Cécile Dupont-Logié, l’amie de Sèvres

Le 19 avril 2018, par Valentin Grivet

La société des Amis du musée national de Céramique, à Sèvres, contribue au rayonnement de l’institution ainsi qu’à l’étude, à la diffusion et à l’enrichissement de ses collections, comme l’explique sa présidente.

La façade du musée national de Céramique, créé en 1824 par Alexandre Brongniart.
Photo Adeline Czifra/Sèvres, cité de la Céramique


Vous présidez la société des Amis du musée national de Céramique depuis 2016. D’où vient votre passion pour les arts du feu ?
Lorsque j’étudiais l’histoire des arts appliqués à l’École du Louvre, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Henry-Pierre Fourest, ancien directeur du musée de Sèvres. J’ai fait mon mémoire sur la manufacture de faïence de Saint-Omer, ville dont je suis originaire. Après avoir été bénévole dans plusieurs musées du Nord, notamment à la Chartreuse de Douai, j’ai rencontré le président des Amis du musée de Noyon, au moment où se créait un poste de conservateur. Entre 1980 et 1990, j’étais responsable du musée du Noyonnais, du musée Jean-Calvin, et du trésor de la cathédrale. Puis je suis arrivée à Sceaux, au musée de l’Ile-de-France, dont j’ai pris la direction en 1998. Il y avait là une collection de céramiques particulièrement intéressante, car elle croisait toutes les techniques et illustrait les différentes manufactures de la région jusqu’aux années 1950. J’y suis restée jusqu’en 2007. J’ai ensuite rejoint le musée de Sèvres, où j’ai œuvré pendant trois ans au département des faïences. En 2015, je me suis présentée à la présidence de la société des Amis du musée national de Céramique.
Comment est née cette société des Amis ?
Elle a été fondée en 1930 par un petit groupe d’amateurs d’art, sous l’impulsion de la Chambre syndicale de la céramique et de la verrerie, pour favoriser le développement du musée et s’intéresser au fonctionnement de l’École nationale supérieure de céramique de Sèvres. Très vite, une publication a vu le jour, les Cahiers de la céramique et des arts du feu, dont est l’héritière l’actuelle Sèvres, revue de la société des Amis du musée national de Céramique, éditée depuis 1992 et dirigée par Florence Slitine. À l’origine, la société des Amis rassemblait des collectionneurs, des antiquaires, des commissaires-priseurs. Autant de passionnés qui ressentaient le besoin de se réunir et d’échanger, dans un esprit très XIXe siècle. Reconnue d’utilité publique, elle compte aujourd’hui près de quatre cents adhérents, toujours aussi enthousiastes et prêts à suivre le musée. Deux précieux mécènes, Saint-Gobain et la fondation Sema, apportent une aide financière à la revue et à l’ensemble de nos actions.
Quelles sont-elles, et quels sont vos projets ?
Mon prédécesseur, Antoine d’Albis, ancien directeur technique de la Manufacture de Sèvres, avait mené un travail considérable sur le plan de la diffusion de la connaissance, que nous poursuivons. Les adhérents de la Société se réunissent une fois par mois, autour de questions relatives à la céramique. Sept conférences sont organisées chaque année, ainsi qu’un voyage d’étude de cinq ou six jours, dans une ville d’Europe. En prenant la présidence, je souhaitais aussi faire évoluer la Société. La mise en pages et le contenu de la revue ont été modernisés, et un comité de rédaction composé de spécialistes garantit la teneur scientifique des articles. Nous avons créé un cours d’histoire de la céramique, qui a immédiatement rencontré un vif succès. Assuré par des experts, des historiens, des conservateurs, il offre un panorama de son évolution, de l’Antiquité à nos jours. Nous proposons également des visites d’autres musées, d’expositions temporaires ou de collections privées, ainsi que des ateliers de la manufacture. Nous allons constituer un groupe d’étude sur la céramique contemporaine, et envisageons de créer un prix qui encouragerait les jeunes à étudier la spécialité. Enfin, nous avons à cœur de mettre sur pied un réseau des Amis de musées, pour nouer davantage de liens avec les associations qui soutiennent des institutions conservant des collections de céramique, en France comme à l’étranger.
Quel rôle la Société joue-t-elle dans l’enrichissement des collections ?
À l’époque de mon prédécesseur, l’établissement a surtout reçu des dons directement des Amis. La Société a ainsi offert un rare exemplaire de terrine en porcelaine de Sèvres de 1777-1780, au décor «Japon», et un plat en faïence de François Morellet, réalisé dans les ateliers Georges à Nevers en 2011. Aujourd’hui, les acquisitions représentent une partie importante de notre activité. Le conservateur nous sollicite en fonction des besoins du musée. Nous allons tenter de mettre en place un système d’appel à mécénat avec un dîner de gala, organisé dans la salle des fours de la Manufacture, dont les bénéfices seraient entièrement destinés au financement d’une œuvre. Il nous semble indispensable de participer à l’enrichissement des collections. En 2017, aux côtés du Fonds du Patrimoine et du fonds d’acquisition de la Réunion des musées nationaux, la Société a contribué à l’achat d’une paire de vases en porcelaine de Sèvres de 1809, acquis par Napoléon Ier pour sa sœur Pauline. Deux œuvres remarquables, par leur couleur parme foncé, très difficile à produire, et la finesse de leurs applications d’or ainsi que de leurs décors, réalisés par Étienne Charles Leguay, peintre de la Manufacture.


 

Bertrand Lavier (né en 1949), La Bocca, 2007, porcelaine de Sèvres, 80 x 80 x 170 cm, et Josef Albers (1888-1976), Affectionate (Homage to the Square)
Bertrand Lavier (né en 1949), La Bocca, 2007, porcelaine de Sèvres, 80 x 80 x 170 cm, et Josef Albers (1888-1976), Affectionate (Homage to the Square), 1954, huile sur Isorel, 101,3 x 81,3 cm, exposition «L’expérience de la couleur», Sèvres, Cité de la céramique, oct. 2017-avr. 2018.
 © Centre Pompidou, MNAM-CCI. Photo © Gérard Jonca/Sèvres - Cité de la céramique


Sèvres est une institution historique, et une manufacture toujours en activité. Comment faire en sorte qu’elle reste vivante ?
Il faut effectivement qu’il y ait un renouvellement à la fois de la production et du public. On assiste depuis quelques années à un vrai regain d’intérêt pour le médium auprès des artistes contemporains, peintres, sculpteurs ou designers, attirés par la réputation et l’excellence de la Manufacture. La céramique est une discipline qui les fait réfléchir autrement. Ils prennent conscience qu’il s’agit d’un art de la patience : c’est un travail de la main, qui exige du temps. Cela va à contre-courant de notre époque, où tout va vite. Sèvres a travaillé avec nombre d’artistes, dont César, Louise Bourgeois, Françoise Pétrovitch, Johan Creten, Pierre Soulages ou Giuseppe Penone. Les expositions temporaires, comme celle sur la couleur («L’expérience de la couleur», oct. 2017-avr. 2018 - Voir Gazette 2017 no 37, pp. 212-213), contribuent aussi à faire évoluer le regard sur la céramique en l’ouvrant davantage à l’art contemporain. Les disciplines se mélangent. Et puis le musée de Sèvres, c’est la céramique, bien sûr, mais aussi le verre et les émaux, autres arts du feu. Le champ d’expérimentation est vaste.
Comment évolue le marché ? Qu’est-ce qui ne se vend plus et, à l’inverse, quels secteurs ont le vent en poupe ?
Il est certain que la faïence attire moins, notamment celle du XVIIIe siècle. C’est un phénomène général, que l’on remarque aussi dans le domaine du mobilier. Les jeunes collectionnent peut-être moins, et différemment. En revanche, les pièces exceptionnelles suscitent toujours un intérêt. Pour Sèvres, c’est la porcelaine tendre qui a le plus d’impact, ainsi que le XIXe siècle, qui continue à plaire. La céramique de l’entre-deux-guerres a aussi une belle cote. Mais, plus que des manufactures, des villes ou des foyers, ce
sont des céramistes indépendants qui font aujourd’hui le marché. Il en est ainsi d’Ernest Chaplet, d’Henri Simmen ou encore de Taxile Doat, qui a travaillé à Sèvres à la fin du XIX
e siècle. Comme en peinture, les signatures attirent. Aussi faut-il mettre en avant l’excellence de la production de la manufacture de Sèvres, admirée partout dans le monde. Le goût commence toujours par la connaissance, et il faudrait davantage d’enseignement de cette technique pour la faire apprécier. Nous nous efforçons de partager notre passion, de la transmettre, pour agrandir le cercle des «initiés».

 

À voir 
Cité de la céramique,
2, place de la Manufacture, 92310 Sèvres, tél. : 01 46 29 22 00,
www.sevresciteceramique.fr
www.amisdesevres.com
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