Attention chefs-d’œuvre !

Le 24 mars 2017, par Anne Doridou-Heim

Le don d’ÉliÉzer et RÉbecca au puits, une scène biblique de Ferdinand Bol, ouvre les portes du Louvre au collectionneur Thomas Kaplan et à ses tableaux du siècle d’or.

Jan Lievens (1606-1674), Garçon à la cape et au turban (Portrait du prince Rupert du Palatinat), vers 1631, huile sur panneau, 66,7 x 51,7 cm (détail).
© The Leiden Collection, New York

La polémique enfle autour de la gestion par le musée du Louvre de l’exposition qui devait être le phare éclairant sa saison, «Vermeer et les maîtres de la peinture de genre». Les critiques s’inquiètent également de l’absence d’intérêt du public pour Valentin de Boulogne, un accrochage pourtant magistral, pâtissant de la notoriété du maître de Delft et d’une difficulté d’accès. Enfin, les douze Vermeer présentés sont tellement supérieurs aux tableaux de ses contemporains que l’alignement très scolaire de ces derniers les fait passer  à tort  pour des peintres de second rang ! Il ne faudrait pas en oublier de gagner le deuxième étage de l’aile Sully : l’effort, somme toute modeste, sera récompensé. À la suite des salles de peinture hollandaise, fraîchement rénovées, se tient une présentation discrète mais ô combien juste des principaux chefs-d’œuvre de la collection de Thomas Kaplan et son épouse, Daphné Recanati Kaplan. Le parcours de cet esthète passionné étant relaté dans ce numéro (voir page 12), place à ses tableaux ! Une trentaine de peintures et de dessins des plus grands noms du siècle d’or sont en lumière. Aucun autre fil conducteur que le goût du collectionneur et sa recherche constante du meilleur. Portraits, autoportraits et figures de caractère, scènes de genre, mythologiques et bibliques, tous sont parfaits. Le Garçon à la cape et au turban de Jan Lievens (1607-1674) nous servira de guide. Cette figure juvénile capte le regard, bien que le sien nous échappe, partant vers un ailleurs lointain. Avec son turban bleu et or richement tissé, son vêtement confectionné dans des étoffes chatoyantes et cette plume de paradisier magnifiquement rendue, le jeune modèle, dans lequel on a reconnu le prince Rupert du Palatinat, évoque le goût de la cour des Pays-Bas pour l’exotisme. Plus loin, Lievens se montre à nouveau dans la maturité de son talent. Il s’autorise à fixer ses traits en gros plan, observant soigneusement son visage dans un miroir.
 

Ferdinand Bol (1616-1680), Éliézer et Rébecca au puits, vers 1645-1646, huile sur toile, 171 x 171,80 cm. © The Leiden Collection, New York 
Ferdinand Bol (1616-1680), Éliézer et Rébecca au puits, vers 1645-1646, huile sur toile, 171 x 171,80 cm.
© The Leiden Collection, New York 

L’influence du siècle d'or
Que d’esprit dans son regard perçant, que de vitalité émanant de son caractère ! On se croirait au XIXe siècle. L’exemple n’est pas isolé et, à s’arrêter devant les œuvres, on mesure tout ce que les maîtres du XIXe doivent au XVIIe siècle hollandais. Voyez le panneau du Jeune homme lisant exécuté vers 1650 par Jacob van Loo (1614-1670), une image pleine de tendresse. Il y fait preuve d’une attention toute particulière aux détails et d’une grande sensibilité dans le rendu psychologique. Chez Vermeer et ses contemporains, le sujet de la lecture est souvent exploré par le biais de la missive : Van Loo invite à aller plus loin et à s’interroger sur l’identité du modèle. Gerard Dou (1613-1675) fait de même.

 

Rembrandt van Rijn (1606-1669), Le Patient inconscient (allégorie de l’odorat), vers 1624-1625, huile sur panneau, 21,6x17,8 cm. © The Leiden Collecti
Rembrandt van Rijn (1606-1669), Le Patient inconscient (allégorie de l’odorat), vers 1624-1625, huile sur panneau, 21,6x17,8 cm.
© The Leiden Collection, New York 

De Vermeer à Rembrandt
Dans l’Ermite, peint entre 1665 et 1670, la touche libre et légère sied à l’atmosphère de spiritualité qui nimbe cet homme de piété. Avec le Chat ou Chat couché sur le rebord de fenêtre d’un atelier de 1667, il renouvelle le motif de la niche architecturale, adopté à partir des années 1640 pour situer habilement ses scènes. Alors que l’on s’attendrait à voir apparaître un personnage, Dou surprend le spectateur en installant un chat tigré, bien aise de se voir ainsi porté au pinacle. Impossible de ne pas se concentrer maintenant sur la figure de Rembrandt (1606-1669). Car si douze Vermeer sont actuellement au Louvre, onze œuvres de Rembrandt van Rijn sont également sur les cimaises de la collection Kaplan, ce qui en fait la plus grande concentration d’œuvres du maître en mains privées. Et non des moindres ! Sa Minerve mérite toutes les attentions. Peinte en 1635, l’année même de son installation à Amsterdam, elle est l’aboutissement d’une série de peintures d’histoire qui représentent toutes des femmes héroïques de l’Antiquité. Un détour oriente vers les trois huiles de la série consacrée aux cinq sens, L’Opération de la pierre (allégorie du toucher), Les Trois Musiciens (allégorie de l’ouïe) et Le Patient inconscient (allégorie de l’odorat), œuvres des débuts aux couleurs vibrantes et aux traits stylistiques outrés. Elles invitent à découvrir la peinture de caractère, avec des «trognes» bien éloignées d’une image lisse réductrice. La Scène de magie avec autoportrait de Pieter van Laer, dit le Bamboche (1599-1652), s’affirme bien comme l’une des images les plus insolites de l’art néerlandais du XVIIe siècle, manifestant l’intérêt de l’artiste pour les jeux caravagesques d’ombre et de lumière. Le voici, le lien entre les maîtres du Nord et Valentin de Boulogne, et c’est dans l’exposition de la collection Leiden qu’il se dévoile.

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