pour offrir une dimension artistique à sa discipline.
 

Boiffard, l’autre photographe surréaliste
 
Jacques-André Boiffard (1902-1961), Masques de carnaval, portés par Pierre Prévert, 1930, quatre épreuves gélatino-argentiques, vers 1960,
Jacques-André Boiffard (1902-1961), Masques de carnaval, portés par Pierre Prévert, 1930, quatre épreuves gélatino-argentiques, vers 1960, chaque 12,5 cm.
Estimation : 1 000/1 500 

Très rare sur le marché, Jacques-André Boiffard (1902-1961) sera présent lors de cette seconde dispersion de la collection Edmonde et Lucien Treillard à travers trente-neuf clichés. Autant de tirages « acquis pour la plupart dans les années 1960, après la mort du photographe », explique Emmanuelle de L’Ecotais, avant d’avancer que « Lucien a peut-être été en contact avec les héritiers Boiffard pour ces achats ». Méconnu, Jacques-André Boiffard n’a fait l’objet d’une exposition au Centre Pompidou que tardivement, du 5 novembre 2014 au 2 février 2015. Il demeure pourtant l’un des grands photographes du groupe surréaliste. C’est en 1924 qu’il rencontre, par l’intermédiaire de l’écrivain Pierre Naville, André Breton. Il abandonne alors ses études de médecine pour devenir photographe. Cette même année, il participe à la création de la revue La Révolution surréaliste et devient l’assistant de Man Ray, et ce jusqu’en 1929. Comme en témoignent huit clichés présentés à la vente, décrivant les rues parisiennes vides et comme figées, il participe en 1928 à l’illustration du célèbre Nadja d’André Breton, lequel relate de manière factuelle neuf jours de la vie de l’artiste et d’une jeune femme nommée Léona Delcourt, dite Nadja. Ces épreuves datées vers 1960 sont attendues entre 1 000 et 3 000 € chaque. Mais, l’année suivante, il est exclu du groupe surréaliste par Breton lui-même, et rejoint Georges Bataille qui anime la revue dissidente Documents. Dans son studio, ouvert en 1930 avec Éli Lotar, Boiffard se consacre au portrait, comme en témoignent sept tirages de 1960 d’Alberto Giacometti (1 500/3 000 € chaque). L’occupent également les gros plans extrêmement réalistes des parties du corps, comme en témoignent Orteils et doigts croisés de 1929, dont le tirage de 1960 est annoncé à 1 000/1 500 €, ou L’Opération chirurgicale de 1935 (2 000/3 000 €). Moins connue est sa série des Masques imaginée avec Pierre Prévert, le cinéaste, et Alberto Giacometti. Abordant le thème de l’identité, il crée le choc par l’opposition entre ces masques grotesques et les positions naturelles des hommes qui les portent (voir photo ci-dessus). Boiffard, qui décide au milieu des années 1930 de reprendre ses études de médecine, laisse derrière lui un travail rare, et certainement l’un des plus marqués par le surréalisme.
mardi 28 juin 2022 - 15:00 (CEST) - Live
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Christophe Joron Derem
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