À l’heure du GPS, la géographie cartes sur table garde des atouts !

Le 09 septembre 2021, par Claire Papon

Le 25 juin dernier, la Bibliothèque nationale de France préemptait cinq cartes de géographie de la Bretagne réunies par un collectionneur amoureux de longue date de cette région.

Miniac Gouyon.Carte de la rade de Brest et de ses environs, 1723, manuscrite, plume, encre et lavis d’aquarelle contrecollé sur carton, coloris d’époque, 35,4 45,7 cm (détail). Vendredi 25 juin, Drouot, salle 3. Nouvelle Étude OVV. Mme Loeb-Larocque. 
Adjugé : 515 € - Préemption de la Bibliothèque nationale de France, Paris.

Ô Bretagne ! Ô très beau pays ! Bois au milieu, mer à l’entour !», s’exclame un proverbe au XIXe siècle. Ce n’est pas Claude Gaudillat qui aurait dit le contraire. Celui dont la jeune maison de ventes Nouvelle Étude a dispersé la collection n’aura pas eu le temps ni le plaisir de la voir présentée à l’Hôtel Drouot : il est décédé quelques semaines avant – le 19 mai dernier – à l’âge de 86 ans. Ce fou de géographie originaire de Paris s’est lié toutefois très tôt à la Bretagne. À Guignen, dans le pays de Rennes où il passe les années de guerre, il découvre la campagne, noue des amitiés, sillonne les routes avec son père. «Nous partions en expédition, nous cherchions de l’uranium ! Me repérer sur une carte, suivre une rivière, parcourir les sentiers d’un bois me ravissaient. À l’école, j’avais toujours aimé la géographie, et je puisais déjà dans ma Bretagne toute sa richesse et sa diversité», expliquait-il en préface au catalogue. La famille de son épouse étant originaire du Finistère, il a fait de cette portion de côte son port d’attache. C’est presque par hasard, paraît-il, qu’il achète une carte marine de cette région du Léon. Nous sommes en 1977. Passionné mais méthodique, Claude Gaudillat court alors les marchands de livres, les brocantes, les foires aux vieux papiers. De retour chez lui, il étudie l’origine des cartes marines, terrestres et routières, effectue des recherches sur leurs auteurs, observe la toponymie, l’évolution des noms de lieux. «Les voies de circulation, les routes et les fleuves circulaient en moi, tel le sang dans mes veines. Plus je connaissais la Bretagne, plus je l’aimais !» En 1999 et 2003, il publie deux ouvrages de référence : Cartes anciennes de la Bretagne 1582-1800 et Anciennes cartes marines de la Bretagne 1580-1800, introuvables aujourd’hui. Le catalogue de la vente de sa collection en constitue quelque peu le troisième opus… Plus de 80 % des lots ont trouvé preneur auprès d’amateurs français pour l’essentiel, mais aussi jusqu’en Australie. Une récompense méritée pour cette « collection retraçant trois cents ans d’histoire de la Bretagne, sans aucun doute la plus importante jamais réunie mais aussi la plus variée », explique l’expert de la vente Béatrice Loeb-Larocque. Et cela dans un secteur un peu « passé de mode » depuis une douzaine d’années, au profit des documents numériques et des GPS…
 

Aimé Philogène de Coniac. Carte analytique de la navigation de la rivière de Vilaine, 1er juillet, an 1800, panorama manuscrit sur papier
Aimé Philogène de Coniac. Carte analytique de la navigation de la rivière de Vilaine, 1er juillet, an 1800, panorama manuscrit sur papier vergé en trois feuilles jointes, plume, encre et aquarelle, 54 218 cm. Vendredi 25 juin, Drouot, salle 3. Nouvelle Étude OVV. Mme Loeb-Larocque. 
Adjugé : 3 606 € - Préemption de la Bibliothèque nationale de France, Paris.


Un monde de passionnés
Si les archives départementales du Finistère et du Morbihan, les archives municipales de Brest, les départements de Loire-Atlantique et d’Ille-et-Vilaine ont acheté lors de cette dispersion, la Bibliothèque nationale de France a quant à elle exercé son droit de préemption à cinq reprises, par la voix de Catherine Hofmann, conservatrice en chef au département des Cartes et plans de la BnF, où elle encadre le service Dépôt légal et fonds patrimoniaux. Car si les livres, les gravures et les photographies constituent les spécialités les plus connues de l’institution, le département des Cartes et plans affiche une belle longévité. Il est créé en 1828 sous l’impulsion d’Edme François Jomard (1777-1862), ingénieur géographe, éditeur scientifique et membre de la commission d’Égypte à partir de 1803, dont l’objectif est de réaliser et de publier la monumentale Description de l’Égypte. Personnage haut en couleur, Jomard, qui continue sous la Restauration à œuvrer pour tout ce qui touche au pays des pyramides – et recevra le titre de bey en 1856 –, est nommé conservateur à la Bibliothèque nationale en 1838, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort, à sa table de travail dit-on… Passionné de géographie contemporaine et de cartographie ancienne, il élabore le cœur de la collection de portulans – cartes marines sur parchemin –, aujourd’hui l’une des plus riches du monde. La BnF conserve des centaines de milliers de documents – y compris les célèbres cartes Michelin –, du patrimoine français bien sûr, mais aussi de la Chine, du monde arabe et du Japon. Sans oublier les cartes des puissances maritimes que furent l’Italie au XVI
e siècle, la Flandre et les Pays-Bas au suivant, l’Angleterre au XVIIIe et, plus rares, des spécimens espagnols et portugais exécutés dans le cadre des voyages d’exploration mais soumis au sceau, plus ou moins bien gardé, du secret… « Nous ne sommes pas un musée, mais une institution qui fait rentrer les œuvres d’aujourd’hui constituant le patrimoine de demain », rappelle Catherine Hofmann. Les documents de la collection Gaudillat, en bon état de conservation, y ont donc une place légitime.

Aimé Philogène de Coniac. Carte analytique de la navigation de la rivière de Vilaine, 1er juillet, an 1800, panorama manuscrit sur papier

Carte manuscrite anonyme sur papier aquarellé d’une partie des côtes de Bretagne depuis la pointe de Michechenec jusqu’à la pointe de Plouzec, vers 1758, quadrillage au crayon, entoilée, coloris d’époque, 53,5 85 cm. Vendredi 25 juin, Drouot, salle 3. Nouvelle Étude OVV. Mme Loeb-Larocque. 
Adjugé : 1 288 € - Préemption de la Bibliothèque nationale de France, Paris.


La Bretagne maritime et terrestre
« La BnF exerce une activité de prêt aux expositions extérieures chaque année très importante, près de 3 000 documents en France et à l’étranger. Nous prêterons volontiers les cartes préemptées à une institution bretonne ! Elles vont être inscrites à notre catalogue et seront accessibles dans les prochains mois sur notre bibliothèque numérique, Gallica, ajoute la conservatrice. Patience, donc. L’institution, qui possède déjà près de 180 documents couvrant une grande partie de la France, signés ou attribués à Jacques Fougeu, dont un atlas depuis 1829, a ainsi préempté lors de cette vente (à 993 €) une spectaculaire carte manuscrite à l’abondante toponymie, à l’encre brune et au graphite, de ce maréchal des logis des armées d’Henri IV proche de Sully. Font leur entrée également deux grandes cartes manuscrites à la plume, à l’encre et à l’aquarelle, dressées vers 1760 (966 € et 1 932 €) : routes, hydrographie, relief, forêts, les détails fourmillent. L’importance donnée aux évêchés – dont celui de Quimper – pourrait indiquer que des ecclésiastiques se soient substitués aux ingénieurs civils travaillant pour l’Académie des sciences et aient apporté leur contribution au projet de réalisation d’une carte de France à grande échelle… Il faudra attendre celle de la famille Cassini, réalisée entre 1756 et 1815 et composée de 180 feuilles accolées, pour avoir une vision d’ensemble du royaume dans ses frontières de l’époque. L’exemplaire conservé à la BnF est l’un des rares aquarellés à la main dans les années 1780. Autre précieux papyrus acquis le 25 juin, une carte d’une partie des côtes bretonnes depuis la pointe de Michechenec, au nord, jusqu’à celle de Plouzec (voir photo page de droite). Elle fait référence à la bataille de Saint-Cast, le 11 septembre 1758, qui vit une tentative de débarquement britannique à Saint-Malo repoussée grâce aux fortifications de Vauban et à la pugnacité des habitants ; y sont indiqués la «côte cultivée», des îles, de nombreux moulins, etc. Comme la carte de la rade de Brest de Miniac Gouyon datée 1723 – donnant une liste de quarante noms de batteries, redoutes, tours et une rose des vents centrée d’un voilier renversé indiquant le nord (voir photo page 19) – et le panorama du cours de la Vilaine réalisé par Aimé Philogène de Coniac – dédié à son père Pélage de Coniac, sénéchal de Bretagne et commissaire pour la navigation (voir photo ci-dessus) –, elle complète les ensembles de la BnF reçus entre les années 1940 et 1960 du service hydrographique de la marine à Brest, dont l’origine remonte à 1720. Autant de documents significatifs pour l’histoire de la cartographie à découvrir bientôt. Sachez enfin qu’une exposition sur le thème de la Société de géographie de Paris, dont le département des Cartes et plans est dépositaire des collections (manuscrits, récits de voyage, atlas, globes, photographies, etc) est prévue l’année prochaine. Fondée en 1821, cette savante institution est la plus ancienne du monde. Du paysage de la nature à la nature du paysage…

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