Un printemps de foires à New York

Le 14 mai 2019, par Pierre Naquin

L’offre d’événements à New York commence à être saturée. Alors que la Tefaf prend de plus en plus d’ampleur  et «vole» des exposants à Frieze  et que 1-54 s’installe durablement, les autres foires souffrent. Bilan d’une semaine intense.

Stand Hostler Burrows. Tefaf New York Spring 2019.
Photo Mark Niedermann. Courtesy Tefaf

Alors que Tefaf s’installait pour la troisième fois dans le Park Avenue Armory, le salon montrait clairement  peut-être pour la première fois  sa capacité à transformer l’écosystème des foires d’art contemporain du printemps new-yorkais. Pour preuve, s’il en faut, la vingtaine de galeries de premier plan à être présentes sur les deux événements… sans parler de celles qui ne choisissaient que le nouvel entrant. Les exposants qui jonglaient entre les deux foires se montraient unanimement convaincus de l’intérêt de chacune : «La clientèle de Frieze est davantage orientée vers l’art contemporain et la découverte de nouveaux artistes, alors que la Tefaf attire une clientèle de connaisseurs en recherche de pièces d’exception», constate Stéphane Custot (Waddington Custot). Sur Frieze, il vendait une sculpture de Robert Indiana affichée à 160 000 $, quand sur la Tefaf il cédait un plâtre de Fausto Melotti présenté à 95 000 $. «Deux manières de collectionner différentes, qui ont beaucoup à voir avec l’âge et les centres d’intérêts, trouvent ainsi leur adresse», ajoute Edoardo Osculati (galerie Cardi). Il se séparait d’un Lucio Fontana rose à 2 M$ et d’une peinture de Carla Accardi à 100 000 $. «Pour une galerie qui présente une aussi grande variété d’artistes que la nôtre, pouvoir s’adresser à des publics différents est capital», précise David Maupin (Lehmann Maupin). Le marchand cédait l’intégralité du solo show d’Hernan Bas sur Tefaf, quand il vendait toutes les œuvres d’Helen Pashgian et beaucoup de Lari Pittman ainsi que We the People (Arabic version) de Nari Ward sur Frieze.
L’emplacement, rien que l’emplacement
Cette année encore, Frieze tenait salon dans le parc de Randall’s Island. «L’idée d’un “voyage” sur une île lointaine commence à perdre de son charme. Un certain nombre de collectionneurs ne sont pas venus malgré tous mes efforts pour les convaincre. C’est un vrai problème qu’il va falloir régler», attaque Richard Ingleby. Celui-ci vendait néanmoins l’intégralité de son stand dédié à Andrew Cranston, dont les pièces restaient sous le seuil des 10 000 $. «Du coup la foire était déserte le jeudi et le vendredi. Certains se plaignaient même des 20 $ demandés pour le ferry», ajoute Silvia Ortiz (Travesía Cuatro), qui a eu «du mal à finaliser les ventes». «Je pense que cela commence trop tôt [10 h], surtout parce qu’il faut tellement de temps pour venir sur l’île», renchérit Beatriz López (Instituto de Visión). «Je n’ai rencontré qu’un seul nouveau client et pour la première fois quelqu’un a annulé une vente réalisée le jour du vernissage. C’est très énervant !» Nora Fisch vendait des petites porcelaines de Claudia Fontes entre 12 000 et 18 000 $, tandis que la galerie Vigo a cédé tout son stand de Derrick Adams (de 42 500 à 52 500 $ pièce) avant même le début de la foire, et a reçu «entre cinquante et soixante demandes pour des œuvres à venir», s’enthousiasme Toby Clarke, son directeur. «Nos ventes étaient bonnes, surtout en dessous des 50 000 $», déclare Jeanne Greenberg Rohatyn de Salon 94. Elle vendait notamment une douzaine de Monuments de David Benjamin Sherry ; Andrew Edlin cédait tout simplement «tout ce qu’il avait amené».
Un salon «magique»
