Claude Lévêque, l’art in situ

On 27 May 2019, by Annick Colonna-Césari

Aucun lieu ne lui résiste, comme en témoignent ses récentes installations, de Marseille à l’Opéra de Paris, et bientôt à Saint-Nazaire. L’artiste explique son processus de travail.

Claude Lévêque.
© Antonin Am

Rendez-vous est pris à Montreuil, en banlieue parisienne, au premier étage d’un pavillon que Claude Lévêque a agrandi, modernisé. Il prévient d’emblée : «Ce n’est pas un atelier au sens traditionnel du terme.» En effet. Selon la pratique contemporaine, rien n’est ici fabriqué. En revanche, les projets s’élaborent entre ces murs. L’espace rectangulaire est fonctionnel, meublé de deux bureaux blancs, le sien et celui d’Élie Morin, son assistant depuis une dizaine d’années. Dans un angle, une table ronde est réservée aux réunions professionnelles avec commissaires d’exposition, galeristes ou critiques. D’ordinaire, la musique résonne : « Ça me stimule, affirme Lévêque. J’écoute des vieux trucs des années 1980-1990, Brian Eno, David Bowie, les Stones, ou des morceaux classiques, Chostakovitch, Beethoven, Mahler.» La réalisation des installations, qui l’ont fait connaître, mobilise la majeure partie de son temps. Commandes d’institutions culturelles ou de collectivités publiques, elles s’insèrent dans les lieux les plus divers, centres d’art, sites patrimoniaux ou industriels. Quant à la production, il la confie généralement à Art Project, une entreprise lyonnaise spécialisée dans le façonnage d’œuvres d’art. À 66 ans, nourri de culture punk, le plasticien qui a représenté la France à la Biennale de Venise en 2009 enchaîne toujours les projets. Durant l’été 2018, il a investi la chapelle de la Vieille-Charité, à Marseille, et suspendu sous son dôme une silhouette d’arbre monumentale dont l’acier poli miroir réfractait l’architecture, sur fond de grondement menaçant. En septembre 2018, il a habillé de Dessous chics (titre d’une chanson de Gainsbourg) le pont d’Issy-les-Moulineaux qui, depuis, s’illumine chaque soir, dessinant un horizon incandescent qui se reflète dans la Seine. Tandis que, depuis mars 2019, dans le nouveau multiplexe UGC de Vélizy, se sont glissés deux mélancoliques yeux de néon bleu, intitulés Le Chat, souvenir du «regard de Simone Signoret», sourit l’artiste, amateur de cinéma populaire.
 

Les Dessous chics, 2018, Pont d’Issy, Issy-les-Moulineaux.
Les Dessous chics, 2018, Pont d’Issy, Issy-les-Moulineaux.© ADAGP Claude Lévêque. Courtesy the artist, département des Hauts-de-Seine et Kamel Mennour Paris/London © 2018 Les Dessous Chics. Photo Origins Studio

Échafauder un récit
Surtout, jusqu’à la fin de l’année, Claude Lévêque occupe l’Opéra national de Paris. Stéphane Lissner, son directeur, lui a laissé carte blanche pour célébrer un double anniversaire, les 350 ans de l’Opéra et les 30 ans du site de la Bastille. Ainsi a-t-il imaginé pour le palais Garnier des Saturnales, évocation des fêtes de la Rome antique, dont le point d’orgue consiste en deux énormes roues dorées de tracteur, qui n’ont pas manqué de susciter la polémique. Bientôt, à l’invitation du centre d’art Le Grand Café, le plasticien s’enfoncera dans les entrailles de la base sous-marine de Saint-Nazaire… Quels que soient les projets, éphémères ou non, le processus ne varie pas. Il s’étend sur plusieurs mois, et même davantage concernant les plus complexes, à l’image des Saturnales dont l’élaboration a duré deux années. La première étape se déroule hors de l’atelier. D’abord, l’artiste procède à un repérage afin de s’imprégner des lieux : «Je griffonne des croquis, je note des impressions, je prends des photos.» Ces observations lui permettent par la suite d’«échafauder un récit, sans tomber dans l’illustration», précise-t-il. À l’exemple de l’éclair rougeoyant qui, en 2015, zébrait la pyramide du Louvre, inspiré des ciels d’orage peints à la Renaissance. De retour à Montreuil, il poursuit ses recherches. Assisté d’Élie, il se documente sur l’histoire et la fonction des bâtiments, rassemble les informations techniques. Puis, à un moment, surgit l’idée. Son collaborateur l’aide à la formaliser, transpose en 3D ses schémas, exécute des simulations. «Moi, confie Lévêque, je n’aime pas travailler sur un ordinateur.» Les dispositifs se construisent de cette façon, progressivement, fondés sur deux éléments essentiels : la lumière et le son. Le plasticien les utilise, conjointement ou séparément, pour leur «pouvoir de métamorphose et de dramatisation». La lumière le fascine depuis qu’enfant, venu à Paris avec ses parents originaires de Nevers, il s’est émerveillé devant les enseignes et les néons des fêtes foraines. Et sans doute le son l’intéresse-t-il en raison de sa passion de la musique, encore qu’elle ne soit pas source directe d’inspiration. Car il ne s’agit pas d’un accompagnement musical, mais d’une matière sonore qu’il élabore souvent avec Gérôme Nox, compagnon de longue date, par captation de bruits ambiants, quand il n’est pas totalement inventé. Les simulations d’atelier ne suffisant pas, Claude Lévêque s’oblige, avant de finaliser les projets, à programmer une séance de réglages ou d’essais sur place.

