Atelier d’Offard, du papier peint à la page

Le 13 septembre 2018, par Dimitri Joannides

À Tours, l’Atelier d’Offard perpétue depuis 1999 la tradition du papier peint dit «à la planche», renouvelant le genre avec audace et malice. françois-xavier richard, son fondateur, est l’un des derniers artisans du genre en Europe.

La délicate phase d’impression manuelle.
© Atelier d’Offard

L’art du papier peint traditionnel est étroitement lié au monde de la gravure. Presses, moules, ciseaux, stylets, dessins préparatoires… : tout, dans cet atelier, rappelle que l’origine de la discipline remonte aux artisans dominotiers qui, au tournant des XVe et XVIe siècles, recouvrent livres et objets d’art de petits carrés de tissu. Ce n’est qu’à la fin du XVIIe siècle que ces «dominos» du nom du célèbre jeu, imprimé par les mêmes manufactures à l’époque migrent sur les murs pour devenir un papier dit «de tenture». Le papier peint tel que nous le concevons aujourd’hui n’apparaît que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ouvrant une voie royale aux ensembliers et décorateurs.
Artisan, vos papiers !
Lorsqu’il s’intéresse à ce métier d’art quasi disparu après sa sortie de l’école des beaux-arts d’Angers au milieu des années 1990, François-Xavier Richard, qui se destine plutôt à la scénographie de théâtre, ignore tout du papier peint. «Si de belles choses ont été réalisées pendant la période art déco et dans les années 1970, il faut bien avouer que je me suis lancé à une période de grande disette créative !», précise l’artisan, qui s’installe alors à Saumur, sur la petite île d’Offard, et dont l’atelier conserve encore le nom. Depuis, sa structure, qui emploie entre trois et six personnes selon les périodes, alterne entre chantiers de restauration de monuments historiques, réalisation de commandes spéciales et incursions dans l’univers de l’art contemporain et du design. Côté coulisses, la jeune équipe s’affaire avec énergie dans cet étrange laboratoire, où le développement de techniques nouvelles, comme le perfectionnement des traditionnelles, s’avère capital pour la survie de l’entreprise. «Depuis notre ouverture en novembre1999, nous jonglons sans cesse entre l’utilisation nécessaire des recettes anciennes et l’intégration du numérique», précise le maître des lieux, ardent promoteur de cette symbiose subtile. «Typiquement, lorsque nous intervenons sur un chantier de restauration, nous récupérons des originaux, que nous scannons pour recomposer dessins et couleurs sur ordinateur. Nous gravons ensuite numériquement autant de planches qu’il y a de couleurs, pour enfin imprimer les motifs entièrement à la main». Très récemment, c’est au fond de placards perdus dans la buanderie d’un important château privé que François-Xavier Richard a retrouvé des vestiges de papiers datant de 1760, qu’il recomposera dans son atelier pour redonner aux murs de cette imposante bâtisse française leur lustre d’antan. À l’origine de cette commande hors norme, un membre d’une famille princière bien connue et son non moins célèbre décorateur. De belles rencontres, comme seul le marché de l’art peut parfois en permettre, ont aussi donné lieu à de sacrées redécouvertes, telle «cette mallette de représentant en papier peint de la fin du XIXe siècle, pleine d’échantillons et de documents rares, que l’antiquaire passionné Yannick Lafourcade m’a déniché il y a quelques années !»


 

Brossage d’un papier gaufré.
Brossage d’un papier gaufré. © Atelier d’Offard


Dans le sillage des anciens
Dans les années 1840, la mécanisation des manufactures a engendré d’importantes économies, diffusant largement un revêtement imitant à s’y méprendre bois, cuir ou soie. Conséquence logique : en se bornant à reproduire strictement des motifs en vogue sans renouveler le genre, les imprimeurs d’alors ont tué dans l’œuf nombre de velléités créatives, plongeant le noble art du papier peint dans l’univers normé de la standardisation à outrance. Un siècle et demi plus tard, François-Xavier Richard propose de faire le chemin inverse, dans le sillage de quelques-uns de ses illustres prédécesseurs. À commencer par «Jean-Baptiste Réveillon, le célèbre propriétaire de la Manufacture royale sur le faubourg Saint-Antoine à Paris, qui, déjà au XVIIIe siècle, s’est entêté à créer de vrais décors, évitant ainsi l’écueil de la stricte imitation du tissu». Et le truculent artisan d’ajouter, en nous tendant un échantillon, que «le papier peint à la planche, ça a tout de même une autre allure que la sérigraphie, non ?». Il est vrai que, depuis deux bonnes décennies au moins, les magazines de décoration font planer une ambigüité fort opportune au bénéfice des fabricants de papiers peints mécaniques. La technique artisanale promue par l’Atelier d’Offard, riche d’un vocabulaire propre et imagé, implique quant à elle un travail préparatoire bien plus colossal : découpe de planches de poirier, sur lesquelles peuvent être contrecollées jusqu’à trois couches de bois blanc pour modeler les reliefs, sculpture à la main de formes complexes, incrustation de lamelles de laiton pour certains motifs ou d’un contrefond pour conférer une vibration sensible à la matière, utilisation d’un tire-ligne datant du XIXe siècle pour dessiner des rayures à l’auge, repiquage manuel par réimpression par-dessus les tontisses, gaufrage des papiers… Bref, si le laser apporte une aide substantielle à la découpe et que le fraisage est désormais numérique, la comparaison avec les imprimeurs industriels adeptes de l’acrylique s’arrête là ! En résumé, François-Xavier Richard nous l’assure : «Mon atelier fait du sur-mesure, de la haute couture pour l’intérieur, et propose une collection de plus de trois cent cinquante modèles, tous issus de motifs authentiques et d’époque.»

 

Pigments entrant dans la composition des couleurs utilisées pour les impressions à la planche.
Pigments entrant dans la composition des couleurs utilisées pour les impressions à la planche. © Atelier d’Offard


Un artiste en devenir
Outre les collaborations ponctuelles de l’Atelier d’Offard avec Hermès Maison, avec la maison Dior pour un projet à Pékin ou avec le monde du cinéma pour reconstituer les décors de films d’époque comme Coco avant Chanel, d’Anne Fontaine, ou La Promesse de l’aube d’Éric Barbier , son fondateur nourrit de multiples projets désormais tournés vers le monde de l’art. L’an dernier, accompagné de la chanteuse Muriel Marschal, son épouse, il a été accueilli en résidence pendant quatre mois à la villa Kujoyama de Kyoto, l’équivalent de la villa Médicis au Japon. Dans ce pays où la tradition n’est pas un vain mot, l’artisan français est considéré comme un «trésor vivant». Cette reconnaissance exceptionnelle pour un étranger le conforte dans l’idée que, au-delà de la seule conquête de nouveaux chantiers dans des contrées lointaines, son savoir-faire peut désormais coexister, voire rivaliser, avec l’art contemporain et le design. Pour ce faire, l’Atelier d’Offard a par exemple remis au goût du jour le carton-pierre, une invention du XVIe siècle abandonnée peu avant 1900 et constituée de chutes de papier mâché, mêlées à des pigments et de la colle naturelle. Dure et épaisse une fois sèche, il suffit d’humidifier la planche pour lui faire prendre toutes les formes possibles et imaginables, de l’ornement d’un escalier tarabiscoté au revêtement d’une chaise design, comme l’a expérimenté François-Xavier Richard au Palais de Tokyo en janvier dernier, à l’occasion de l’exposition «Toguna». Plus (d)étonnant encore, le spectaculaire orgue de papier auquel se consacre l’artisan-artiste sur son temps libre depuis ses quelques mois de résidence nippone, et où son support de prédilection agit cette fois comme «un excitateur de l’intime». Chaque touche, à la main ou au pied, active un papier produisant un son singulier, conférant à l’instrument tout entier une musicalité brute d’un effet poétique rare. Laissez chanter les petits papiers… 

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