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La Gazette Drouot Art et patrimoine - Expositions

Une Biennale post-Internet et post-capitaliste

Le 31 mars 2017, par Mikael Zikos

La 10e Biennale internationale de design de Saint-Étienne tente de sonder les nouvelles pratiques du monde du travail et d’ouvrir les possibilités au développement dans une région sinistrée.

Une Biennale post-Internet et post-capitaliste
Domesticated Brick, ustensiles de rangement pour bureau de Chris Kabel, Label/Breed, 2016, grès céramique émaillé. À voir dans l’exposition «Cut & Care», à la Cité du design.
© Labadie/Van Tour 2016

C’est une Biennale absconse qui accueille cette année le visiteur à Saint-Étienne. «Un programme de recherche», dixit Olivier Peyricot, directeur scientifique de la manifestation et à la tête du pôle de recherche de la Cité du design. Situé dans l’ancienne manufacture d’armes de la ville depuis 2010, avec l’école supérieure d’art et de design, l’EPCC - Cité du design accueille la dixième édition de cet événement. «Coworking», «digital labor» et «micro-jobs» sont, entre autres, les termes en vogue au cœur de la thématique explorée : les différentes formes de travail d’aujourd’hui, portées par les outils numériques ou contraintes par les soubresauts économiques et sociaux. Onze commissaires d’exposition internationaux  trente-cinq pays sont représentés  y présentent leurs réflexions sur le sujet. Sur les quelques mètres carrés dédiés à chacun, les textes prédominent et les objets se font rares.
 

Le fauteuil Tomoko et son isolant acoustique en polyester recyclé de MottoWasabi/Anna Salonen & Yuki Abe (Vivero). À voir dans l’exposition «Cut & Car
Le fauteuil Tomoko et son isolant acoustique en polyester recyclé de MottoWasabi/Anna Salonen & Yuki Abe (Vivero). À voir dans l’exposition «Cut & Care», à la Cité du design. © Vivero Oy

Au-delà de la pure recherche factuelle
La Biennale s’ouvre sur des propositions télescopées, à l’inverse de ce que les grandes bâches d’affichage créées par Nicolas Couturier, Benoît Verjat et Cyril Magnier et inspirées des images génériques du Web  proclament ironiquement à l’entrée de l’exposition : «Intuitif, fluide, sensuel». Un parcours en dix étapes, où il est ardu de différencier les études prospectives, et les commentaires anecdotiques sur les valeurs actuelles du travail, des véritables propositions pour demain en matière d’objets et de services. Le tout semble avoir été livré à flux tendu après le départ de Ludovic Noël, directeur général de la Cité, remplacé par Gaël Perdriau, président de Saint-Étienne Métropole moins d’une semaine avant son ouverture. Dans une première section clé («Panorama des mutations du travail»), le constat que le foyer et la sphère privée sont devenus un «terminal industriel de travail», au même titre que l’usine à l’ère du taylorisme, est pourtant relayé par des projets pertinents d’étudiants et d’artistes émergents, comme Andreas Angelidakis. Ses miniatures de logements sociaux athéniens imprimés en 3D, dans l’esprit esthétique pauvre du jeu vidéo en temps réel Second Life, taclent l’idée que la qualité de l’habitat s’est détériorée à mesure que les besoins de productivité ont atteint un plafond d’intensité extrême. L’œuvre prend place dans un espace à l’ambiance funéraire, la crypte du capitalisme. Une autre installation originale et bien dans l’air du temps est celle de Nicolas Maigret, Clément Renaud et Maria Roszkowska. Shanghai Archeology est un faux stand de vente de téléphones portables fabriqués à Shenzhen : ce site de production pirate en Chine est paradoxalement fournisseur de nombreux composants électroniques aux entreprises reines des télécommunications, comme Samsung. «Une preuve qu’il existe des moyens non-occidentaux d’innovation technologique», souligne Tiphaine Kazi-Tani, commissaire associée au pôle de recherche de la Cité du design. Moins pernicieuse et témoin d’une innovation qui fait actuellement ses preuves auprès de milliers de travailleurs de la région parisienne, l’installation in situ de T&P Work UNit Le Bureau générique ou le Temps des cols blancs créatifs  s’impose. Ce collectif composé de Sophie Breuil (architecte d’intérieur, designer), Catherine Geel (historienne, directrice de projets, chercheur et éditrice) et Marie Lejault (chef de projet) est l’auteur de l’aménagement intérieur de BETC, aux Magasins généraux de Pantin. À l’occasion de la Biennale, elles ont ainsi judicieusement transposé à Saint-Étienne certains de leurs bureaux, réalisés pour cette grande agence de publicité en collaboration avec des designers reconnus comme Stéphane Barbier Bouvet, Alban Le Henry et Adrien Rovero. Cela leur permet de rencontrer leurs clients, de présenter leurs compétences  un design au service de l’usager plutôt qu’un design d’image  et d’offrir au public la possibilité d’assister à de nombreux débats sur l’organisation de l’espace de travail. Pour cette édition, nombreuses sont les expositions se référant aux propos d’un ouvrage qui vient d’être réédité, depuis sa version originale, par l’EPCC de Saint-Étienne : Accélérer le futur : post-travail et post-capitalisme, de Nick Srnicek et Alex Williams. Aujourd’hui, une part grandissante d’employés œuvrent en réseau pour des startups sans bureaux fixes, et les télétravailleurs sont dépendants des outils numériques. Ce manifeste propose que ces nouveaux biorythmes nés des évolutions du travail soient l’occasion de libérer du temps pour les loisirs et de réfléchir à l’«après-Internet».

"Le design est un outil de mise en forme de la modernité, il doit questionner notre société"
Olivier Peyricot, directeur scientifique de la 10e Biennale internationale design Saint-Étienne

Une invitation bienvenue de la ville de Detroit
Avec «Architecture du travail», soutenant l’importance de celle-ci pour réformer les politiques du travail à Saint-Étienne, dans l’Union européenne et outre-Atlantique, deux expositions ludiques tordent le cou à une Biennale figée dans la critique du capitalisme. Dans «Cut & Care», le duo franco-coréen d’artistes et chercheurs KVM (Ju Hyun Lee et Ludovic Burel) présente une sélection de meubles et objets contemporains relatifs à la posture horizontale d’accomplissement des tâches informatiques. Ceux du designer Chris Kabel ont été imaginés en regard de cette sédentarisation des activités professionnelles. Dans «Player Piano», le commissaire new-yorkais Joseph Grima adapte visuellement le premier roman de science-fiction de Kurt Vonnegut (Player Piano, 1952) : sur 1 000 mètres carrés, des écrans, diffusant des photos de villes, des objets d’art et des articles de presse, créent un jeu de piste géant, dont le but est de reconstruire l’histoire de la société et de méditer sur le sens de la vie dans un monde où le travail n’existerait plus… Enfin, l’invitation de Detroit membre du réseau des villes créatives de l’Unesco, au même titre que Saint-Étienne achève de rendre cette édition internationale et positive. Grâce à l’organisation à but non lucratif DC3 (Detroit Creative Corridor Center), des exemples de la réussite des économies parallèles que développe cette ville du Michigan, meurtrie par la crise de l’industrie automobile et celle des subprimes, sont ici présentés. Cela 0va de l’agriculture coopérative au recyclage, dont une assise en caoutchouc de pneu, issue de la collaboration du groupe de design expérimental Thing Thing et de Lear Corporation, l’équipementier historique de l’automobile aux États-Unis.

 

Vue de la Cité du design à Saint-Étienne.
Vue de la Cité du design à Saint-Étienne. © Pierre Grasset

Une manifestation inscrite localement
Sur le territoire de la métropole stéphanoise, où le chômage avoisine les 20 %, cette 10e Biennale s’évertue à trouver une synergie locale, avec de multiples initiatives citadines comme «Banc d’essai», un test grandeur nature des nouveaux mobiliers urbains proposé aux habitants, et jusqu’au site de Firminy du Corbusier, investi par la chorégraphe Julie Desprairies et le designer David Enon. En parallèle à deux petites expositions remarquables au musée d’Art moderne et contemporain, consacrées au 7e art («Popcorn. Art, design et cinéma») et au peintre danois Peter Martensen où la figure du travailleur se dévoile en filigrane , cet événement reste une agora de choix pour les étudiants, les entreprises privées et celles des collectivités publiques. On peut notamment y découvrir la nouvelle ligne du TGV l’Océane, par Ionna Vautrin, et soupeser ce à quoi le design sert aussi : le beau. Plus de 200 000 visiteurs sont attendus.

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