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Amin Jaffer, gardien de la collection Al Thani

Le 23 novembre 2021, par Annick Colonna-Césari

La fabuleuse collection du cheikh Hamad ben Abdullah Al Thani déploie ses chefs-d’œuvre entre les murs de l’hôtel de la Marine. Son conservateur en chef revient sur les origines de celle-ci et explique les raisons de son installation à Paris.

Amin Jaffer, gardien de la collection Al Thani
© Antonio Martinelli

Quel genre de collectionneur est le cheikh Hamad ?
C’est un passionné, curieux de toutes les cultures et époques, très attentif à toutes les formes de raffinement. Il a découvert l’art dès son plus jeune âge lors de voyages en Europe, accompagné de ses parents. À ans, il visitait pour la première fois le musée du Louvre avec sa mère, et son goût n’a ensuite cessé de s’affirmer. Il a fait sa première acquisition à l’âge de 18 ans avec une paire de rafraîchissoirs en argent, signée de l’orfèvre britannique Paul Storr. Il en a 40 aujourd’hui. Entre les deux, ses centres d’intérêt ont naturellement évolué. À ses débuts, marqués par ses souvenirs de palais et de châteaux, ses domaines de prédilection résidaient dans les émaux, les porcelaines, l’orfèvrerie et le mobilier. Puis il s’est ouvert aux grandes civilisations, dans un esprit universaliste, en sortant des territoires classiques de la Grèce, l’Égypte ou Rome pour explorer les richesses de la Mésoamérique, de l’Afrique ou du Japon.
Sa collection rassemble actuellement entre cinq 
mille et six mille pièces. S’échelonnant de l’Antiquité à nos jours, elle se caractérise par son éclectisme, étant composée aussi bien d’œuvres de la Renaissance que de bijoux indiens, de sculptures africaines ou d’argenterie de l’époque achéménide. Cheikh Hamad est particulièrement sensible aux savoir-faire et aux matériaux. Il apprécie les métaux fins comme l’argent ou l’or, les pierres précieuses ou dures telles que l’agate, le jaspe ou la cornaline. En résumé, cet ensemble est vraiment très personnel. S’il demande parfois conseil à des experts, personne ne lui a jamais dicté ses choix. Toutefois, l’esprit de ses achats a changé. Initialement, ils étaient destinés à décorer ses résidences. À partir des années 2010, il a pris conscience qu’ils pouvaient intéresser le public : ses acquisitions, qui avaient toujours été de haute qualité, ont alors pris une dimension de plus en plus muséale.


 

Broche en or, Grèce, période hellénistique, vers 300 av. J.-C. Photo Prudence Cuming Ltd. The Al Thani Collection. Tous droits réservés
Broche en or, Grèce, période hellénistique, vers 300 av. J.-C.
Photo Prudence Cuming Ltd. The Al Thani Collection. Tous droits réservés


À quelle occasion vous êtes-vous rencontrés et quel est votre rôle ?
En 2007, j’occupais depuis peu la fonction de directeur international du département des arts d’Asie chez Christie’s à Londres, après avoir été conservateur au Victoria and Albert Museum pendant douze ans. Cheikh Hamad m’a contacté parce qu’il avait lu l’un de mes ouvrages, Made for Maharajas (Antique Collectors Club, 2006, ndlr) publié peu de temps avant. Son attention avait notamment été retenue par la couverture, sur laquelle était reproduite une toile de Bernard Boutet de Monvel à l’effigie du maharadjah d’Indore, tout de blanc vêtu, portant turban et bijoux. Or, il conservait dans son palais de Doha une œuvre de la même série. Il a souhaité qu’on se rencontre à ce propos, et nous avons lié connaissance. Nos relations se sont ensuite développées par le fait que nous partagions de nombreux centres d’intérêt. Quand il venait à Londres, nous allions visiter ensemble des expositions ou des collections privées. J’étais également impressionné, lorsqu’il m’invitait chez lui, de voir dans son salon des catalogues empilés dont il marquait les pages de Post-it : car il cherchait toujours à enrichir ses connaissances, me posait de multiples questions. J’ai commencé à travailler avec lui de manière sporadique, en rédigeant des articles pour des publications. Puis, à partir de 2014, j’ai organisé des expositions dans des institutions internationales comme le Metropolitan Museum of Art de New York, le Victoria and Albert Museum de Londres, le musée du Palais impérial à Pékin, le Grand Palais à Paris ou encore le palais des Doges à Venise. Finalement, en 2017, j’ai quitté Christie’s car je ne pouvais pas mener de front les deux activités. Je suis donc devenu conservateur en chef de cette vaste collection : une tâche immense. En effet, parallèlement aux expositions, il faut gérer avec les équipes les questions de conservation, d’assurances, de dépôts et de prêts que la Collection Al Thani accorde à de nombreux musées à travers le monde, sans oublier les partenariats conclus avec des institutions comme l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Enfin est arrivé le grand projet de l’hôtel de la Marine (voir Gazette no 21, page 212) et de la restauration des appartements, datant du XVIIIe siècle, de l’intendant du roi chargé sous Louis XV du garde-meuble de la Couronne. C’est entre ces murs historiques que nous ouvrons un espace, pour y présenter les trésors de la collection.


