Zuber, l’art du papier peint

Le 09 juillet 2019, par Stéphanie Pioda

1790, l’âge d’or du papier peint. La manufacture Zuber œuvre à la transmission d’un patrimoine qu’elle rend vivant en s’appuyant sur un fonds de 150 000 planches classées monuments historiques.

Lé n° 9 du panoramique, Les Vues d’Amérique du Nord, que l’on retrouve dans un des salons de la Maison Blanche à Washington. En tout, le décor compte 32 lés.
© Zuber

Non loin de Mulhouse, dans la petite ville de Rixheim, la manufacture Zuber est installée dans le même bâtiment depuis 1797, celui d’une ancienne commanderie de l’ordre Teutonique devenue un temps un hôpital militaire. Quelque deux cents ans plus tard, Zuber concilie une double dimension : historique, car elle est la plus ancienne manufacture de papier peint encore en activité  les planches d’impression en bois sculptées sont classées monuments historiques  et économique, puisqu’il s’agit d’une entreprise dynamique et florissante dont 80 % du chiffre d’affaires se fait à l’exportation. Cette dualité prend corps dans l’organisation spatiale des bâtiments principaux située autour d’une cour en forme de U : d’un côté, le musée du Papier peint, ouvert en 1983 et labellisé «musée de France», conservant dans ses greniers les 130 000 dessins des motifs décoratifs créés depuis les débuts mais qui restent une matière première qui innerve la production et la créativité de l’entreprise ; de l’autre, les ateliers, où les artisans manipulent quotidiennement les planches en bois gravées, stockées dans les caves. Deux mondes que tout semble opposer puisque la conservation, avec ses règles patrimoniales strictes, n’est pas compatible avec l’usage et la manipulation. Ici, on comprend toute la teneur de l’expression, à première vue antinomique, de «patrimoine vivant».
 

L’artisan imprime le motif sur le papier peint, complétant au fur et à mesure les différentes couches de couleur composant le décor.
L’artisan imprime le motif sur le papier peint, complétant au fur et à mesure les différentes couches de couleur composant le décor. © Zuber
Si la manufacture est connue pour ses panoramiques, elle a créé 130 000 motifs décoratifsqui peuvent être traités en couleur ou en camaïeu, en fonctio
Si la manufacture est connue pour ses panoramiques, elle a créé 130 000 motifs décoratifs
qui peuvent être traités en couleur ou en camaïeu, en fonction des demandes des clients.
© Zuber
Le passage dans la presse permet d’obtenir des motifs réguliers sur un même lé.

Le passage dans la presse permet d’obtenir des motifs réguliers sur un même lé. © Zuber


