Clare McAndrew le marché de l’art, aujourd’hui et demain

Le 24 juin 2016, par Pierre Naquin

Depuis 2008 avec tefaf, Clare McAndrew élabore le rapport sur le marché de l’art, qu’elle réalisera désormais avec art basel. Le point sur les évolutions mondiales, avec cette économiste à l’analyse affûtée.

Clare McAndrew lors de la présentation du rapport Tefaf, en mars dernier.
© Photo TEFAF

L’édition 2016 du rapport Tefaf a paru en mars dernier. Alors, comment s’est porté le marché de l’art en 2015 ?
Le chiffre d’affaires du marché de l’art indique une décroissance entre 2014 et 2015. Mais ce constat cache une grande disparité géographique. Aux États-Unis, le marché ne s’est jamais aussi bien porté, avec une hausse de 4 %. En Chine, la baisse est très conséquente, - 23 %. C’est plus compliqué en Europe avec, sur les dernières années, un marché en dents de scie et l’existence de marchés très différents par pays. Tout cela suit quelque part la reprise économique des diverses zones, avec des situations différentes un peu partout dans le monde. Néanmoins, il s’agit seulement d’une baisse, le monde de l’art n’est pas en train de s’écrouler !
N’y a-t-il pas également des raisons intrinsèques au marché de l’art ?
Si ! Il y a d’abord eu ces dernières années une sur-représentation de l’art contemporain  par nature plus volatile. Il faut aussi souligner que les très gros prix, qui représentent une grande partie du chiffre d’affaires mondial, sont avant tout le fait d’artistes âgés ou décédés. Leur production est relativement faible, ce qui créé un problème d’offre. Il n’y a simplement pas une infinité de chefs-d’œuvre disponibles à la vente  ou disponibles tout court ! N’oublions pas également que chaque point de croissance atteint rend le suivant plus difficile à arracher. Les 4 % de croissance aux États-Unis en 2015 affichent ainsi un volume d’affaires similaire aux 7 % affichés dix ans plus tôt.
Que prévoyez-vous pour les prochaines années ?
Ce qui va se passer sur le segment haut de gamme aura un impact significatif. Il est possible, pour les raisons que nous avons évoquées, que le marché de l’art continue de se rétracter légèrement. Cela pourrait en revanche avoir un impact positif sur le milieu de gamme qui bénéficierait du report de certaines ventes sur des catégories de prix inférieures. Par ailleurs, les galeries du second marché semblent s’en sortir assez bien sur les pièces importantes. Il est possible que certaines parmi celles-ci n’atteignent plus les salles de ventes, mais fassent néanmoins l’objet de transactions même si on ne les voit pas.

 

  
  © art basel

Considérez-vous qu’il existe actuellement une bulle dans le marché de l’art ?
Non. On n’entend parler de bulle que pour le très haut de gamme, mais ce ne sont pas les mêmes collectionneurs qui sont actifs sur ces niveaux de prix. Ils n’achètent d’ailleurs pas pour les mêmes raisons et semblent conserver les œuvres un certain nombre d’années avant de les remettre sur le marché. On n’observe en tout cas pas de grande liquidité sur ces biens. Et même si c’était le cas, cela ne voudrait pas pour autant dire qu’il y a spéculation et donc bulle.
Pourquoi a-t-on l’impression que le marché de l’art se résume à quelques pièces vendues plusieurs dizaines de millions d’euros ?
Dans les médias, et c’est quelque part la même chose dans mes rapports, on finit par concentrer notre attention sur le chiffre d’affaires mondial. Celui-ci, du fait de la répartition des prix dans le domaine de l’art, se retrouve écrasé par le très haut de gamme, ces pièces étant vendues plusieurs dizaines de millions d’euros. Il est malheureusement vrai que cela ne représente que marginalement la réalité et la diversité des acteurs du marché.
Peut-on imaginer qu’il en soit autrement ?
Nous pourrions essayer de parler davantage «d’art», mais cela n’améliorerait pas notre compréhension du marché. Même si les acheteurs ne veulent pas l’admettre, la plupart cherchent à réaliser une plus-value avec leurs œuvres ou a minima ne pas perdre d’argent. Nous pourrions aussi essayer de porter notre attention sur la profitabilité. Une grande partie du milieu de gamme est bien plus rentable que le haut de gamme. Malheureusement, une rentabilité est beaucoup plus difficile à calculer qu’un simple chiffre d’affaires, bien souvent nous n’avons de données que pour une seule des transactions. Mais, cela vaudrait le coup d’essayer !
Justement, qu’en est-il de la profitabilité des acteurs du marché de l’art ?
Autant il est possible de calculer la rentabilité d’une œuvre d’art ou d’une entreprise, autant généraliser l’analyse à l’échelle d’un secteur, d’une période, d’un type d’acteurs ou de manière géographique n’a pas beaucoup de sens. Cela revient à agréger des œuvres ou des acteurs qui sont fondamentalement très différents, bref, à mélanger carottes et tomates ! Sans compter que les acteurs sont très peu transparents sur la rentabilité de leurs opérations. Dans les réponses aux questionnaires que j’envoie chaque année à tous, nous arrivons désormais à obtenir un certain niveau d’informations concernant le chiffre d’affaires ou l’organisation des activités. Mais les questions concernant la profitabilité sont quasi systématiquement ignorées…

