Gazette Drouot logo print

Bruno Decharme, un collectionneur au service de l’art brut

Publié le , par Stéphanie Pioda

Tête chercheuse et collectionneur d’art brut pionnier, Bruno Decharme a fait entrer cette création des marges au musée national d’art moderne grâce à une exceptionnelle donation en 2021. Un cap pour les études d’histoire de l’art et pour lui qui se concentre sur la photo brute.

© Photo Nathalie Mey Bruno Decharme, un collectionneur au service de l’art brut
© Photo Nathalie Mey

Vous avez fait une remarquable donation au Centre Pompidou en 2021, de 921 œuvres de 242 auteurs, du XVIIIe au XXIe siècle. Pourriez-vous revenir sur cette initiative ?
Le projet initial était de donner cette collection au Palais idéal du facteur Cheval, mais bien que nous ayons beaucoup avancé dans ce sens, la chose n’a pas pu se faire. J’avais pensé également à une fondation, mais je n’ai pas de moyens pour la faire vivre. Puis il y a eu cette rencontre avec le Centre Pompidou, grâce à Antoine de Galbert. Bernard Blistène, qui était alors directeur du musée national d’Art moderne, a tout de suite accepté, sans discussion, et en trois mois c’était fait ! Au départ, peut-être pensait-il que je donnerais cent ou cent cinquante œuvres, mais je lui ai expliqué qu’il était important que le musée dispose d’un large corpus, à la fois historique et géographique, pour vraiment bien travailler. J’ai simplement demandé qu’une salle soit dédiée à l’art brut. L’accrochage change tous les six mois. Une grande exposition sur la donation est à l’étude, mais il est difficile pour l’instant d’arrêter une date à cause des travaux du Centre Pompidou. En tout cas, toute la collection a été mise en ligne sur notre site (abcd-artbrut.net, ndlr) début septembre.
Que vous apportent ce changement de dimension et cette institutionnalisation ?
Nous avons désormais, Barbara Safarova et moi, un centre de recherche, avec des équipes, intégré à la bibliothèque Kandinsky. Les conservateurs sont en train de revoir tout
l’accrochage de la collection permanente, dans laquelle ils intégreront de l’art brut. Tout cela génère des projets, dont certains sont en gestation. Pour Barbara et moi, c’est formidable. L’accueil du Centre Pompidou a été incroyable.

Cela a-t-il été une surprise ?
Oui. Ils ont repéré tout de suite que cette collection était un outil pour enrichir le regard sur l’art moderne et contemporain, et sur l’art en général. Nous participons à leur réflexion car nous connaissons le sujet lorsque eux le découvrent.

 

Carlo Zinelli (1916-1974), Sans titre, vers 1967, gouache sur papier, 35 x 50 cm.© César Decharme, © droits réservés
Carlo Zinelli (1916-1974), Sans titre, vers 1967, gouache sur papier, 35 50 cm.
© César Decharme, © droits réservés

Un conservateur est-il dédié à l’étude de cette collection ?
Tout à fait, il s’agit de Sophie Duplaix, qui a assuré le commissariat de l’exposition actuelle de Gérard Garouste. Ayant travaillé sur Dubuffet pendant peut-être trente ans, elle est l’une des personnes les plus pointues sur cet artiste et ne pouvait qu’être intéressée par notre collection.
Existe-t-il des sujets de recherche que vous ne pouviez pas aborder auparavant ?
Il y a des archives fabuleuses auxquelles nous n’avions pas accès et que nous découvrons à peine, dont l’incroyable fonds sur le surréalisme. Nous avons beaucoup de chance également que le président Laurent Le Bon soit passionné par le sujet. Nous essayons de financer des projets à travers les Amis du Centre Pompidou, comme la publication de la thèse de Céline Gazzoletti sur l’art brut et les femmes. Il est nécessaire de la réécrire pour qu’elle soit accessible au grand public.
Ne vous sentez-vous pas orphelin ?
Le fait de donner cette collection ne change rien, je n’ai pas de sentiment de propriété. Aujourd’hui, que je travaille pour moi ou pour le Centre Pompidou, c’est le même plaisir. Avec Barbara, nous sommes des collectionneurs-chercheurs, donc nous transmettons. C’est notre véritable fonction, finalement.

On retrouve le profil des collectionneurs du XIXe siècle, pour qui l’art devait être au service du bien commun et dont les ensembles ont constitué le noyau des musées de beaux-arts.
Oui, vraiment. Je ne sais s’il y a quelque chose de génétique, mais mon arrière-grand-père fut l’un des donateurs à la base de la création du musée des Arts décoratifs. Pour moi, il y a une responsabilité morale. Je m’aperçois que je suis patriote, une chose que je ne pouvais pas imaginer. Je suis très fier d’avoir donné cette collection à la France, d’autant que j’ai été approché par un grand musée américain. Aujourd’hui, il est important de nous concentrer sur ce projet et de le valoriser. J’essaie également de trouver d’autres collectionneurs et de les amener à faire eux aussi des donations et, ainsi, d’agrandir le département de l’art brut du musée national d’Art moderne. Il faut du temps pour convaincre...