Dans son jus
Accéder aux bureaux du rez-de-chaussée est une délicieuse mise en bouche : les murs sont habillés des panoramiques qui ont fait la réputation de la maison dès 1804. Ces panneaux de paysages monumentaux, aux titres enchanteurs, sont propices à la rêverie : Isola Bella, Eldorado, Zones terrestres, Hindoustan, Alhambra… En tout, vingt-cinq décors ont été créés à côté de motifs décoratifs destinés à des bordures, frises, éléments décoratifs, lambris et soubassements. Jean Zuber (1773-1852)  qui rejoint à l’âge de 17 ans l’entreprise fondée par son père  faisait appel à des artistes tel Pierre Mongin, qui «a conçu sept décors dont les Vues de Suisse, qui resteront dans l’histoire du papier peint comme le premier décor panoramique fabriqué en France», rappelle Guillaume Tregouet, directeur de l’entreprise. Les artisans devaient traduire ces tableaux pour que le motif soit transposé sur des planches de bois gravées, décomposant les différentes couleurs selon l’ordre dans lequel elles devaient être imprimées, les unes après les autres. Un vrai casse-tête ! «Pour des questions de coûts, mais aussi en termes d’impression, il faut réduire le plus possible le nombre de planches à graver», poursuit Guillaume Tregouet. Ainsi, pour le panoramique Eldorado découpé en 24 lés, il faut compter 1 554 planches et 210 couleurs, mais pour La Guerre de l’indépendance américaine, on grimpe à 32 lés, 2 300 planches et 360 couleurs. Le temps est un luxe, puisqu’un panoramique est imprimé entre cinq mois et un an. Étant donné la complexité de la tâche, l’atelier produit une vingtaine d’exemplaires en série, qui seront ensuite stockés, et non à l’unité (le coût varie ainsi entre 500 et 1 000 € le lé). La marque de fabrique de la maison est le dégradé du fond, que l’on retrouve dans toutes les compositions, à l’exception du Décor chinois. La vibration de l’irisation est obtenue par l’application de sept couleurs, allant du bleu au jaune. Cette technique, mise au point en 1819, nécessite l’intervention de quatre personnes simultanément le long d’un lé de trois mètres : deux déposent la couleur à l’aide de brosses larges, tandis que les deux autres vont estomper le côté cordé de l’application avec des brosses circulaires. «Pour un décor, on va imprimer 2 000 à 2 500 lés de fond, c’est-à-dire un minimum de 30 à 40 % de plus, car il y a toujours des accidents, des dégradés qui ne sont pas parfaits», précise Guillaume Tregouet. Cette étape peut mobiliser les artisans deux semaines durant. Ensuite, le théâtre des opérations se déplace du deuxième au premier étage, dans le «saint des saints», dans l’atelier où l’impression à la planche se fait comme en 1797, avec la même configuration : les bacs à impression  contenant la peinture  sont identiques et les lés de papier sont suspendus à la façon d’épais rideaux. Même impression de voyage dans le temps lorsque l’on visite les caves, où sont rangées les 150 000 planches dans un ordre précis que seuls les artisans sont capables d’interpréter, alors qu’un regard néophyte n’y voit qu’un capharnaüm. Les conditions d’hygrométrie et de température sont naturellement stables depuis le XVIIIe siècle, la pire chose qui puisse arriver étant que le bois se fissure et devienne alors inutilisable. Quelques étiquettes répertoriant les panoramiques donnent des indications, et seuls les néons et le monte-charge trahissent le passage du temps. «Il faut imaginer qu’à l’époque de Jean Zuber, ces planches étaient remontées à bras d’homme par l’étroit escalier en colimaçon», souligne Guillaume Tregouet. Une fois remontées, elles sont triées par lé, étape préparatoire au travail qui requiert une semaine. Les artisans s’activent alors dans le silence et la concentration, répétant les gestes d’antan. Une fois le lé étendu sur un plan de travail, chaque planche, correspondant à un morceau du dessin, est plongée dans le bac, avant d’être calée sur le lé puis pressée sur le papier. Le dosage doit être le plus homogène possible afin d’éviter au maximum les variations entre lés : seul le spécialiste peut repérer les inévitables subtilités. «Chaque plaque laisse un picot qui sert de repère pour positionner la plaque suivante, mais, à la fin, ils disparaissent sous les couches de peinture», explique Khalid Hebbal, responsable de l’atelier et officiant depuis trente ans. Une presse aide à répartir une pression constante et régulière. La dernière planche est celle du serti noir. Comme on peut s’en douter, ce savoir-faire intègre une démarche écoresponsable : peinture à l’eau et papier fabriqué spécialement pour la maison proviennent de forêts gérées durablement. Mais l’innovation fait également partie de la démarche de Zuber, même si l’impression à la planche représente la majorité de la production de la manufacture, 70 % contre 30 % au cadre (sérigraphie). Ainsi, si les décors anciens sont très demandés, l’atelier se renouvelle. «En s’inspirant de la technique du gaufrage, nous avons transposé ce savoir-faire sur les tissus à l’aide d’une presse qui est plutôt destinée au papier ou au cuir», détaille l’administrateur. «Ensuite, nous nous adaptons beaucoup aux demandes des décorateurs. Récemment, un client a refait un appartement haussmannien dans un goût assez moderne en traitant les boiseries avec des couleurs métalliques. Il souhaitait des revêtements muraux imitant le cuir avec des reflets argentés. Notre directrice artistique, Valérie Morien, a fait beaucoup de recherches pour parvenir au résultat souhaité. Les gens nous connaissent pour nos panoramiques, mais toute cette partie sur la conception de revêtements novateurs relève de notre identité.» 

à voir
Showroom 36, rue Bonaparte, Paris VIe, tél. : 01 42 77 95 91,
www.zuber.fr
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