 

Les Saturnales, Palais Garnier, bassin de la Pythie.
Les Saturnales, Palais Garnier, bassin de la Pythie.© Christophe Pelé

L’art jusqu’à la provocation
Dans tous les cas, ses installations visent à créer une «zone d’impact émotionnel», «entre séduction et répulsion», analyse le critique Michel Nuridsany, qui le suit depuis les années 1980. Immersives, elles attirent en effet autant qu’elles déstabilisent. L’Opéra n’a pas échappé à la règle. Après avoir reçu l’invitation de Stéphane Lissner, l’artiste a longuement exploré les deux espaces, même s’il les connaissait déjà, ayant scénographié des ballets de Merce Cunningham et d’Angelin Preljocaj. Cette fois, il devait se confronter à l’architecture : celle de la Bastille lui a donné du fil à retordre. «J’avais envisagé d’intervenir derrière la façade vitrée, sans trouver de bonne solution.» Et soudain a émergé l’idée d’un diadème lumineux qui couronnerait le bâtiment, «clin d’œil au Lac des cygnes, que j’adore depuis mon enfance». Au palais Garnier, dont il admire l’esthétique, il a construit un parcours menant de la rotonde au bassin de la Pythie, pour s’achever au majestueux escalier central. Il a plongé la première dans une atmosphère cosmique, en entourant ses globes lumineux d’anneaux de leds bleutés, tel un carrousel invitant à la danse. Il a équipé le second d’ampoules fuchsia, magnifiant la magie du décor. Ses fameux pneus XXL trônent dans le troisième. Tout a été mûrement réfléchi. «J’ai choisi une forme sphérique pour faire écho à la symétrie des lieux, explique le plasticien. On a étudié l’échelle et le positionnement sur place pour être le plus en adéquation possible.» Dans la foulée, les ateliers de sculpture et de peinture de l’Opéra ont assuré la fabrication, suivant leurs techniques habituelles. «À partir d’un vrai pneu, un modelage puis un moulage ont été réalisés, poursuit Lévêque. Les pneus ont ensuite été recouverts de feuilles de cuivre et déposés sur des socles spécialement conçus.» Les détracteurs, eux, n’y ont vu que l’œuvre d’un provocateur… Alors, quand Sophie Legrandjacques, directrice du Grand Café, lui a proposé la base sous-marine de Saint-Nazaire, il n’a pas hésité. Il aime les architectures brutalistes, qui plus est chargées d’histoire. L’installation prend place dans l’alvéole 14 du bunker, plateau de quatre-vingts mètres de longueur dépourvu d’ouvertures. Son titre, Human Fly, affiche la couleur. Nom d’une chanson du groupe de rock The Cramps, l’expression fait allusion à la vision panoramique de la mouche. Et à l’impression qu’éprouveront sans doute les visiteurs. Immergés dans un déluge sonore et lumineux, ils circuleront entre des bouquets de tiges métalliques géantes, dispersés sur le sol à la manière d’éclats de bombe. «Ils en prendront plein les yeux et les oreilles», promet Claude Lévêque depuis son atelier de Montreuil. On le croit sur parole. 

 

Les Saturnales, Opéra Bastille.
Les Saturnales, Opéra Bastille.© Photos archives Kamel Mennour - Julie Joubert
 
à voir
«Saturnales», Palais Garnier, place de l’Opéra, Paris IXe, et Opéra Bastille, place de la Bastille, Paris XIIe, tél. : 08 92 89 90 90, www.operadeparis.fr - Jusqu’à fin 2019.
«Human Fly», Le Life, base des sous-marins, alvéole 14, boulevard de la Légion-d’Honneur, Saint-Nazaire, https://lelifesaintnazaire.com - Jusqu’au 29 septembre 2019.

à lire
Michel Nuridsany, Claude Lévêque. Catalogue raisonné des cartons d’invitation (expositions personnelles 1982-2018), éditions Marval, 2018, 240 pages, 28 €.
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