Bronzino, de l’œil au laboratoire

Le 30 janvier 2020, par Vincent Noce

Agnolo di Cosimo, dit Bronzino, «Saint Côme», vers 1543-1545, huile sur panneau, 73,5 x 51,3 cm (81 x 56,2 cm avec les ajouts modernes). Photo Allison Chipak-Collec on Alana, Newark, DE, États-Unis.

L’exposition du musée Jacquemart-André consacrée à la collection Alana, d’Álvaro Saieh et Ana Guzmán, s’est malheureusement terminée sur une note discordante. Le service d’enquête des douanes a notifié la saisie d’un tableau représentant saint Cosme, donné à Bronzino. Elle a été ordonnée dans le cadre de l’instruction ouverte il y a cinq ans, par la juge Aude Buresi, pour faux, escroquerie et blanchiment, qui ne cesse de secouer le marché de l’art. En l’attente d’une expertise scientifique, personne n’est à même d’affirmer que l’œuvre pourrait être un faux. Il restera à l’instruction d’établir les éléments à charge ou à décharge, tout comme elle a procédé pour la demi-douzaine de pièces à conviction saisies jusqu’à maintenant. Au printemps, la juge a délivré un mandat d’arrêt européen contre trois hommes vivant dans le nord de l’Italie, Giuliano Ruffini, son fils Mathieu et un peintre appelé Lino Frongia, qui proclament leur innocence. À l’instar de la saisie de la Vénus dite de Cranach du prince de Liechtenstein, qui a révélé l’affaire au public en 2016, le choc est au diapason du prestige de la collection d’Álvaro Saieh : en une trentaine d’années, ce milliardaire chilien a formé un ensemble remarquable d’art religieux italien. Il est un généreux mécène de la culture dans son pays, tout comme à New York et Madrid. Il est également, comme l’a révélé notre collaboratrice Carole Blumenfeld, l’adjudicataire du panneau redécouvert de Cimabue, pour un prix record de 24,18 M€, que le Louvre aimerait bien désormais récupérer. En octobre, il a vendu au Getty une Vierge à l’Enfant de Bronzino, dont l’origine semble mieux assurée que celle du saint Cosme, puisqu’elle serait retracée jusqu’au XIXe siècle. L’émotion est redoublée par la qualité des deux spécialistes ayant authentifié ce saint thaumaturge, Philippe Costamagna et Carlo Falciani, respectés pour leur connaissance et leur intégrité.

Le choc de la saisie à Jacquemart-André est au diapason du prestige de la collection d’Álvaro Saieh.

L’œuvre a impressionné beaucoup de monde. Mais il en a été de même de la Vénus, d’un portrait donné à Frans Hals, d’un saint Jérôme attribué au Parmigianino et d’autres tableaux encore provenant de Giuliano Ruffini. Or, ceux-là n’ont pas passé sans dommage le cap des tests pratiqués par des laboratoires en Europe et en Amérique. Lors de l’apparition du saint Jérôme sur le marché, les grands connaisseurs du maniérisme italien ont ainsi disserté à l’infini des arguments stylistiques de son attribution, entre Parmigianino, Correggio et leur cercle plus ou moins rapproché autour de Parme. Cette discussion savante s’est brutalement clôturée quand des analyses ont décelé, sous la couche picturale, un colorant à base de phtalocyanine, dont la commercialisation remonte à 1938… Giuliano Ruffini, qui fait valoir pour sa défense n’avoir jamais prétendu que ces grands maîtres étaient auteur des tableaux contestés, s’est aussi vanté d’avoir découvert le saint Cosme. Son historique ne paraît pas dépasser le XXIe siècle, et même sa provenance immédiate manque de clarté. Il est quand même étonnant de constater à quel point la collection Alana — qui ne manque pas de moyens — et même Jacquemart-André semblent avoir prêté aussi peu d’attention à ces questions. Le portrait de Cosme de Médicis, accroché juste à côté dans l’exposition, également présenté comme un Bronzino, en est un autre témoignage, puisque son historique se résume à «collection particulière, Turin», sans que cela, apparemment, n’émeuve grand monde. Spécialiste émérite du portrait florentin, Philippe Costamagna avait repéré une copie de Pontormo et une autre de Salviati proposées par le même Giuliano Ruffini. En revanche, il dit avoir «tout de suite reconnu le pinceau de Bronzino» dans le saint Cosme qu’il a vu chez lui. Un simple examen visuel peut-il suffire, surtout en de telles circonstances ? La justice ne le pense pas. Il lui échoit donc la responsabilité de faire appel à des examens scientifiques dont l’histoire de l’art comptait pour sa part se passer.

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