Atout Cartier

Le 05 décembre 2019, par Laurence Mouillefarine

Un livre sur la maison Cartier renferme un millier de créations datant de 1875 et 1965. L’occasion de se demander pourquoi son nom demeure l’un des plus prisés sur le marché du bijou ancien.

Cactus en vermeil, néphrite, agate et corail, d’une paire à l’origine. Cartier Paris, vers 1930. Collection privée. Photo Nina Slavcheva, extraite de Cartier Objets d’exception, par Olivier Bachet et Alain Cartier, Palais Royal

Un nouveau livre sur Cartier ! Certes, il en paraît régulièrement. Cependant, si la plupart des publications sont suscitées par le joaillier lui-même, celle-ci est l’œuvre de deux passionnés, et son iconographie s’appuie pour l’essentiel sur des collections privées inédites. Il s’agit d’un ouvrage autoédité, dont l’édition française est limitée et numérotée, d’où son prix élevé. Autrement dit, c’est un véritable objet de collection. Deux volumes se trouvent réunis dans un coffret luxueux, dont la couverture entoilée or et noir reproduit le motif géométrique d’un étui à cigarettes art déco. Qui en sont les auteurs ? Des négociants en bijoux anciens. Olivier Bachet, historien de formation, membre de la Compagnie nationale des experts, est l’un des trois associés de la société Palais Royal, établie à Paris et Hong Kong. Alain Cartier, dont l’or de la bijouterie doit couler dans les veines, est le petit-fils de Louis Cartier, figure légendaire qui régna sur la maison au début du XXe siècle.
Flacons à sels et peignes à moustache
Autre particularité de ce beau livre consacré à un joaillier : il ne s’intéresse pas au bijou – hormis à quelques montres de gousset. Il présente des pendulettes, des sonnettes, des lorgnettes, des étuis à allumettes, des sacs et pochettes. Sans oublier les fascinantes pendules mystérieuses, les plus prestigieuses des fabrications de Cartier. Pour les hommes, le bijoutier a fabriqué des peignes à moustache ; pour les dames, des crochets à tricoter. Il a pensé à tout. Au rayon des accessoires de bureau, on découvre étuis à gomme, appui-plume, ouvre-lettres et autres mouilleurs de timbres… Certains bibelots n’ont évidemment qu’un rôle décoratif. Ainsi des cactus en pot taillés dans le jade, inspirés de Fabergé, amusaient la galerie. Nés entre 1875 et 1965, les modèles racontent l’évolution des mœurs. Le premier objet illustré est un flacon à sels, accessoire indispensable pour les femmes incommodées par les odeurs pestilentielles de la ville, toutes serrées dans leurs corsets. Dans l’entre-deux-guerres, elles s’en libèrent. Finies les pâmoisons ! Les coquines s’emparent, alors, des instruments de la séduction : fume-cigarette, tube de rouge à lèvres, poudrier (même la houpette est signée «Cartier»)… L’automobile apparaît. Mieux, elle jaillit. Aussitôt, la compagnie propose des pendules-baromètres pour tableau de bord et, afin de protéger les chauffeurs les plus superstitieux, des plaques à l’effigie de saint Christophe. Quant au curieux nécessaire de beauté en forme de borne kilométrique, couleur rouge et crème et portant la mention «La Turbie, 3 km 7», il n’a pas livré son secret. Quel message a voulu exprimer son commanditaire ? Mystère... À tourner les pages de ces albums, on passe d’un esthétisme à l’autre : le néoclassicisme au début du XX
e siècle, la vogue des bibelots émaillés à la Belle Époque, qui là encore imitent Fabergé (dont la qualité des émaux ne sera jamais égalée) ; l’égyptomanie sévissant après la découverte du tombeau de Toutankhamon, en 1922 ; l’engouement pour l’Extrême-Orient durant les Années folles, alors que Cartier acquiert des antiquités chinoises pour les transformer en cendrier ou coupe-papier. Après le krach boursier de 1929 vient la rigueur géométrique : l’heure n’est plus à fantaisie et l’histoire se fait tragique. Bref, un millier de modèles sont ici recensés. Moyennant quoi, le coffret atteint dix kilos ! Le poids des photos et celui des mots. Car l’ouvrage ne se contente pas d’être un livre d’images. Au contraire, il aborde des sujets rarement traités : les dessinateurs, les fournisseurs, les ateliers de fabrication, les poinçons. Il a fallu six ans à ses auteurs pour achever cette étude. Olivier Bachet avoue d’ailleurs être monomaniaque : il ne jure que par Cartier, à ses yeux une «signature magique». Pourquoi ? Il faut dire que sa production fut considérable et que rares sont les ventes aux enchères de joaillerie où ce nom n’est pas représenté. Cela crée des envies et dynamise le marché. «Le fait que la société soit encore en activité contribue à sa renommée, souligne Alain Cartier. Les collectionneurs s’en trouvent rassurés, d’autant qu’elle dispose d’importantes archives.»

Cet encrier en agate, quartz rose, or et corail fut fabriqué en 1924 à partir d’un brûle-parfum chinois acquis à la Compagnie des Indes et
Cet encrier en agate, quartz rose, or et corail fut fabriqué en 1924 à partir d’un brûle-parfum chinois acquis à la Compagnie des Indes et de la Chine à Paris. Collection privée.
Photo Nina Slavcheva, extraite de Cartier Objets d’exception, par Olivier Bachet et Alain Cartier, Palais Royal

L’union fait la force
Rappelons que Cartier fut la première entreprise de joaillerie à constituer sa propre collection patrimoniale, et à racheter ses pièces historiques. Brillante idée ! À mettre en avant le passé, on porte haut et loin le futur. Depuis une première exposition orchestrée en 1989 au musée du Petit Palais, à Paris, trente-cinq rétrospectives ont été organisées à travers le monde. La dernière se tient actuellement à Tokyo, au National Art Center (jusqu’au 15 décembre). «Les Cartier avaient le génie du commerce, s’enthousiasme encore Olivier Bachet. À commencer par Alfred, le père, lequel décida dès 1899 d’emménager rue de la Paix, à proximité des couturiers, dont l’illustre Worth, et du palace que venait d’ouvrir César Ritz. Ses trois fils vont se partager les places stratégiques du luxe : Louis rayonne à Paris, Jacques à Londres, Pierre à New York.» Chaque membre de la fratrie apporte sa personnalité. Louis est l’esthète, amoureux du style Louis XVI, bibliophile dont les recueils vont servir d’inspiration à ses dessinateurs ; il eut le talent de s’entourer de créateurs inventifs, tels que Charles Jacqueau, Peter Lemarchand et Jeanne Toussaint. Son cadet, Pierre, est l’homme d’affaires. Ne parvint-il pas à échanger un collier de perles fines contre un immeuble de Manhattan sur la Cinquième Avenue ? Quant à Jacques, le benjamin, lui voyage : il part jusqu’en Inde pour séduire les maharadjahs. «Les trois frères s’entendaient à merveille, ajoute Pascale Lepeu, conservatrice de la Collection Cartier. L’union fait la force. Leurs correspondances, que nous avons conservées, montrent à quel point ils étaient liés, ne cessant de s’écrire. Même séparés par la Manche ou l’Atlantique, ils s’accordaient à pérenniser le style Cartier.»
Signes distinctifs
Car «style Cartier» il y a. La monographie qui vient de paraître en donne les caractéristiques, quant aux formes, aux matériaux, aux couleurs. Les décors, également, offrent des constantes : la ligne d’émail blanc qui encadre les émaux guillochés des années 1900 ; la présence de rosaces et fleurettes ; les pierres en cabochon qui ferment un nécessaire ou agrémentent le sommet d’une pendule. La géométrie, qu’on appelle «jeu de fonds», habillant les boîtes et les briquets vers 1930… Autant de signes distinctifs qui permettent à nos spécialistes de reconnaître une création de Cartier presque les yeux fermés. La trouvaille la plus mémorable d’Olivier Bachet ? Un pommeau de cravache qui surgit lors d’une courante vente aux enchères, dans une modeste ville de province. L’objet, qui porte pour inscription le mot «Mordant», arbore un décor émaillé bleu à pois jaunes. Le marchand aussitôt pense à l’écurie des Rothschild. Nul autre n’ayant remarqué la chose, Olivier l’acquiert pour une bouchée de pain, ou plutôt une poignée d’avoine. De retour à Paris, il file au galop à la Bibliothèque nationale, où il découvre une photographie du propriétaire du cheval, Maurice Ephrussi de Rothschild, jubilant d’avoir remporté le prix du Jockey Club à Chantilly en 1907. Le banquier avait commandé le pommeau précieux à Cartier pour fêter la victoire de son étalon, lequel se nommait Mordant. C’est ce qu’on appelle un ticket gagnant !

 

Pendule mystérieuse formée de deux disques de jade du XIXè siècle et agrémentée d’or, onyx, email. Cartier Paris, vers 1938.Collection pri
Pendule mystérieuse formée de deux disques de jade du XIXè siècle et agrémentée d’or, onyx, email. Cartier Paris, vers 1938.
Collection privée.

Photo Nina Slavcheva, extraite de Cartier Objets d’exception, par Olivier Bachet et Alain Cartier, Palais Royal
à lire
Cartier. Objets d’exception, par Olivier Bachet et Alain Cartier, Palais Royal, édition limitée à 200 exemplaires numérotés, deux volumes de 500 pages sous coffret. Prix : 990 €.