 

La Tefaf attire chaque année à Maastricht le nec plus ultra du marché de l’art. Avec l’aimable autorisation de Tefaf -Photo Loraine Bodewes
La Tefaf attire chaque année à Maastricht le nec plus ultra du marché de l’art. Avec l’aimable autorisation de Tefaf -
Photo Loraine Bodewes

Est-ce pour des raisons de profitabilité que les grandes maisons de ventes ont arrêté de garantir certaines œuvres ?
Très certainement. Depuis plusieurs années, celles-ci n’agissaient d’ailleurs plus elles-mêmes en tant que garantes, mais reversaient un pourcentage des frais vendeurs et acheteurs au tiers qui jouait ce rôle. Déjà que les ventes très haut de gamme, sujettes à garanties, étaient de loin les moins profitables, l’équation est devenue impossible. Il va être intéressant de voir comment les maisons de ventes vont maintenant s’en sortir. Les vendeurs cherchent à obtenir les meilleures conditions et ils savent qu’ils pouvaient obtenir des garanties dans le passé. Ils risquent fortement de continuer à les exiger.
Les galeries du premier marché semblent tout de même avoir du mal…
Il y a un vrai problème de modèle économique pour les galeries du premier marché. Ce n’est pas tant la vente qui pose problème, que le coût nécessaire à la réalisation de celle-ci. Comme partout, il faut adapter sa structure de dépenses aux résultats que l’on est capable de générer. Il faut aussi essayer d’être plus souple, pour réussir à maintenir son activité même en période de vaches maigres. Il y a peut-être également un problème sur le nombre de galeries en activité ; certains secteurs semblent clairement sur-représentés. Je sais que c’est dur, mais les galeries n’ont pas le choix : elles doivent réussir à s’adapter ou elles vont disparaître. Je pense que la plupart des acteurs en sont conscients et ont envie d’évoluer.

 

Il y a un vrai problème de modèle économique pour les galeries du premier marché.

Vous analysez régulièrement l’évolution du marché de l’art en ligne. Y a-t-il une place pour un «pure player» dans le domaine de l’art ?
Si un acteur non traditionnel souhaite gagner la bataille des transactions en ligne, il va falloir qu’il réussisse à être beaucoup plus compétitif. Les pure players actuels ont des commissions qui sont relativement comparables à ce qui se fait hors ligne. Mais l’équation est compliquée lorsqu’on opère avec un faible volume de ventes sur une gamme de prix basse. Ce qui fonctionne plutôt bien aujourd’hui, ce sont les sites qui agissent comme intermédiaires, comme Invaluable ou Barnebys. Cela dit, le niveau d’intermédiation requis par le marché est limité, les maisons de ventes étant elles-mêmes déjà des intermédiaires…
L’art est-il un actif financier ?
L’art est à la fois un actif financier, car les œuvres ont des valeurs qui s’apprécient ou se déprécient avec le temps, mais c’est aussi un bien de consommation, dans le sens où les collectionneurs jouissent de leurs œuvres. Cette dualité rend l’étude du domaine particulièrement difficile, mais d’autant plus intéressante !


À lire
TEFAF Art Market Report 2016 (en anglais) Dr Clare McAndrew - Art Economics 20,00 € (version imprimée) 17,00 € (version numérique)`.
Disponible sur www.tefaf.com
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne