Capucine Herveau, brodeuse du dérisoire

Le 28 avril 2017, par La Gazette Drouot

Des petits riens, une inspiration hors pair… cette jeune créatrice, flirtant «sur le fil» avec l’art actuel et le sacré, réalise de féeriques broderies.

© Augustin Détienne

Paris, Palais de Tokyo, mars 2016. À l’entrée de l’exposition «Double Je», dans le cabinet de curiosités, un morceau d’épave, du limon, tous deux envahis par un lit de petites perles, semblent échoués au mur et sur une étagère. Pêle-mêle, quelques enveloppes brodées gisent sur le bureau. Plus loin, dans l’obscurité d’un atelier expérimental, un étrange kimono est suspendu. Mais qui se cache derrière cette «signature» d’alchimiste du fantastique ? Capucine Herveau, une brodeuse française de 29 ans ; ses doigts déroulent le fil d’histoires de perles et autres petites trouvailles, servant une nature oubliée. Rencontre d’atelier sous le signe de la délicatesse. Née à Cognac, Capucine suit un parcours scolaire sans faute ; elle aurait pu choisir une école de commerce. Mais l’élève studieuse décide de suivre les chemins de la création textile, plus séduisants à ses yeux. Après une licence d’arts plastiques en 2009, elle se spécialise dans la broderie d’art au lycée Octave-Feuillet, à Paris, obtenant un CAP puis un BMA broderie main, en 2011. Tout s’enchaîne alors. Auréolée la même année des prix «Avenir des métiers d’art» régional (Paris, Ile-de-France) et national, elle entre aux ateliers Lesage, où elle perfectionne sa technique jusqu’en 2013. L’appel de la nature et de la création pure se révèle néanmoins plus fort que les dessous chics de la haute couture parisienne. Devenue indépendante, elle s’installe à Bordeaux dans le quartier des Capucins.
 

Jorge Molder et Capucine Herveau pour Double Je, Photographie brodée, Palais de Tokyo, 2016, photographie sur papier, perles de verre, perles facettes
Jorge Molder et Capucine Herveau pour Double Je, Photographie brodée, Palais de Tokyo, 2016, photographie sur papier, perles de verre, perles facettes, fils de coton, 30 x 30 cm.
© Clément H.

Excellence du faire
Parmi des boîtes remplies de rubans, de ganses et de petits trésors classés par tons et types, des tréteaux et quelques métiers à broder près d’une malle à tissus signent le décor d’un atelier au «désordre organisé». «Ce lieu me ressemble, confie-t-elle. En période de création, les idées fusent. Je sors alors toutes les fournitures capables de m’inspirer par leurs coloris, leurs textures… C’est une manière de m’immerger dans mon univers.» Si les procédés et outils utilisés par la créatrice restent traditionnels, ils sont subordonnés à une véritable recherche contemporaine. «Aujourd’hui, les métiers d’art nous incitent à nous rapprocher de la création actuelle, tout en exigeant un savoir-faire irréprochable. Il s’agit d’opérer une subtile harmonie entre la main, le cœur et la tête.» Ses mains connaissent par cœur les possibilités du crochet de Lunéville  un outil permettant de réaliser divers points de base avec du fil  et de l’aiguille. Aidée de ses instruments et de son métier à broder, Capucine Herveau pique, accroche, coud, chauffe, brûle, ponce, vaporise, travaillant à l‘envers du tissu à broder, lui faisant subir un véritable «traumatisme». Pendentifs, médaillons, perles de nacre ou de verre, sequins ressemblant à de petites coupelles, paillettes, tulle de soie et laine s’emparent du support meurtri, contribuant à créer de lumineux ouvrages d’esprit baroque. Dessine-t-elle au préalable ? «Cela dépend des commandes, ajoute-t-elle, certains travaux n’en nécessitent aucun, mais lorsque la pièce doit être précise et régulière, le crayon est indispensable.» Cultivant le goût de la perfection, Capucine Herveau honore des commandes plus classiques pour des particuliers, mais crée aussi de manière décomplexée. «Mes années de lycée et mon passage aux ateliers Lesage m’ont appris la rigueur technique, mais aussi à m’en libérer !»

 

Capucine Herveau dans son atelier. © Clément H.
Capucine Herveau dans son atelier.
© Clément H.

