Bérengère Primat, chantre de l’art aborigène

Le 02 juillet 2020, par Stéphanie Pioda

Un an après son ouverture, la fondation Opale s’inscrit déjà comme une plateforme de référence pour l’art aborigène que sa présidente, Bérengère Primat, élève au rang d’art contemporain.

Bérengère Primat

Comment avez-vous découvert l’art aborigène ?
À Paris, lors d’une exposition au passage de Retz en 2002, « Wati : Les Hommes de loi/the Law Men : collection d’Arnaud Serval ». Je ne connaissais rien de cet art ni de cette culture, mais j’ai été immédiatement touchée. Je me suis alors plongée dans le catalogue et ce concept des rêves m’a tout particulièrement fascinée. Les peintres et les sculpteurs racontent ce temps du rêve, qui est une sorte de « présent éternel » dans lequel ils plongent en permanence. Tout est codé, même si chacun a son propre style. J’ai voulu en savoir plus en rencontrant le collectionneur et commissaire de cette exposition : celui qui est devenu mon compagnon vivait, depuis l’âge de 19 ans, six mois de l’année dans les communautés aborigènes. Je suis partie avec lui en Australie, où il m’a introduite auprès de ces communautés. En principe, il faut plusieurs années d’approche pour que ce soit possible, ce qui évidemment m’a fait tomber plus encore sous l’emprise de cette culture et de cet art.
Qu’est-ce que qui vous touche le plus dans l’art aborigène, par rapport à l’art occidental ou l’art contemporain ?
J’ai l’impression de retrouver quelque chose d’universel, comme dans les peintures des grottes préhistoriques. Mais je considère l’art aborigène comme un art contemporain, ce qui est mon propos à la fondation Opale. Si les artistes puisent leurs informations et leurs symboles dans l’art traditionnel, ils ont intégré des matériaux contemporains et revendiquent pleinement le statut d’artiste. Nous avons d’ailleurs lancé des résidences l’année dernière : une façon de stimuler la créativité, de créer des ponts, de travailler avec les écoles d’art du Valais, d’apporter un soutien à ces communautés en les aidant à mieux vivre.
Les artistes sont passés de matériaux périssables à la toile. Ont-ils dû apprivoiser de nouvelles techniques picturales ?
Dans le désert, ils ont commencé à accepter de peindre sur toile avec de la peinture acrylique dans les années 1970. Mais, dans la terre d’Arnhem, ils continuent de peindre sur des écorces, tout simplement parce que les arbres font partie de leur environnement et que ce matériau appartient à leur histoire, tout comme les peintures corporelles ou celles sur des roches. Sachant que, même si cela reste pour eux une façon de transmettre leurs histoires à leurs enfants, petits-enfants, neveux et nièces, ils savent aussi que ces œuvres seront vendues, et cet aspect est devenu important pour faire reconnaître leur culture.

 

Clifford Possum Tjapaltjarri, Yuutjutiyungu (détail). © Vincent Girier-Dufouvenier © 2020, prolitteris, zurich
Clifford Possum Tjapaltjarri, Yuutjutiyungu (détail).
© Vincent Girier-Dufouvenier © 2020, prolitteris, zurich


Puisque ces toiles circulent en dehors de leur communauté et que certaines choses doivent rester secrètes, tout un pan de la culture aborigène n’y sera pas explicité ?
Au début, ils n’ont pas forcément réalisé à quel point les œuvres quitteraient leur territoire pour circuler dans le monde entier, c’est pourquoi ils y faisaient figurer encore de nombreux symboles sacrés. Mais, peu à peu, ils les ont masqués par des petits points. Ces dot paintings ont le rôle de « gardiens » des symboles sacrés ; ils les dissimulent, tout en créant une vibration qui donne l’impression que l’œuvre est vivante, presque en mouvement. On peut tout à fait apprécier une œuvre aborigène pour son esthétique, mais d’autres dimensions symboliques et plus profondes y sont enfouies, auxquelles on accède selon son degré de connaissance et d’initiation. Malgré le temps passé dans les communautés depuis 2002, je demeure encore aux couches supérieures ! Une initiation dure toute une vie.
Comment bascule-t-on de la simple curiosité au statut de collectionneur ?
Assez naturellement. Au début, j’achetais des œuvres aux artistes avec lesquels je vivais, un peu comme si ces tableaux représentaient des albums souvenirs des moments partagés avec leurs auteurs : à l’époque, il n’était pas bien vu de prendre directement des photographies. Au fil des années, avec Arnaud Serval, nous avons constitué cette collection. Si j’avais tout gardé pour moi, je n’aurais rien compris à cette idée de transmission, de partage, qui est essentielle. J’ai invité Georges Petitjean à porter un regard sur cet ensemble : il m’a confié qu’il s’agissait là d’une des plus importantes collections d’art aborigène en mains privées en Europe. Il a été conservateur à l’AAMU, Museum voor Hedendaagse Aboriginal Kunst à Utrecht, de 2005 à 2017, année où cette institution a malheureusement fermé ses portes. Nous avons alors commencé à prêter des œuvres, organiser une exposition pour la fondation Pierre Arnaud et lorsque cette dernière a elle aussi fermé, ses dirigeants m’ont proposé de reprendre les espaces pour en prolonger la vocation culturelle. Voilà comment est né le projet de la fondation Opale.
Pourquoi avoir choisi ce nom pour votre fondation ?
Je ne voulais pas mettre en avant mon propre nom, mais un mot aborigène. Or, étant donné qu’il existe plus de deux cents langues, le choix était presque impossible. D’où celui d’« opale », une pierre très présente dans de nombreuses cultures aborigènes et faisant écho, par un heureux hasard, à notre bâtiment qui, recouvert de panneaux photovoltaïques, renvoie les couleurs de l’arc-en-ciel, comme l’opale. Enfin, la plupart des langues le prononcent de la même façon.

 

 Fondation Opale
 Fondation Opale


Quelle est l’ambition de cette fondation ?
L’idée est de participer au rayonnement de l’art aborigène contemporain en fournissant une plateforme aux artistes, afin qu’ils puissent venir s’exprimer et créer des dialogues avec d’autres plasticiens internationaux, comme dans l’exposition inaugurale « Before Time Began », où figurait Pipilotti Rist. Dans « Résonances », Récit de terre de Jean Dubuffet, en dialogne avec l’œuvre de l’artiste aborigène Rover Thomas Jelena, ouvre le parcours où la cartographie des déplacements de l’araignée de Tomás Saraceno fait face au travail sur le territoire et la mémoire de Freddie Timms, tandis que le thème de la mère protectrice se voit aussi bien interprété par John Mawurndjul que Romuald Hazoumè… Nous ne nous limitons pas à l’art aborigène, sinon nous risquons de retomber dans une forme de ségrégation.
Restez-vous propriétaire des œuvres ?
Elles sont mises à disposition de la fondation pour des expositions ou des prêts, comme cela a été le cas à la Menil Collection de Houston pour « Mapa Wiya (Your Map’s Not Needed) », qui s’est tenue du 13 septembre 2019 au 2 février 2020. Cette première exposition sur le sujet a été un vrai succès puisqu’elle a été élue en première position au Texas, devant Van Gogh au Museum of Fine Arts.
La fondation est installée en Suisse : y avait-il un autre lieu possible ?
La fondation se trouve à dix minutes de là où je vis, mais, surtout, la Suisse n’a pas de passé colonial. Les différentes communautés ne la connaissaient pas vraiment lorsque je leur ai parlé du projet, mais leurs membres me signifiaient, peut-être naïvement, qu’ils imaginaient mal comment un pays colonisateur aurait pu respecter leurs traditions et leurs trésors artistiques. D’un point de vue géographique, nous sommes au centre de l’Europe et nous sommes la seule institution dédiée à l’art aborigène sur ce continent. Nous souhaitons créer un centre de documentation de référence et un pas important a été franchi en ce sens grâce à l’artiste, activiste et commissaire d’exposition suisse Bernard Lüthi, qui a décidé de transférer toutes ses archives à la fondation. Elles sont constituées de milliers d’images et de documents qui seront bientôt numérisés, afin de les mettre à la disposition des chercheurs et du grand public ces prochaines années.

Bérengère Primat 
en 5 dates
2003
Premier voyage en Australie
2007
Séjour de plusieurs mois en famille dans différentes communautés aborigènes
2009
« Baptême » aborigène lors d’une cérémonie d’enfumage
2018
Ouverture de la fondation Opale à Lens (Suisse)
2020
La fondation Opale est partenaire de la Biennale de Sydney, première biennale avec un directeur artistique aborigène : Brook Andrew
à voir
« Résonances », fondation Opale,
1, route de Crans, Lens, Suisse, tél. 
: +41 27 483 46 10.
Jusqu’au 4 avril 2021.
www.fondationopale.ch
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