Tombeau de Philippe Pot : l’énigme perdure

Le 31 janvier 2019, par Sarah Hugounenq

Qui est l’auteur des pleurants portant la dalle où repose l’effigie du grand sénéchal de Bourgogne en chevalier ? La restauration de l’œuvre, malgré de nouveaux éclairages, ne permet toujours pas de répondre à la question.

Le tombeau de Philippe Pot (vers 1480-1483), pierre calcaire polychromée, après sa restauration en 2018, musée du Louvre, Paris.
© Hervé Lewandowski


Les visages sont dissimulés sous des capuchons noirs, transformant les silhouettes presque grandeur nature en apparitions fantomatiques et funèbres. La démarche est lente, le pas lourd. Pour un peu, on percevrait un silence mortuaire devant ce tombeau médiéval (vers 1480-1483), exposé au cœur du département des Sculptures du musée du Louvre. La distorsion des corps sert l’expressionnisme de l’ensemble : la taille des porteurs exacerbe la prestance du gisant de Philippe Pot, légèrement plus grand que nature et à hauteur d’œil. L’émotion devait être encore plus palpable lorsque l’ensemble trônait dans l’environnement poétique de l’abbaye de Cîteaux, puis dans les jardins d’hôtels particuliers dijonnais. Sa présence impressionne d’autant plus que l’œuvre échappe à toute explication. Sans paternité certifiée, malgré une qualité sculpturale indéniable unique par son parti pris stylistique , le monument interroge encore les historiens. Entamée lors d’une phase d’études préalables en 2016, une campagne de restauration fondamentale s’est achevée en octobre dernier, espérant bien percer les secrets que renferme encore le tombeau, plus d’un demi-millénaire après sa réalisation. Empreints d’un même dynamisme, la variété des positions de chaque pleurant, la délicatesse de l’animation des drapés, le jeu des mains, la diversité des positions des écussons abondent la thèse d’un artiste habile et expérimenté. La probabilité d’un maître renommé est d’autant plus pertinente que le montage de l’œuvre relève d’une prouesse technique : la dalle du gisant repose sur de minuscules encoches réalisées sur les épaules des pleurants. L’historiographie a longtemps penché pour Antoine Le Moiturier (1425-1495), qui a achevé le tombeau de Jean sans Peur en 1470. Mais sa présence à Dijon en 1480 pour Philippe Pot n’est pas acquise, quand les comparaisons stylistiques laissent dubitatif. En effet, l’œuvre fait preuve d’une originalité délibérée encore inexpliquée.
Une conception unique en son genre
La référence aux cérémonies de funérailles avec son cortège de pleurants et sa procession sacrée est un poncif de l’art des tombeaux depuis le XIIIe siècle. Les pleurants étaient alors sculptés en haut relief sous les arcatures d’un tombeau en forme de coffre. Celui de Philippe le Hardi (réalisé vers 1384-1410), à la chartreuse de Champmol (Dijon), avec ses personnages libres de toute architecture, entièrement en trois dimensions, est particulièrement audacieux. Quant à celui de Philippe Pot, exécuté soixante-dix ans plus tard, il est d’une conception unique en son genre : les porteurs funèbres en marche mêlent la typologie des tombeaux à coffre, entourés de pleurants, et celle de la dalle funéraire à gisant. Les rares exemples qui puissent être rapprochés viennent des régions germaniques ou ibériques, et conservent la formule du coffre. D’autres éléments amplifient cette originalité, tels le port des écus à la façon d’une besace par les processionnaires, ou l’absence de références religieuses (ange, prière…) les concernant. Comment est né ce modèle appelé à devenir une référence dans l’art gothique ? Il semble que l’œuvre ait été achevée du vivant de Philippe Pot (1428-1493), dont l’existence et le parcours assez singuliers laissent présager d’une personnalité hors norme. Issu d’une famille au service des ducs de Bourgogne depuis plusieurs générations, il a été fait chevalier par Philippe le Bon en 1452, avant de se voir chassé de sa cour et de porter allégeance au roi de France. Il négocie pour Louis XI la paix avec Maximilien d’Autriche en 1477, ce qui lui vaut d’être nommé grand sénéchal de Bourgogne par le roi. À une époque où la fidélité était la vertu cardinale de l’aristocratie, son parcours est pour le moins atypique. Aurait-il lui-même supervisé la réalisation de son tombeau ? L’inscription donnant sa version des faits  pour ce qui est considéré comme une trahison  penche en faveur de cette hypothèse. L’auteur du monument pourrait alors être un artiste plus influençable qu’une main expérimentée et reconnue.
Toujours plus mystérieux
En démontrant que les visages des pleurants et une partie de leur capuchon étaient des réfections du XIXe siècle, la restauration n’a pas fait avancer la recherche sur la paternité de l’œuvre. Pis, l’intervention, qui a pourtant permis de redonner son éclat à l’ensemble, a épaissi davantage le mystère. L’animal couché aux pieds du chevalier devrait ainsi, selon la tradition, être un chien, symbole de fidélité, doué de la capacité de voyager entre le monde des morts et celui des vivants. Sa crinière léonine rapproche pourtant sa physionomie d’un félin, dont la présence serait incongrue. Ce détail n’inquiétait guère les conservateurs, qui y voyaient un ajout fantaisiste né de l’imaginaire du XIXe siècle, très interventionniste sur les œuvres médiévales. Il n’en est rien : son authenticité est aujourd’hui confirmée, et l’énigme demeure. Probablement est-ce en partie grâce à ce mystère que l’œuvre bénéficie d’une aura aussi importante auprès des artistes… Paula Moderson-Becker la dessine ; Auguste Rodin l’a à l’esprit lorsqu’il conçoit Les Bourgeois de Calais. La formule d’un homme porté par huit autres se retrouve dans le tombeau du maréchal Foch (Saint-Louis des Invalides), réalisé par Paul Landowski. Depuis, Claudio Parmiggiani a réalisé une installation dans la salle Philippe Pot du Louvre, en 2007, quand Matthew Day Jackson en a repris la composition à New York en 2010, tandis que Didier Vermeiren en a offert une vision abstraite en l’église Saint-Philibert de Dijon en 2012. Un mystère tenace, mais fécond.

À voir
Tombeau de Philippe Pot, département des Sculptures du musée du Louvre,
aile Richelieu, Paris Ier, tél. : 01 40 20 50 50.
www.louvre.fr

À lire
Sophie Jugie, Le Tombeau de Philippe Pot, coédition musée du Louvre/El Viso, collection «Solo» n° 70, 56 pages, 40 illustrations, 9,70 €.
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