Une génération à l’assaut des féodalités

Le 23 septembre 2021, par Vincent Noce
Christophe Leribault © Luc Castel
Emma Lavigne © Photo Manuel Braun

La nomination à la présidence d’Orsay et de l’Orangerie de Christophe Leribault, 58 ans, peut réjouir à plus d’un titre. Toujours sur la réserve, il a tracé son sillon au long des neuf années passées au Petit Palais, avec notamment une suite d’expositions parmi les plus originales et intéressantes de la capitale. Il s’est attaqué à des sujets pointus, comme la collection d’estampes de Vollard réunie par Henri Petiet, a mis en lumière le contraste des périodes historiques, entre des artistes devenus célèbres et d’autres oubliés, jeté un éclairage sur des écoles et des artistes étrangers méconnus en France. Il compte bien faire de même à Orsay. Le choix pour un tel poste d’un professionnel ayant réalisé l’essentiel de sa carrière au sein d’une collectivité locale est aussi à souligner (même si les conservateurs de province ont le sentiment que, dans ce genre d’épreuve, ils ne partent pas favorisés). Au même moment surviennent les changements intervenus à la Bourse de commerce. Martin Bethenod, en charge de ce chantier depuis 2016, avait quitté Venise pour préparer l’accrochage et l’ouverture du lieu, plusieurs fois retardée par la crise du Covid-19. Il repart moins de quatre mois après cette inauguration tant attendue, après avoir manifesté son envie de mouvement en se portant candidat au Centre Pompidou. François Pinault a choisi de confier les commandes à Emma Lavigne. Présidant le Palais de Tokyo depuis deux ans, elle prend la place de Jean-Jacques Aillagon comme P.-D.G. de la collection Pinault. À 53 ans, elle se retrouve donc à la tête de la maison – dont l’architecture restaurée par Tadao Ando a fait l’unanimité – tout en s’occupant de la collection et en supervisant les deux musées de Venise. C’est une belle rencontre entre une figure montante de la scène contemporaine et l’entrepreneur de 85 ans, qui a organisé lors de la mise en place de la Bourse de commerce la succession de sa collection. Ils se sont rapprochés à l’occasion de l’exposition Anne Imhof, en cours au Palais de Tokyo, à laquelle François Pinault a prêté des œuvres remarquables de Sigmar Polke et de David Hammons. Emma Lavigne se dit convaincue de partager avec lui les mêmes valeurs de «démocratisation culturelle» et d’ouverture de la collection. Longtemps marqué par l’empreinte de la musique et de la danse (qu’elle a elle-même pratiquées), le parcours de cette conservatrice totalement dédiée à ses missions est devenu très riche.

L’arrivée d’Emma Lavigne à la collection Pinault est une belle rencontre entre une figure montante de la scène contemporaine et l’entrepreneur de 85 ans.

Elle a de plus une qualité d’empathie et de bienveillance, assez rare dans ce milieu. Son apport dans les expositions qu’elle a montées, outre la complicité nourrie avec les artistes, pourrait être résumé en une expression : elle semble toujours en quête d’un surcroît d’intensité, une caractéristique qui ne devrait pas déplaire à son nouveau mentor. Emma Lavigne va prendre son envol au moment où le Centre Pompidou prépare la fermeture de ses portes pour quatre ans, à partir de 2023. Laurent Le Bon, autre brillante figure de cette génération, aura à charge de présenter la collection à travers la France. Dans le même esprit, Emma Lavigne se montre désireuse d’ouvrir encore davantage la collection Pinault au travers de prêts et d’expositions. Le palais de Tokyo étant frappé de plein fouet par la crise financière, comme elle en a eu elle-même l’amère expérience, la Bourse de commerce pourrait se confirmer comme le pôle d’attraction majeur dans le domaine de l’art contemporain. On sait déjà le succès, dans un autre registre, de la fondation Vuitton. La qualité humaine de ces quinquagénaires peut y contribuer : un nouveau paysage pourrait se dessiner, dans lequel les mastodontes du service public dépasseraient leurs rivalités et, après des décennies de contrariétés et de défiance, l’initiative privée serait pleinement reconnue à leurs côtés.

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