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À Barcelone, les galeries ont la parole

Le 01 février 2019, par Pierre Naquin

La 7e édition de Talking Galleries se déroulait dans la capitale catalane les 21 et 22 janvier. L’occasion d’échanger librement entre galeristes, journalistes, directeurs de foires et entrepreneurs sur l’état du monde de l’art. Bilan doux-amer.

À Barcelone, les galeries ont la parole
JiaJia Fei, du Jewish Museum de New York, présente les dernières tendances numériques.
© photo Xavier Torrent


Il est 9 h 45, Barcelone se réveille dans la brume et le froid. Dans l’auditorium du Macba, sur la place des Anges, les participants à l’édition 2019 de Talking Galleries s’installent et se saluent. Tous se connaissent. Espagne oblige, l’horaire paraît à tous horriblement matinal, mais tout le monde veut écouter Emmanuel Perrotin, l’intervenant invité de cette année. Ceux qui ne connaissent pas le galeriste intimement découvrent un personnage résolument sympathique, humble et humain, prompt à mettre en avant ses équipes, ses artistes et la bonne fortune. Il rit de son anglais digne du plus franchouillard des marchands internationaux. Il évoque ses rencontres, ses paris fous, l’ouverture de sa galerie à Hong Kong aux 100 000 $ de loyer mensuel, la fermeture de celle de Miami, son accident de moto, les changements qui en ont découlé… Il s’amuse comme un enfant devant son CRM (son outil de gestion interne). L’assemblée est conquise. Au lieu de partir une fois sa prestation achevée, comme beaucoup l’auraient fait, il restera toute la journée et participera aux débats avec ses pairs. La première table ronde à proprement parler concerne la place des artistes femmes au sein du marché de l’art  un sujet récurrent en 2018. Entourée de Lisa Schiff (Schiff Fine Art) et Vanessa Carlos (Carlos/Ishikawa), Clare McAndrew (Art Economics)  avec ses chiffres fournis par Artfacts.net et Artsy  plante le décor : les œuvres créées par des femmes valent en moyenne 50 % de moins que celles de leurs homologues masculins ; les femmes n’ont bénéficié que de 30 % des expositions (galeries comme musées) en 2018 ; elles ne représentent que 30 % des artistes signés par des galeries et 27 % des noms répertoriés sur Artsy… alors que plus de la moitié des élèves d’école d’art sont des femmes. Mais plus on avance dans la carrière des artistes, plus le déséquilibre de genre est fort. Une fois les éléments factuels établis, peu de choses vraiment pertinentes peuvent être ajoutées. Clare McAndrew s’interroge : «Est-ce que les femmes et les hommes produisent les mêmes œuvres ? Probablement pas, si l’on part de ce principe, alors c’est que nos sociétés valorisent les problématiques des femmes et des hommes différemment, ce qui est presque plus inquiétant.» Après quelques tapas vint un échange modéré par Tim Schneider (Artnet News), entre Simon de Pury et Kenny Schachter sur les évolutions du marché. Si la partie de ping-pong était passionnante, elle l’était plus par la personnalité des deux commentateurs, prompts à sortir du cadre imposé pour aller titiller les dérives ou les bienfaits du capitalisme. En conséquence, difficile de retenir quelque chose qui ne soit pas une opinion déjà vue ou entendue.
Nouvelles technologies
L’après-midi continua avec deux présentations dédiées aux technologies. La première, par la directrice des nouvelles initiatives du Jewish Museum de New York (JiaJia Fei), décrit les tendances actuelles : la fin des applis, la prise de pouvoir de la vidéo, les nouvelles interfaces utilisateurs, les nouvelles «super applis» (et le milliard d’utilisateurs quotidiens de WeChat), la perpétuelle vie-performance sur les réseaux sociaux… Intense et quasi philosophique. À sa suite, on retrouvait Tim Schneider qui avait l’ingrate tâche de résumer les apports de la fameuse blockchain. Sa présentation se résume en une diapo et une formule : «La blockchain peut-elle m’être utile ? Non.» Rafraîchissant. Pour ne pas quitter le pupitre immédiatement, il énumère les technologies qui seront sous le feu des projecteurs cette année réalité virtuelle, réalité augmentée, intelligence artificielle… À ses yeux, peu d’entre elles joueront un rôle dans un avenir proche sur le marché. Le lendemain, dès 9 h 30, Eugenio Re Rebaudengo (Artuner) offrit l’une des meilleures présentations : à la fois analytique, abordant les raisons de la fermeture de tant de petites et moyennes galeries, mais aussi positive, à travers les exemples d’autres industries ayant réussi leur transformation (football, musique, médecine). Sans doute un peu naïf, mais inspirant. Lui succédait Joe Kennedy, d’Unit London, pour un deuxième exposé, à la fois plus concret et plus sombre. S’il est incontestable que son modèle de galerie rencontre le succès, l’auditoire est vite entré en résistance contre ses pratiques la curation par le public, l’utilisation des données et l’IA. Vue de l’extérieur, cette difficulté à se remettre en question, voire à écouter une pensée différente, même quand elle s’appuie sur des faits,
montre les limites de certains galeristes. Reconnaissons que Joe Kennedy n’a pas pris de pincettes.

« Vilaines » foires
Suivait une table ronde qui devait être un moment fort et qui fut certainement l’une des plus décevantes : celle consacrée à l’importance des foires dans le business des galeries. Elisabeth Dee, persuadée que son événement, Independent, était au-dessus de tout reproche, répondait aux questions (trop) bienveillantes de Melanie Gerlis (Financial Times). Maribel López, dont c’était la première apparition en public depuis sa nomination à la tête d’ARCOmadrid, se contentait d’égrener les initiatives de sa foire correspondant vaguement à chaque problématique. Aucune réflexion plus large de la part des intervenants. Aucune proposition concrète. Une voix intéressante sortait néanmoins de l’assemblée, celle de Touria El Glaoui (1:54) : «Les foires aussi ont leurs difficultés avec les galeries ; celles-ci ne répondent pas à temps, paient quand elles veulent. Cela ne contribue ni à une ambiance apaisée, ni même à une réelle efficacité.» L’après-midi démarrait sur un nouveau panel, sortant quelque peu de l’ordinaire, qui s’intéressait aux publications du monde de l’art. J. J. Charlesworth (Art Review) échangeait avec Jane Morris (The Art Newspaper et Cultureshock) sous la direction d’Anna Brady (également The Art Newspaper). Alison McDonald (Gagosian Magazine) complétait le groupe avec un regard nécessairement très différent (puisque, à la fois, annonceuse et directrice d’un magazine corporate). Les perspectives historiques de J. J. Charlesworth répondaient bien à la très bonne connaissance du fonctionnement des rédactions de Jane Morris. Même si aucune solution à la «crise» actuelle n’était évoquée, la table ronde avait le mérite de mettre en lumière les problématiques d’un métier finalement peu connu par les galeristes. Sous forme d’interlude, Süreyya Wille, d’Artsy, présentait comment bien utiliser les plateformes Internet pour vendre des œuvres et trouver de nouveaux clients. Le dernier débat concernait un autre sujet à la mode, la place de l’art contemporain africain. Peter Gerdman, d’ArtTactic, offrait l’énoncé de chiffres le plus soporifique. À retenir : le marché des artistes nés en Afrique totalisait 34 M$ en 2018, en baisse de 3 M$ par rapport à 2017 malgré toute l’attention portée par les médias. Particularité du continent, les dix artistes les mieux cotés sont toutes des femmes, au premier rang desquelles Marlene Dumas. Touria El Glaoui, Lerato Bereng (Stevenson Gallery) et Bomi Odufunade poursuivaient en insistant sur le fait que, sur certains points, l’Afrique pouvait être à la pointe. La journée, dense, se terminait par un compte rendu, sous forme d’échange, entre Elisabeth Dee, Ani Molnár, Tim Schneider et Georgina Adam. Mais le conseil le plus avisé était peut-être dû à Emmanuel Perrotin : «Pour durer sur le marché de l’art… il faut surtout faire attention à son alcoolisme !» Qu’on se le dise… 

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