L’opéra, creuset d’humanité et miroir d’utopies au Centre Pompidou Metz

Le 03 septembre 2019, par Christophe Averty

Grazia Toderi (née en 1963), Emper Eadem, 2004, projection vidéo pour la Fenice de Venise.
coutesy de l’artiste © adagp, paris 2019

Sur la scène d’un opéra, art lyrique et arts visuels se nourrissent mutuellement, se conjuguent, s’épousent. De ce constat est née l’exposition «Opéra monde. La quête d’un art total», mise en œuvre par Stéphane Ghislain Roussel, son commissaire, en collaboration avec l’Opéra national de Paris. Il ne faut pas s’attendre à une leçon d’histoire de l’art retraçant, dans sa pointilleuse chronologie, l’opéra des XXe et XXIe siècles. Ici, de coups de projecteur en coups de théâtre, surgissent des rencontres, riches de sens et de symboles, telles celle de Bob Wilson et Philip Glass, qui harmonisent leurs regards et leur écoute dans le mythique Einstein on the Beach, ou celle de James Turrell et Pascal Dusapin lors de la création de To be sung, dont l’installation lumineuse et sonore invente un nouvel espace, sans matérialité palpable. Car, en filigrane, l’événement entend souligner la virtuosité des artistes à jouer des contraintes, s’emparer d’une œuvre, tout en y insufflant leur engagement personnel et l’esprit de leur époque. Ainsi découvre-t-on au fil des successives relectures de La Flûte enchantée la vision épurée, proche du Bauhaus, d’Ewald Dülberg en 1929, celle fondée sur la symbolique de la lumière d’Oskar Kokoschka en 1955, ou encore, plus radicale et politique, l’approche de William Kentridge en 2005, qui transpose l’œuvre de Mozart dans la période coloniale. Mais l’ampleur de l’ensemble impose peut-être ici sa limite : la richesse du propos, la multitude d’œuvres de Natalia Goncharova à Aloïse Corbaz, en passant par Giorgio De Chirico et David Hockney présentées au sein des neuf chapitres en composant le parcours, volontairement dépourvu d’une narration filée, fascinent autant qu’elles déroutent. Comme au spectacle, il faudra alors se laisser porter par la magie sonore de chaque espace, le foisonnement visuel et la force allusive des pièces, qu’annonce à l’entrée une monumentale figure de King Kong issue du décor de L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček (mise en scène par Krzysztof Warlikowski, Paris, 2007) ou suggèrent, plus loin, les gigantesques blocs de béton d’Anselm Kieffer pour Am Anfang de Jörg Widmann (Paris, 2009). Au carrefour du sens, d’une vision politique du monde et des utopies passées, l’opéra reste un écrin actif et sensible, comme le clament les silhouettes découpées de Kara Walker qui revisitent, en Afrique, Norma de Bellini (Venise, 2015). De même, les rappeurs filmés par Clément Cogitore scandent une «Danse des sauvages» qui projette dans l’actualité les baroques Indes galantes de Rameau (Paris, 2018). Autres trésors, ces partitions de Luigi Nono et d’Arnold Schoenberg jusqu’alors jamais présentées au public révélent dans l’intimité de la création les choix et indications des artistes au moment même de la conception d’une œuvre. Aussi, à l’issue de cette visite immersive et quasi sensorielle, imaginée par la scénographe Malgorzata Szczesniak, chacun, néophyte ou connaisseur, aura puisé sa lecture inédite d’un art tricentenaire qui, loin de se figer dans son répertoire, se réinvente sans cesse. Favorisant une symbiose des pratiques, l’opéra d’aujourd’hui est peut-être aussi et l’exposition semble le suggérer le vecteur et l’outil de nouvelles formes d’influences à inventer.

«Opéra monde. La quête d’un art total», Centre Pompidou-Metz,
1, parvis des Droits-de-l’Homme, Metz, tél. 
: 03 87 15 39 39.
Jusqu’au 27 janvier 2020.
www.centrepompidou-metz.fr
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