 

Fragment de coupe en agate, Méditerranée orientale, peut-être Alexandrie, période gréco-romaine, 100 av.-100 apr. J.-C. Photo Todd-White A
Fragment de coupe en agate, Méditerranée orientale, peut-être Alexandrie, période gréco-romaine, 100 av.-100 apr. J.-C.
Photo Todd-White Art Photography - The Al Thani Collection Tous droits réservés
Ours en bronze doré, Chine, dynastie des Han occidentaux, 206 av.-23 apr. J.-C. Photo Todd-White Art Photography - The Al Thani Collection
Ours en bronze doré, Chine, dynastie des Han occidentaux, 206 av.-23 apr. J.-C.
Photo Todd-White Art Photography - The Al Thani Collection Tous droits réservés


Comment est née cette idée d’installation durable et pourquoi avoir choisi Paris et l’hôtel de la Marine ?
L’idée est née assez récemment, d’un constat. Depuis 2016, la Collection Al Thani organisait deux voire trois expositions annuelles. En tant que conservateur, je m’en inquiétais car j’estimais que certaines pièces voyageaient trop. C’est la raison pour laquelle Cheikh Hamad a envisagé la possibilité d’un lieu d’accueil pérenne destiné à abriter ses chefs-d’œuvre, souvent délicats. Nous avons d’abord entamé des discussions avec une institution britannique, qui n’ont pas abouti. Vers la même époque, il se trouve que le prince Amyn Aga Khan, l’un des mécènes de la restauration de l’hôtel de la Marine, a contacté Cheikh Hamad pour attirer son attention sur le projet de la place de la Concorde. Je me suis donc à sa demande rapidement rendu à Paris pour y rencontrer Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), opérateur du chantier. Alors que les travaux de restauration des appartements de l’intendant venaient de commencer, le CMN continuait à s’interroger sur l’affectation d’un espace du bâtiment. D’une superficie de 500 mètres carrés et situé au même étage, il était contrairement à eux totalement dépourvu de décor car étant à l’origine une simple réserve, dans laquelle étaient entreposées les tapisseries des collections royales. Le CMN proposait de le mettre à la disposition de la collection Al Thani. Aux yeux de Cheikh Hamad, particulièrement attaché à ce pays qui avait nourri sa passion de l’art, c’était une chance inespérée de pouvoir la présenter au sein d’un tel monument, situé au cœur de Paris, donnant qui plus est place de la Concorde. Une localisation exceptionnelle… D’autant que cela fait écho à l’histoire de l'édifice. Conçu sous Louis XV pour abriter les collections royales, cet ancien garde-meuble n’était-il pas un écrin idéal pour la collection d’un prince d’aujourd’hui ? Un accord a donc été signé en octobre 2018, entre le CMN et la Al Thani Collection Foundation, autorisée à occuper les lieux pendant vingt ans. La fondation a également décidé de soutenir financièrement la restauration des appartements et, dans la foulée, a participé à leur remeublement en faisant don d’une commode de Jean-Henri Riesener. En 2019, ce chef-d’œuvre de marqueterie, initialement commandé pour ces appartements, est réapparu sur le marché lors d’une vente de Christie’s à New York. Cheikh Hamad l’a acquise à ce moment-là, lui permettant de regagner sa place originelle.