Jusqu’à présent, vous étiez en contact avec le terrain et le marché de l’art en tant que collectionneur. Qu’est-ce qui change, dans votre rapport aux œuvres, avec cette institutionnalisation ?
Cela impose une méthodologie de travail différente, un plus grand sérieux sur les biographies et sur la recherche. Ce qui va nous permettre de rééquilibrer les choses et, surtout, de réintégrer ces œuvres dans l’histoire de l’art et leur apporter beaucoup de légitimité.
Est-ce que cela va changer dans votre façon de collectionner ?
J’arrête de collectionner ! La seule chose dont je m’occupe maintenant est un département de photographies, et c’est génial pour une double raison : j’ai l’impression de recommencer au début car ça ne coûte pas cher, donc je peux le financer, et je suis le premier à le faire d’une façon un peu sérieuse. J’ai déjà présenté le premier volet à Arles en 2019 avec « Photo | Brut. Collection Bruno Decharme & Compagnie ». Je pensais que j’allais me faire massacrer puisque j’arrivais dans le temple de la photographie, pendant les Rencontres d’Arles, mais le succès a été incroyable. Idem lorsque nous l’avons présentée à l’American Folk Art Museum de New York, en 2021. C’est pourquoi je continue avec « Photo | Brut Bxl » en novembre. Avec Anne-Françoise Rouche, qui dirige le centre d’art La « S » Grand atelier, nous créons un festival de la photo brute qui se tiendra à Bruxelles pendant six mois, à la fois à la Centrale, où nous présenterons « Photo | Brut 1 », et au Botanique pour « Photo Brut 2 », avec des œuvres qui n’ont jamais été vues. Au-delà des expositions, il y aura des workshops, des performances, deux journées d’étude ainsi que des publications inédites.
 

Henry Darger (1892-1973), Sans titre, vers 1960, collage, gouache, mine de plomb et encre sur papier recto verso, 75,3 x 55,7 cm. © César
Henry Darger (1892-1973), Sans titre, vers 1960, collage, gouache, mine de plomb et encre sur papier recto verso, 75,3 55,7 cm.
© César Decharme, © droits réservés

Quelles sont vos dernières découvertes ?
Il y a quelques semaines, une dame m’a apporté quatre-vingt-dix cartes postales incroyables qu’elle avait trouvées dans un vide-grenier. Ces chefs-d’œuvre anonymes sont ornés au verso de dessins érotiques à tomber à la renverse ! Sinon, je peux évoquer ce dessin d’Achilles Rizzoli qui est exposé à l’Appart Renoma. Proposé en vente aux États-Unis, il était très abîmé, on ne distinguait pas grand-chose. Je l’ai acheté pour trois fois rien et le restaurateur l’a nettoyé. Il vaut une fortune maintenant ! Il décrit un monde délirant où des membres de sa famille se métamorphosent en cathédrales et palais. Dans l’exposition, je suis très attaché aussi à Masao Obata. Je rêvais d’avoir ses œuvres depuis des années et puis un jour, le commissaire avec lequel j’avais fait une exposition il y a une quinzaine d’années m’a recontacté, car il était nommé responsable de la gestion des œuvres de l’artiste et voulait en placer dans plusieurs collections, dont la mienne. J’ai offert la plus grande partie au musée du Centre Pompidou.
Et la suite ?
Je vais faire le tour du globe dans le cadre d’un gros événement à venir pour 2025. Le sujet sera bien sûr l’art brut, que nous interrogerons sur des territoires et des périodes non explorés. C’est pourquoi je pars à la recherche des œuvres des grands mystiques et des grands illuminés de la planète. Ils ont une autre perception du monde, vraiment différente, que l’on retrouve chez les grands artistes. Ils se rejoignent dans l’indicible, dans le mystère absolu, dans les grandes interrogations… et c’est à ce moment-là que l’homme devient créatif, obligatoirement.

Bruno Decharme
en 5 dates
1969
Chroniqueur, il suit les rock stars et rencontre Jimi Hendrix. Déflagration.
1971
Débuts dans le cinéma ; Il est assistant de Jacques Tati et rencontre Jean-Luc Godard l’année suivante. Fascination.
1977
Découverte véritable de l’art brut à Lausanne, lors d’une visite de la collection que Jean Dubuffet avait offerte à la ville. Révélation. Et début d’une collection.
1980
Premier achat d’un dessin d’Adolf Wölfli, « vendu au prix d’une carte postale », se souvient-il.
2021
Donation au musée national d’Art moderne d’une partie de sa collection.
à voir
« Matières brutes. Bruno Decharme et Maurice Renoma. Conversation autour de l’art brut »
Jusqu’au vendredi 4 novembre 2022
L’Appart Renoma, 129 bis, rue de la Pompe, Paris XVIe
www.mauricerenoma.com

Site abcd (art brut collection Bruno Decharme) :
www.abcd-artbrut.net
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne