Anne-Sophie Leclerc, la préhistoire au cœur

Le 07 septembre 2021, par Stéphanie Pioda

À la tête d’une institution qu’elle connaît bien pour y travailler depuis 1982, la directrice du musée de Nemours s’apprête à en fêter les quarante ans. L’occasion de redécouvrir le bâtiment de Roland Simounet et des collections uniques.

© Didier Herman

Quelle est l’origine de la constitution des collections et du bâtiment lui-même ?
Le musée a été créé par Michel Brézillon, directeur des Antiquités dans les années 1970. En charge de l’archéologie préhistorique de l’Ile-de-France, il avait décidé de faire un musée pour valoriser les collections réunies depuis le XIXe siècle, grâce aux prospections des amateurs et des sociétés savantes, et les objets mis au jour lors des fouilles dans le Bassin parisien – une partie était auparavant au château-musée de Nemours. Il se trouve que par ailleurs, Michel Brézillon connaissait bien Étienne Dailly, sénateur de Seine-et-Marne de 1959 à 1995, président du Conseil général de Seine-et-Marne de 1967 à 1979, mais surtout maire de Nemours de 1965 à 1977. Il s’est emparé du sujet et a soutenu le projet d’implantation du musée dans sa ville. Le Conseil général de Seine-et-Marne a voté la création dudit musée en 1972, puis lancé en 1974 un concours qui a été remporté par l’architecte Roland Simounet. L’établissement a été inauguré le 10 janvier 1981.
Roland Simounet a ensuite été chargé du réaménagement du musée Picasso ?
Oui, et il est aussi connu pour le musée d’art moderne à Villeneuve-d’Ascq, le LaM, achevé en 1983. Nemours a été sa première réalisation muséale, considérée par certains comme l’œuvre la plus aboutie, et très souvent visitée par des étudiants en architecture et des architectes. Ce bâtiment en béton brut de décoffrage et verre est inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 2002, et le ministère de la Culture lui a décerné le label « Patrimoine du siècle ».
Comment a-t-il conçu le musée ?
Un programme scientifique précis avait été rédigé par Michel Brézillon et Jean-Bernard Roy, le premier conservateur du musée nommé avant même la construction du bâtiment. Le parti pris était de proposer une visite en deux circuits parallèles, avec un parcours principal et un autre secondaire, pour approfondir certains sujets ainsi que les moulages des deux sites archéologiques phares de la région, à quelques dizaines de kilomètres de là. Le site d’Étiolles en Essonne d’une part, fouillé depuis 1972, d’où provient le galet gravé plus récemment entré dans les collections, le plus bel objet d’art préhistorique d’Ile-de-France. Et d’autre part Pincevent, dans la vallée de la Seine, sorte de « Pompéi préhistorique ». Fouillé depuis 1964 par le célèbre anthropologue André Leroi-Gourhan, Pincevent a livré plus d’une quinzaine de niveaux d’habitation enfouis sous les limons de débordement de la Seine, ainsi que des restes de campements très bien conservés, jusqu’à des fragments de coquilles d’œuf, témoins de la vie de ces chasseurs magdaléniens qui habitaient là il y a plus de quatorze mille ans.

 

Le bâtiment de Roland Simounet implanté en lisière de la forêt de Nemours-Poligny, qui est elle-même une extension sud de la forêt de Font
Le bâtiment de Roland Simounet implanté en lisière de la forêt de Nemours-Poligny, qui est elle-même une extension sud de la forêt de Fontainebleau.
© Photographie Yvan Bourhis/CD77

En quoi ce musée est-il novateur ?
Ce double parcours est une approche intéressante pour la prise en compte des publics, mais ce qui était vraiment novateur pour l’époque est la création de six jardins intégrés dans le parcours, dont quatre évoquent des paysages préhistoriques en fonction des analyses des pollens, des charbons de bois, etc.
Ils évoquent ainsi les paysages en lien avec les grandes périodes.

À quelle date nous renvoie l’objet le plus ancien ?
Des silex taillés attestent de la présence de l’Homme dans le Bassin parisien il y a environ 600 000 ans, dont certains ont été retrouvés lors des travaux de la station du métro Saint-Michel ! Rappelons aussi que les carrières de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) ont donné leur nom à une taille de silex qui est une référence mondiale. Les objets les plus récents datent quant à eux de la fin de la période gauloise, dans le dernier quart du Ier siècle avant notre ère.
Vous évoquiez cette pierre gravée d’Étiolles, exceptionnelle selon vous ?
Cette pierre a été découverte en 2000 et c’est seulement lorsque les chercheurs l’ont étudiée en laboratoire qu’ils ont discerné les gravures très fines. On y perçoit d’un côté un cheval blessé par une flèche, et de l’autre une créature incroyable, comme en présentent les grottes et abris en Dordogne : mi-homme, mi-animal. Elle était dissimulée sous une pierre de foyer, ce qui nous invite à penser qu’il s’agit là très certainement d’un objet symbolique. Les décors, qui sont très difficiles à observer à l’œil nu, ont été numérisés et une vidéo 3D sera bientôt diffusée dans le musée.


Cette pierre apporte-t-elle un élément de compréhension complémentaire par rapport aux représentations dans les grottes magdaléniennes contemporaines ?
Contrairement aux grottes qui ont pu conserver un nombre important de témoignages, il y a peu d’objets mobiles gravés dans notre région, qui n’était pas habitée lors de certaines périodes glaciaires. Mais concernant le style, nous sommes très proches des grottes ornées du Périgord.
 

Salle du Néolithique, 5000 à 2300 ans av. J.-C. © Photographie Yvan Bourhis / CD77
Salle du Néolithique, 5000 à 2300 ans av. J.-C.
© Photographie Yvan Bourhis / CD77


Comment tenez-vous compte de l’évolution des connaissances et les transposez-vous dans le parcours ?
Les objets ne sont pas toujours très bien contextualisés, et comme nous ne voulons pas multiplier les panneaux dans les salles, nous avons décidé de développer ce contenu dans l’application de visite et de multiplier les bornes multimédias, pour actualiser les choses au fur et à mesure de l’avancée des travaux scientifiques. Mais les présentations changent également. Récemment, nous avons fait entrer une stèle gravée dans une salle du Néolithique, qui présente des motifs typiques se déployant sur une vingtaine de kilomètres dans la vallée de l’Essonne : des figurations anthropomorphes de personnages probablement coiffés de plumes, visibles également sur des rochers in situ et sur deux menhirs gravés de nos collections. En général, on retrouve une hache polie emmanchée à côté d’un personnage, ce qui a permis de dater assez précisément des productions, autour de 4500 avant notre ère. Nous sommes à la pointe de la recherche, ces travaux datant de moins de dix ans.
La préhistoire séduit-elle toujours un public important ?
C’est une période qui en général attire toujours, qui fait rêver, surtout les enfants. La fréquentation annuelle est de trente mille visiteurs, ce qui est correct, mais nous espérons plus. Nous multiplions les manifestations comme des concerts, du théâtre, des animations, des expérimentations, des démonstrations, etc. Nous participons à toutes les manifestations nationales, comme la nuit des musées, les journées de l’archéologie, les rendez-vous aux jardins, mais les gens sont toujours surpris lorsqu’ils découvrent le musée et le site : à la fois en raison de ce bâtiment incroyable et du site naturel dans lequel il s’inscrit.
Les outils numériques sont-ils un atout pour la visibilité du musée ?
Depuis la crise sanitaire, les équipes de médiateurs ont mis au point une visite virtuelle, accessible sur notre site internet, qui nous a apporté beaucoup et qui marche très bien. Nous proposons aussi des visites guidées à distance : il suffit de prendre rendez-vous, le médiateur guide les gens derrière l’écran, qui à leur tour peuvent interagir. Des publics empêchés ou habitant trop loin peuvent de cette façon découvrir les espaces, ou ce peut être une étape préparatoire avant une visite physique pour les scolaires, par exemple. L’idée est tellement pionnière que nous avons été contactés à ce sujet par de grandes institutions comme l’ICOM, le réseau CLIC France et le Centre des monuments nationaux.

 

à voir
« Mémoire de glace », musée de Préhistoire d’Ile-de-France,
48, avenue Étienne-Dailly, Nemours (77), tél. : 01 64 78 54 80.
Jusqu’au 5 décembre 2021.
www.musee-prehistoire-idf.fr
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