 

Contemplatrice d’étoiles en marbre, Asie Mineure occidentale, période chalcolithique, vers 3300-2500 av. J.-C. Photo Matt Pia - The Al Tha
Contemplatrice d’étoiles en marbre, Asie Mineure occidentale, période chalcolithique, vers 3300-2500 av. J.-C.
Photo Matt Pia - The Al Thani Collection. Tous droits réservés
Folio extrait du Coran bleu, Irak (époque abbasside, vers 800), Espagne musulmane (époque omeyyade, 756-1030) ou Afrique du Nord (Fatimide
Folio extrait du Coran bleu, Irak (époque abbasside, vers 800), Espagne musulmane (époque omeyyade, 756-1030) ou Afrique du Nord (Fatimide, 950-973), parchemin, or, pigments et argent.
Photo Matt Pia - The Al Thani Collection. Tous droits réservés


Que va-t-on précisément y découvrir ?
Quatre galeries le constituent. Leur aménagement a été confié à l’architecte japonais Tsuyoshi Tane, établi à Paris, et recommandé par l’artiste Hiroshi Sugimoto. Il n’était évidemment pas question de pasticher un intérieur du XVIIIe siècle. D’autre part, l’intervention se devait d’être à la fois élégante et minimaliste, pour que le décor ne déconcentre pas les visiteurs. Et c’est Cheikh Hamad qui a choisi le type d’objets qu’il tenait à montrer. Au total, cent vingt pièces ont été sélectionnées. Nous avons discuté ensuite des thématiques sous lesquelles les regrouper. La première galerie reflète la vision universaliste de Cheikh Hamad, au travers de sept chefs-d’œuvre. Parcourant six mille ans d’histoire, chacun issu d’une culture différente, ils illustrent l’étendue de la créativité humaine. Parmi eux figurent une idole en marbre d’Asie Mineure réalisée entre 3300 et 2500 av. J.-C., une tête de pharaon égyptienne en jaspe rouge de la XVIIIe dynastie, un ours assis en bronze doré chinois des Han, ou encore un masque pendentif maya, composé d’un assemblage de bois, jadéite et coquillages. La deuxième galerie est consacrée à la représentation de l’image humaine. Protégés par des vitrines, onze visages sculptés, d’origines, esthétiques et personnalités diverses, sont accrochés de manière à ce que leurs yeux soient alignés. S’y trouvent, entre autres, une tête d’homme en quartzite de Mésopotamie datée vers 2050 av. J.-C., un somptueux buste de l’empereur Hadrien dont l’exécution remonte probablement aux alentours de 1240, dans l’atelier de la cour de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, ainsi qu’une tête de reliquaire provenant du Gabon autour de 1700-1850. Pour les visiteurs, cette confrontation avec des humains d’autres civilisations devrait être émouvante. Une troisième galerie, à l’atmosphère intimiste, évoque un trésor antique. Elle rassemble des pièces réalisées dans des matériaux précieux comptant des récipients en or et argent, des objets en pierre dure finement ouvragés, des bijoux et parures. Quant à la dernière, elle est réservée aux présentations temporaires, que nous organiserons au rythme de deux par an. L’exposition inaugurale, portant sur l’art islamique, réunit des pièces que l’on pouvait trouver à la cour, du Califat omeyyade à l’Empire moghol, comme des manuscrits précieux, des textiles, céramiques, bijoux, objets de ferronnerie ou de verre. Pour ces événements, nous collaborerons également à l’avenir avec d’autres institutions, notamment les musées partenaires.

 

Tête de reliquaire en bois et fer, Gabon, Fang-Betsi, vers 1700-1850. Photo Matt Pia - The Al Thani Collection Tous droits réservés
Tête de reliquaire en bois et fer, Gabon, Fang-Betsi, vers 1700-1850.
Photo Matt Pia - The Al Thani Collection Tous droits réservés


L’ouverture de cet espace de choix signifie-t-elle l’arrêt de la politique d’expositions internationales ?
Non. D’ailleurs, nous en avons programmé une en 2022 au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Mais nous ne sommes qu’au début de la nouvelle aventure de l’hôtel de la Marine. Les deux expositions annuelles que nous avons prévu d’organiser nécessitent beaucoup de travail. Le lieu lui-même va sûrement devenir une destination touristique de premier plan. Alors, disons qu’avant de repartir à travers le monde nous allons d’abord nous concentrer sur Paris, où le public est généralement très averti. Et nous verrons…

à lire
Trésors de la collection Al Thani à l’hôtel de la Marine, éditions du Patrimoine,
392 pages, 300 illustrations, 65 €.

Chefs-d’œuvre de la collection Al Thani, éditions du Patrimoine, collection «Regards»,
68 pages, 90 illustrations, 12 €.


à voir
Hôtel de la Marine,
2, place de la Concorde, Paris VIIIe,
www.hotel-de-la-marine.paris

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