Art d'Amérique du Sud, la lame de fond

Le 28 mars 2019, par Harry Kampianne

Le marché de l’art latino-américain a son propre rythme. Plus discret, moins porteur de prix records que les places anglo-saxonnes et européennes, il n’en reste pas moins une vitrine obligée pour découvrir ce que le sous-continent produit de mieux.

Ce dessin de Jorge Luis Miranda Carracedo de 2016, Dreams Channel (130 195 cm) fait partie du focus latino-américain proposé cette année par Art Paris Art Fair.
Courtesy galerie Vallois

 


L’idylle entre l’Amérique latine et la France  et sa capitale en particulier  ne date pas d’hier. Au cours des années 1920 et 1930, la diaspora latino-américaine compte bon nombre d’artistes fréquentant les quartiers bohèmes de Montmartre et de Montparnasse. La vogue des salons leur permet de montrer leur travail. Ils participent aux premières grandes expositions officielles consacrées à l’art de leurs pays : celle de mars 1924 au musée Galliera et celle de 1926 dédiée à l’art argentin, au musée du Jeu de Paume. En avril 1930, la galerie Zak (fondée en 1928 par la collectionneuse Jadwiga Zak et fermée au début des années 1960) donne carte blanche à l’artiste Joaquín Torres García pour organiser la première manifestation du groupe latino-américain à Paris. Le public découvre les œuvres d’une dizaine d’expatriés, dont Diego Rivera, José Clemente Orozco et Horacio Butler. La fameuse exposition «Totems et Tabous», en 1968, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris  lieu qui sera, jusque dans les années 1960, le plus actif dans la diffusion de l’art contemporain d’Amérique latine  remporte un vif succès. N’oublions pas, de 1980 à 1993, le rôle considérable de l’Espace latino-américain dans la promotion en France des artistes et de leurs œuvres. Mais Paris avait déjà perdu de son aura au profit de New York, la nouvelle Mecque de l’art, sans compter que la scène latino-américaine s’est considérablement internationalisée depuis une vingtaine d’années.
Sur les traces des aînés
Les amateurs du Vieux Continent ont souvent une vision très stéréotypée de l’art d’Amérique latine : peinture naïve liée au muralisme mexicain, art colonial ou militant. Force est de constater que ces courants sont encore très présents, à des degrés divers, dans l’histoire, la culture, les pratiques et l’imaginaire de ces pays. Mais on oublie que le continent a vu naître les grands noms de l’art cinétique si l’on excepte le Hongrois Vasarely : Carlos Cruz-Díez et Jesús-Rafael Soto, tous deux Vénézuéliens, ainsi que l’Argentin Julio Le Parc, figurent parmi les cinq cents artistes les plus cotés au monde depuis de nombreuses années. Entretemps, les frontières se sont émoussées, l’art s’est mondialisé. L’Amérique du Sud et l’Amérique centrale ont vu fleurir de nouvelles générations d’artistes vivant très souvent en Europe ou aux États-Unis. Certains d’entre eux décrochent des ventes honorables. La Brésilienne Beatriz Milhazes, avec plus de 2 M$ de chiffre d’affaires en 2018 pour seulement six lots vendus, est capable d’atteindre un prix record de 1 158 260 $ (1 025 923 €). Les installations énergiques du jeune trentenaire colombien Oscar Murillo trouvent actuellement preneur à 250 000 $ (221 520 €). Certaines œuvres du plasticien mexicain Gabriel Orozco s’échangent entre 350 000 et 400 000 $ (300 000 et 350 000 €), avec un record tout récent de 795 000 $ (704 568 €). Le street art, très inspiré des muralistes mexicains, n’est d’ailleurs pas en reste ces dernières années. Os Gêmeos («les jumeaux»), un duo de graffeurs originaires de São Paulo, ont vu récemment l’une de leurs œuvres être adjugée à 132 355 $ (117 267 €). Saner (de son vrai nom Edgar Flores), jeune Mexicain imprégné d’imagerie aztèque, est parvenu à vendre une toile à plus de 10 000 $ (8 861 €) chez Louis C. Norton à Mexico. Les Caraïbes sont également très courues par les investisseurs, notamment Cuba, devenu très tendance. Depuis le rapprochement avec les États-Unis, en décembre 2014, le pays a vu fleurir une multitude d’ateliers et de lieux d’exposition. Selon Luis Miret, directeur de la Galeria Habana et doyen des galeristes cubains, «les collectionneurs se sont empressés d’acheter avant que les prix s’envolent. Mais on ne peut pas dire que cela soit vraiment nouveau. En matière artistique, il n’y a jamais eu de véritable rupture entre les États-Unis et Cuba». En effet, les artistes de l’île bénéficient d’un statut particulier depuis le début des années 1990. L’État les autorise à vendre leurs œuvres à titre privé et, privilège exceptionnel, à être payés en devises. Quant aux collectionneurs venus des États-Unis ou d’Europe, le département du Trésor leur permet d’acheter de l’art à Cuba depuis 1991. C’est ce qui a permis à Felix González-Torres  né à Cuba et décédé à Miami, en 1996, à l’âge de 39 ans  d’entrer l’année dernière dans le top 50 des artistes les plus vendus au monde (selon Artprice).
Un art qui s’exporte et séduit
Selon la galerie parisienne Mor Charpentier, réputée pour ses expositions d’art latino-américain et ses manifestations hors les murs à Bogota, cet engouement est le fruit d’un travail de longue haleine : «Depuis plusieurs années, de nombreuses galeries américaines et européennes ont intégré des artistes latino-américains dans leurs programmes. Il y a eu certes une nette évolution durant la dernière décennie, en termes de visibilité et de croissance. Ce qui fait que les artistes très confirmés ont davantage accès aux enchères que la génération montante. Nous observons néanmoins des prix de plus en plus importants pour la jeune scène en particulier, conséquence surtout de sa reconnaissance et de son internationalisation». Anna Di Stasi, directrice du département Latin American Art chez Sotheby’s, est bien consciente que les artistes se déplacent aujourd’hui beaucoup plus librement en Europe ou aux États-Unis, «mais les scènes artistiques locales à Mexico, São Paulo, Buenos Aires et Bogota sont désormais pleinement capables de soutenir et de promouvoir leurs propres artistes». Anne Husson, directrice culturelle de la Maison d’Amérique latine à Paris, cite à juste titre la revue Art Nexus, principalement axée sur la scène artistique latino-américaine, et Arco, la grande foire d’art contemporain madrilène, dont le pays invité d’honneur de la dernière édition fut le Pérou. «La FIAC a également joué un rôle important en 1999 en organisant un focus sur les artistes latino-américains. Des galeries françaises comme Michel Rein ou Jocelyn Wolff ont contribué à mettre sur le devant de la scène des jeunes créateurs. Je pense aussi à l’exposition du Centre Pompidou en 1992, qui montrait ce continent et ses artistes au-delà des muralistes mexicains.» L’abondance de collectionneurs entichés d’art latino-américain n’est donc plus un secret. Jan Mulder, vivant à Lima et achetant essentiellement de la photographie péruvienne, ne pense pas que la domination des marchés anglo-saxons et européens soit si écrasante. «La scène anglo-saxonne et européenne est en concurrence permanente avec les tendances artistiques d’autres aires géographiques. Aujourd’hui, avec la quantité de foires et de galeries internationales, les institutions de formation sur les six continents… le défi tient surtout dans la visibilité et la capacité du jeune artiste à profiter de toutes ces opportunités !»

À VOIR
«Fiesta Gráfica ! Michel Bouvet et ses amis d’Amérique latine», maison d’Amérique latine,
217, boulevard Saint-Germain, Paris VIIe.
Jusqu’au 7 mai 2019.
www.mal217.org

Art Paris Art Fair «Étoiles du Sud», Grand Palais,
avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe.
Du 4 au 7 avril 2019.
www.artparis.com
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne