Albrecht Altdorfer au musée du Louvre

Le 20 octobre 2020, par Baptiste Roelly

Contre vents de musées, réputés mauvais prêteurs, et marées du coronavirus, le maître de la Renaissance germanique s’est finalement installé sous la pyramide du Louvre. L’occasion de découvrir un artiste rarissime sur le sol français.

Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538), Paysage à l’épicéa, vers 1522, plume et encre brune, aquarelle et gouache, 20,1 13,6 cm, (détail), Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Kupferstichkabinett.
© Berlin, BPK, dist. RMN-Grand Palais/Jörg P. Anders

La grandeur a besoin de mystère», nous dit le général de Gaulle. Albrecht Altdorfer confirme cette maxime, lui dont les œuvres occupent une place de premier plan dans l’histoire de l’art occidental, tandis que sa vie reste largement opaque. Il contribue à l’émergence du paysage comme genre autonome, livre avec La Bataille d’Alexandre de Munich un chef-d’œuvre absolu et reçoit de prestigieuses commandes de l’empereur Maximilien Ier. Mais où et quand est-il né ? Comment s’est-il formé ? Quid de son entourage ? On l’ignore. Et le général de Gaulle l’avait bien compris : le mystère est un écran propice à la projection de tous les fantasmes. Insistant sur son approche pionnière de la nature, certains ont vu en Altdorfer une âme éprise de forêts germaniques et le chef de file d’une supposée «école du Danube». D’autres ont retenu ses représentations de sorcières et de satyres pour le dépeindre en pseudo-alchimiste, bercé d’astrologie et de surnaturel. À rebours de ces relectures fantaisistes, la première rétrospective Altdorfer de l’histoire du Louvre assume avec objectivité le caractère fatalement lacunaire de son sujet. La trajectoire du maître est déroulée depuis ses premières réalisations autour de 1505 jusqu’à sa mort en 1538, au moyen d’une sélection largement dominée par l’estampe. Celle-ci lui permet de rivaliser avec Albrecht Dürer ou Lucas Cranach en multipliant les sujets insolites et les angles inattendus. Confronté à l’Annonciation, il préfère représenter un Gabriel vu de dos et entrant dans la pièce où se trouve une Marie qui ne l’a pas encore remarqué plutôt que le moment de l’annonce, plus conventionnel. Des peintures et dessins envoyés par Munich, Berlin ou Vienne éclairent ces pans de son activité, quasi absents des collections françaises. L’artiste y développe un coloris chatoyant et contrasté, laissant parfois même transparaître une note d’humour. Il anime ses ciels nocturnes d’astres incandescents et de rayons lumineux qui déchirent l’horizon de panoramas où des batailles font rage. Certains de ses contemporains et des estampes italiennes qu’il a pu connaître sont en outre présentés afin de restituer le contexte au sein duquel il évolue. Malgré l’absence d’œuvres capitales mais inaptes au prêt ou bloquées par la pandémie, il est indéniable qu’Altdorfer est bel et bien présent au Louvre. Salle après salle, sa personnalité artistique se dessine et ses constantes stylistiques deviennent sensibles. Le climax qu’atteint le parcours avec les sections consacrées aux paysages et aux dessins d’architecture est, à cet égard, révélateur. D’un côté, l’artiste représente avec une liberté quasi calligraphique des vallées dont les acteurs sont des arbres aux frondaisons pendantes et couvertes de lichens. De l’autre, il matérialise des édifices vides dans une perspective géométrique jouant de voûtes, de piliers et d’ornements à l’antique. Ici une note de lyrisme, là une rigueur mathématique. Mais de part et d’autre, la tentation d’un univers sans l’homme se fait palpable. Exempte de partis pris, l’exposition montre tous les fragments de l’archipel Altdorfer sans chercher à les relier entre eux par des interprétations artificielles ni spéculer sur ses îlots disparus. L’on est ainsi conduit au plus près de la vérité de l’artiste, mais convaincu en retour que celle-ci dut être à l’origine beaucoup plus vaste que ne le sont aujourd’hui nos certitudes.

«Albrecht Altdorfer. Maître de la Renaissance allemande»,
musée du Louvre, Paris 
Ier, tél. : 01 40 20 53 17
Jusqu’au 4 janvier 2021.
www.louvre.fr
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