Un Braque de l'ancienne collection Roger Dutilleul

Le 27 février 2020, par Caroline Legrand

Inédite sur le marché, cette toile de 1928 de Georges Braque ne risque pas de passer inaperçue, à la fois par son sujet, emblématique de l’artiste, et pour sa provenance : la collection de Roger Dutilleul.

Georges Braque (1882-1963), Pichet, pipe, tabac, 1928, huile sur toile, signé et daté. 27 41 cm.
Estimation : 180 000/250 000 

La nature morte fut le champ de recherches par excellence de Georges Braque. Plus que tout autre, ce thème illustre ses avancées picturales – et de ses œuvres cubistes de la première heure à celles du retour à l’ordre, il demeure omniprésent. Les objets, immobiles et silencieux, se prêtent particulièrement aux expériences plastiques voulues par l’artiste. Ces objets choisis avec minutie pour le potentiel esthétique de leurs formes et de leurs lignes, il peut les découper, les superposer ou les mélanger à l’infini, pour mieux les intégrer dans un espace intellectualisé au jeu complexe de plans et de facettes. Sans jamais oublier de renouveler l’exercice : «Ce qui m’a beaucoup attiré, c’était la matérialisation de cet espace nouveau que je sentais. Alors je commençais à faire surtout des natures mortes, parce que dans la nature morte, il y a cet espace tactile, je dirais presque manuel […] Cela répondait pour moi au désir que j’ai toujours eu de toucher la chose et non seulement de la voir. C’est cet espace qui m’attirait beaucoup, car c’était cela la première recherche cubiste, la recherche de l’espace» (Armand Israël, Georges Braque, Éditions des catalogues raisonnés, 2013). Datée 1928, cette nature morte aux Pichet, pipe, tabac est ainsi un témoin des plus éloquents de son art, dans la pure tradition picturale qui fera sa réputation de «génie français», dans la lignée d’un Chardin ou d’un Cézanne. Elle est aussi emblématique d’une période bien particulière de sa création, celle dite «thématique». De 1922 à 1961, le peintre va en effet revenir inlassablement sur ses thèmes de prédilection – nature morte, paysage et la figure humaine  ; une posture voulue par cet artiste «non pas tourné vers la recherche de la nouveauté, mais bien vers l’inaccessible épuisement dans l’approfondissement», nous explique l’expert Olivier Houg.
Le quotidien du cubiste
Demeurent à cette époque quelques éléments fondamentaux de la peinture cubiste de Braque, comme ces objets du quotidien toujours présents dans son atelier. Ainsi, le pichet et la pipe sont des éléments récurrents dans son œuvre, de même que les instruments de musique. Parmi les autres postulats cubistes, l’on retrouve la verticalité du plan. Adopté dès 1909 afin de visualiser individuellement chaque objet, ce choix est ici nuancé, puisque le plan est en vérité seulement incliné, ce qui permet de conserver la lisibilité de la composition et de renouer avec le réalisme. On reconnaît aussi le jeu des points de vue simultanés dans ce pichet représenté de face, mais dont on perçoit parfaitement le haut du col. Georges Braque évite toujours les lignes de la perspective classique, de même que la restitution d’une lumière naturelle ; celle atmosphérique est absente, remplacée par un éclairage frontal sans effet d’ambiance. Primordial dans son travail depuis le début de sa carrière, le jeu de matière et de texture est visible tout d’abord dans les aplats de couleur – une harmonie de bruns et de noirs particulièrement soutenus dans cette toile qui ne comporte aucun vernis – puis par le trompe-l’œil – le faux marbre qui habille le mur… Braque a été sensibilisé dès le début de sa formation à l’importance de la matière et au travail artisanal, que ce soit dans l’entreprise familiale de plâtrerie-peinture ou lors de son apprentissage chez un peintre-décorateur. Dès ses toiles de 1911 et surtout dans son premier collage de 1912, Compotier et verre (collection Leonard A. Lauder, Metropolitan Museum), il utilise des papiers à l’imitation du bois. Une habitude née de la vue dans une vitrine d’un marchand de couleurs d’Avignon, début septembre de cette année-là, d’un rouleau de papier imitant le lambris de chêne, qui sera reprise rapidement à son compte par son alter ego Pablo Picasso. Braque créa ensuite de nouvelles imitations, comme le faux marbre de cette composition aux subtils effets plastiques et décoratifs, qui permettent de délimiter l’espace tactile de la scène et de donner du relief aux éléments du premier plan.
Un Braque de Dutilleul
Cette nature morte aux accents encore cubistes et où se lit également le «retour à l’ordre» des années 1920, marqué par des formes plus réalistes et des compositions plus aérées, a été conservée jusqu’à ce jour dans la famille de son tout premier propriétaire : Roger Dutilleul (1873-1956). Ce Parisien, administrateur de sociétés, vit dans la maison familiale de la plaine Monceau avec son frère, célibataire comme lui ; amateur d’art, il commence à s’intéresser à la peinture en 1904. Mais sa rente ne lui permet pas d’envisager d’accrocher à ses murs les toiles des impressionnistes ou de Paul Cézanne. Audacieux, il se rend alors chez un tout jeune galeriste de la rue Vignon, Daniel Henry-Kahnweiler, chez qui il découvrira l’avant-garde du moment, notamment les fauves Derain, Vlaminck et Braque, puis les cubistes Picasso et Léger, mais aussi Modigliani après la Première Guerre mondiale, dont il acheta 10 % de l’œuvre et à qui il commanda son – célèbre – portrait. Un pari sur la jeunesse réussi ! «Dans un contexte franchement hostile au cubisme, dont un des points culminants sera le Salon d’automne de 1912, Roger Dutilleul débuta ce qui deviendra l’une des plus importantes collections d’art moderne au monde», rappelle Olivier Houg. Il acheta notamment l’une des premières toiles cubistes de Braque, Maison et arbre de 1908, qui est aujourd’hui conservée au LAM à Villeneuve d’Ascq, comme une grande partie de sa collection, suite à la donation, en 1979, de Geneviève et Jean Masurel, son neveu et également grand collectionneur. Pichet, pipe, tabac constitue donc également l’occasion de s’approprier une œuvre de cette collection mythique…

 

Braque au LAM de Villeneuve-d’Ascq
en 4 incontournables
1909 La Roche-Guyon, huile sur toile, 73 x 60 cm
1917 La Joueuse de mandoline, huile sur toile, 92 x 65 cm
1941 La Carafe et les poissons, huile sur toile, 33,5 x 55,5 cm
1962 L’Ordre des oiseaux de Saint-John Perse, douze eaux-fortes en couleur
vendredi 01 mai 2020 - 14:30 - Live
Lyon - 8, rue de Castries - 69002
Conan Hôtel d’Ainay - Cécile Conan Fillatre Commissaire-Priseur Judiciaire