Nature abandonnée
En brocante, lors de voyages, ou dans la campagne environnante, la brodeuse quête les éléments organiques délaissés, dégradés, propices à l’inspirer. «Pour ma pièce de fin d’études, Reliques et reliquaires, j’ai utilisé du limon trouvé sur les bords de Loire. Je suis également fascinée par la mue de serpent, les insectes, la nature rejetée, innommable et presqu’invisible…» À Porto, au détour d’une rue, elle remarque un amoncellement de pavés. Elle a alors l’idée d’en «enfermer quelques-uns dans un manteau de dentelle», créant un patchwork jouant sur le contraste de matières et de textures. Dans ses «Natures mortes», elle brode un «lit de repos» perlé pour ses coléoptères, et pour son épave rouillée, échouée sur une plage, un mantelet irisé de perles, couleur terre de feu… «Toutes ces «peaux» et autres supports négligés m’intriguent. J’essaie d’en conserver des traces en les ennoblissant, comme une revanche que la matière prend sur le passé.»

 

Ex-Voto (série) 2011 images anciennes, perles nacrées et paillettes fantaisie, chaînes, fil de soie. © Clément H.
Ex-Voto (série) 2011 images anciennes, perles nacrées et paillettes fantaisie, chaînes, fil de soie.
© Clément H.

Éloge de la disparition
La nature certes, mais aussi les humbles objets de notre quotidien, auxquels on ne prête guère attention  vieilles enveloppes, sachets de thé usagés  trouvent grâce à ses yeux. «En chinant d’anciennes images de communion, j’ai pensé aux enfants qui les ont partagées avec leurs proches. J’ai voulu redonner vie à leur mémoire en les brodant.» Idem pour les enveloppes. «Un jour, au fond d’une malle, j’en ai découverte une en papier Kraft, adressée à un soldat. Je l’ai brodée au point de croix, comme pour réinventer la trame de cette histoire passée.» Afin d’édifier son scénario de crime pour Double Je, Jean de Loisy lui a demandé de broder douze photos de l’artiste Jorge Molder et des enveloppes. «Dans les profondeurs du support photographique noir mat, la broderie sculpte la lumière, proposant une expérience sensible tridimensionnelle, par l’harmonie des greffes de perles et de fils», nous révèle-t-elle. Un kimono lui a également été commandé, que l’on peut observer dans l’atelier obscur de l’exposition. «À partir de sachets de thé, j’ai réalisé cette tunique aux impressions dentelle, résultant de la réaction du tanin de leurs feuilles avec l’acétate de fer. Puis, je les ai cousus entre eux.» Au-delà de la matérialité de l’objet, Capucine Herveau évoque l’absence. «Il y a une grande pureté à faire un vêtement à partir de thé en sachets, en lien avec un corps inexistant, en suspens.» La mémoire, le passé, la fragilité et les «vestiges» de la vie qui «file» et se défile, l’intimité au cœur de l’oubli, voilà le chant que fredonnent les ouvrages à l’accent très personnel de Capucine Herveau. Une louange spirituelle aussi, car en filigrane, elle nourrit un réel intérêt pour le sacré. «Il me fascine. Pour Reliques et reliquaires, je me suis documentée sur les reliques de la couronne du Christ… À ce jour, il y en aurait deux mille ! L’homme a ce pouvoir merveilleux de voir dans d’infimes ornements des signes du sacré avec lesquels il «brode» de fabuleuses histoires. Les reliques nous rattachent au vivant après la mort.»

Créer des mondes hybrides, des rêves tissés à l’excellence technique et au sens profond, raconter l’homme dans son rapport à la nature en perdition et à la vie

Au fil du temps
Pour cette pièce, Capucine convoque paperolles, perles, verres de montre chinés et vieillis, dans lesquels elle insère de petits morceaux d’os de poulet, ou de dent. «C’est une perfectionniste qui s’ignore !», aurait dit, sur le ton de la boutade, Jean de Loisy, en admirant ses flamboyants ouvrages. Imaginant de nouveaux récits à partir de matières souvent éphémères, Capucine Herveau crée des mondes hybrides, des rêves tissés à l’excellence technique et au sens profond, racontant l’homme dans son rapport nostalgique à la perte, à la nature et à la vie. Une broderie version XXIe siècle, courtisant le monde de l’art contemporain, que ce dernier a fini par reconnaître. Après le Palais de Tokyo, la jeune galerie Perrine Humeau, à Nantes, prend la relève au printemps. Une belle occasion d’aller la découvrir !

Porto (détail), 2014, pavé, fragments de dentelle, fil de soie, 4 x 4 x 4 cm. © Clément H.
Porto (détail), 2014, pavé, fragments de dentelle, fil de soie, 4 x 4 x 4 cm.
© Clément H.
CAPUCINE HERVEAU
EN 5 DATES
1988
Naissance à Cognac (Charente)
2009-2011
Licence d’arts plastiques à Angers, puis CAP et BMA (Brevet Métiers d’art) broderie d’art
2011
Prix régional (Paris Ile-de-France) et national, Avenir des métiers d’art
Octobre 2015
Rencontre avec le photographe Jorge Molder
Mars 2016
Exposition de ses créations à «Double Je, artistes et artisans d’art», Palais de Tokyo
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