La quadrature du cercle du Louvre

Le 03 juin 2021, par Vincent Noce
 

Triste signe d’un temps qui a relégué la culture au rang d’accessoire, « non essentiel » à la vie sociale selon l’expression consacrée par ce pouvoir. L’arrivée d’une femme à la tête du musée du Louvre pour la première fois de son histoire n’a pas mérité l’attention du journal télévisé de France 2 (ni de TF1, du reste), cependant que la nouvelle faisait le tour du monde. Une question aussi « essentielle » que les réservations dans les campings lui a semblé bien plus importante. Jean-Luc Martinez est donc sur le départ, alors même que l’exécutif lui reconnaît sans fard la densité de son bilan. Il restera une part d’ombre sur ce changement. L’homme a été victime d’une campagne que tout le monde reconnaît désormais comme indigne. Mais elle pouvait, dit-on, affaiblir son dernier mandat, d’autant que certaines accusations et rumeurs provenaient des couloirs mêmes du Louvre, où son caractère entier ne lui a pas valu que des amis. Il avait surtout le tort d’avoir été nommé par François Hollande, dont le successeur a tenu à marquer de son empreinte la plus importante nomination du secteur culturel. Après tout, son héritage en la matière restera assez mince. Nos amis étrangers ne cessent d’écarquiller les yeux devant ce système archaïque du fait du prince, avec le cortège d’intrigues qui accompagne inévitablement un tel processus. Un atout de Laurence des Cars a été de mettre en valeur lors de son mandat à Orsay la fonction sociétale du musée et, même si l’exposition sur le modèle noir n’était pas très convaincante, elle a montré une ouverture bienvenue dans un pays où les questions raciales et sexuelles sont regardées avec méfiance. Comme première annonce, elle a parlé d’ouvrir les portes du Louvre le soir, dans l’espoir d’y attirer davantage de jeunes, une mesure que Martinez avait lui-même enclenchée. Il faut bien faire de nécessité vertu : comme tout le monde, faute de touristes, le musée va devoir se rabattre sur un public de proximité et réduire ses prétentions. L’exposition spectaculaire sur la sculpture de la Renaissance, fort heureusement prolongée de quelques semaines, évoque la survivance d’une période faste. En comparaison, le vernissage de trois menues expositions à la réouverture des portes illustre un manque de moyens qui risque de devenir cruel dans les années à venir.

Le constat est, hélas, général : en 2018, 70 % des Français n’ont pas franchi une seule fois les portes d’un musée, une proportion identique à celle de 1973.

Un reproche fait en haut lieu à Jean-Luc Martinez est d’avoir misé sur l’afflux touristique. C’est un paradoxe, puisqu’il confiait lui-même en 2013 son inquiétude de voir la foule envahissant le musée, au détriment de la qualité de l’accueil, qui fut sa première préoccupation. Le Louvre a quand même passé le cap des dix millions de visiteurs par an, à 75 % des touristes. Outre que la France serait malvenue de se lamenter de bénéficier d’un lieu d’un tel prestige, le phénomène est bien ancré et la proportion touristique dans les autres grands établissements franciliens est identique. Les résultats du Louvre ne sont pas si mauvais, puisque son public a rajeuni et se trouve composé à 16 % d’ouvriers et employés, alors que leur poids a reculé à 20 % sur le territoire et est même tombé à 4 % à Paris… Le constat est, hélas, général : en 2018, 70 % des Français n’ont pas franchi une seule fois les portes d’un musée. La proportion était la même en 1973, ce qui en dit long sur les politiques de « démocratisation culturelle ». Demeure un obstacle majeur à cette bonne volonté affichée envers les jeunes et les catégories défavorisées : le Louvre assume autour de 60 % de son budget, grâce en premier lieu à sa billetterie. Ils ont bien de l’espoir, ceux qui croient que l’État va couvrir l’effondrement des recettes au-delà de la manne miraculeuse des plans de relance. Or, l’éducation et l’ouverture aux nouveaux publics, aujour-d’hui encore illustrée par l’initiative de montrer l’art musulman dans dix-huit villes du pays, nécessitent bien des investissements. Alors, les touristes ?

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