Sur la Tefaf, la satisfaction était unanime : «La foire s’améliore d’année en année, se réjouissait Ben Brown, qui vendait plusieurs Gerhard Richter de sa présentation monographique. «Les visiteurs  de très grande qualité  n’ont pas hésité à revenir plusieurs fois grâce à l’emplacement très central du salon», ajoutait James Holland-Hibbert (Hazlitt Holland-Hibbert), qui cédait pour plus de 2 M$ d’œuvres. «Les stands sont petits mais cela permet aux marchands de s’impliquer à fond dans leur accrochage.» Quant à Bernard Dulon, il envisage de participer à la foire d’automne «pour renforcer notre présence à New York et y fidéliser progressivement de nouveaux collectionneurs». Selon Almine Rech, «la Tefaf est vraiment d’une taille idéale ; elle est très lisible pour les collectionneurs tout en offrant un éventail très large de propositions.» «La qualité demeure constante, mais les galeries d’art prennent le pas sur celles de design de collection. Il serait dommage de ne pas préserver l’équilibre qui rend ce salon magique», tempère Cédric Morisset, de la Carpenters Workshop Gallery. La Galerie 1900-2000 plaçait deux dessins d’Hans Bellmer, deux de Pierre Molinier, un de Dubuffet et une gouache de Wolfgang Paalen. Andrea Teschke (Petzel Gallery) se réjouit également : «Dès les premières heures de la foire, nous avons placé plusieurs œuvres, dont une peinture de Dana Schutz de 2010 pour 400 000 $ et une pièce de Joyce Pensato, de 1995, pour 120 000 $.»
1-54 et l’intérêt des marchés de niche
Parmi les autres foires, une seule tire son épingle du jeu : 1-54, dédiée à l’art contemporain africain, des Caraïbes et de leurs diasporas. «Être sur Manhattan a certainement beaucoup aidé», indique James Danziger. Fidèle parmi les fidèles, Henri Vergon d’Afronova abonde : «La venue à Industria, dans West Village, change indiscutablement la donne.» Il vendait pour un total de près de 200 000 $. «La décision de déménager venait d’abord du souhait de rendre la foire plus accessible au public. Cela se ressent indiscutablement dans le nombre de visiteurs que nous avons accueillis», s’exclame, enchantée, l’organisatrice Touria El Glaoui. Le changement de lieu a aussi permis d’accueillir plus d’exposants. Caryl Ivrisse Crochemar (14°N 61°W) en a bénéficié. Il vendait une peinture sur bois de Yoan Sorin pour 8 000 $, ainsi qu’une photographie de Robert Charlotte pour 5 000 $. L’identité claire de la foire la protège : «1-54 est une foire de niche. Elle attire les personnes qui s’intéressent à l’art d’Afrique et des diasporas. Cela élimine une grosse partie de la concurrence, car les collectionneurs veulent voir cette spécialité», indique David De Buck, qui plaçait notamment une œuvre de Rashaad Newsome à 30 000 $, une de Stephen Towns à 10 000 $ et une petite peinture de Devan Shimoyama pour 35 000 $. Les autres événements rencontraient davantage de difficultés. Art New York souffrait de la concurrence des deux foires principales. «La fréquentation était relativement bonne, mais l’on a pas aperçu beaucoup d’acheteurs. Il y a trop d’événements en même temps. Ce n’est pas facile d’exister dans ce contexte», indique Didier Marien (Boccara) ; tout n’était pas noir pour autant : «Ça s’est bien passé pour nous. Mieux que les années passées. Nous avons vendu la plupart de nos artistes»… La galerie Kahn plaçait une petite dizaine de pièces, quand Eternity Gallery cédait les œuvres de Michael Moebius, George Morton Clark, Punk Me Tender et Damien Hirst. Nadine Witkin, de la galerie en ligne Alpha 137, mettait en avant «l’intérêt de pouvoir rencontrer ses clients», et «la fraternité qui existe entre exposants sur la foire». Elle vendait plusieurs sérigraphies Meeting Plaza de Thelma Appel à 750 $, d’autres de Massimo Vignelli, une lithographie de Sol Lewitt pour 2 800 $, et un chat de Roy de Forest (spécialiste des chiens !), pour 5 000 $ à une collectionneuse australienne. Alors que le marché américain démontre encore une fois sa suprématie, en alimentant deux événements internationaux majeurs (en plus des méga ventes aux enchères) la même semaine, la maturation de Tefaf sur New York rebat les cartes. La réaction de Frieze sera intéressante à suivre… Suspens !

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