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Thérèse Chu et Malou Kijno

Le 03 mars 2016, par Marie C. Aubert

Dans bien des cas, elles restent dans l’ombre de leur conjoint. Pour beaucoup, leur rôle, souvent tenu secret, n’est pourtant pas négligeable… loin s’en faut.

Thérèse Chu et Malou Kijno
Thérèse Chu et Malou Kijno, ensemble à Saint-Germain-en-Laye, 10 février 2016 à l’endroit même où s’étaient tenues Sonia Delaunay et Malou, quelques années auparavant.
© MCAP

Alphonse Daudet écrivait en 1874 (1) : «Pour nous tous, peintres, poètes, sculpteurs, musiciens, qui vivons en dehors de la vie, occupés seulement à l’étudier, à la reproduire, en nous tenant toujours un peu plus loin d’elle, comme on se recule d’un tableau pour mieux le voir, je dis que le mariage ne peut être qu’une exception. À cet être nerveux, exigeant, impressionnable, à cet homme-enfant qu’on appelle artiste, il faut un type de femme spécial, presque introuvable, et le plus sûr c’est encore de ne pas le chercher.» Fort heureusement, un grand nombre d’artistes ont trouvé leur moitié ! À l’occasion de la Journée de la femme, de l’exposition des clichés – conjugués au féminin – d’artistes dans leur atelier par Marie-Paule Nègre (présentée à l’espace Drouot) et de la publication du quatrième opus, Des artistes en leur monde, la Gazette a eu l’opportunité d’interroger les compagnes de Chu Teh-chun (1920-2014) – Tung Chi-chao dite Thérèse – et de Ladislas Kijno (1920-2014) – Malou. Malou, de taille moyenne, est pourtant une grande dame ! Ses yeux, d’un bleu myosotis hypnotisant, devenus fragiles avec le temps, vous observent avec bienveillance. Elle possède, outre le sens de la répartie, une grande vivacité d’esprit et sa mémoire reste infaillible. Thérèse, quant à elle, tirée à quatre épingles, accroche constamment sur son visage un sourire lumineux à l’évocation des souvenirs qui ont jalonné son parcours. Dans la demeure de Saint-Germain-en-Laye, dans laquelle Malou et Lad vivaient heureux depuis 1974, puis deux jours plus tard dans l’appartement parisien de Thérèse, ces deux amies de longue date – elles se sont rencontrées grâce à Albert Féraud dans les années 1970 – reviennent sur ce que fut leur vie aux côtés de leurs compagnons, sachant qu’immanquablement, parler d’elles consiste surtout à parler d’eux…

Où et quand êtes-vous nées ?
Thérèse : Je suis née le 23 juin 1933 à Pékin. Mes parents ont eu cinq enfants et j’étais la seule fille.
Malou : Issue d’une famille bretonne (son nom de jeune fille est Kerdavid), je suis née à Miliana, en Algérie, le 27 octobre 1921, mais je n’y suis restée que les deux premières années de ma vie.

Thérèse est-il le prénom que vous vous êtes choisi lorsque vous êtes arrivée en France ? Pas du tout ! Je l’ai reçu lors de mon baptême en Chine par un prêtre jésuite d’origine espagnole. Ching-chao signifie «qui admire les belles choses», mais «Thérèse» est plus facile pour tout le monde !

 

Chu Teh-Chun (1920-2014), Lumière au-delà des fléaux, 1991, huile sur toile, 180 x 230 cm, détail. © Chu Teh-Chun
Chu Teh-Chun (1920-2014), Lumière au-delà des fléaux, 1991, huile sur toile, 180 x 230 cm, détail.
© Chu Teh-Chun


Quelle formation avez-vous suivi ? T. : J’ai suivi une formation classique. Après mon baccalauréat à Taiwan, je me suis inscrite à l’université (section des beaux-arts) où Chu était mon professeur. En 1955, j’ai obtenu une bourse pour aller étudier à la casa Vélasquez à Madrid, mais que j’ai fait transformer pour pouvoir m’inscrire à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. J’ai passé une semaine dans la capitale à voir des expositions, parcourir le Louvre…
M. : J’ai étudié le droit, mais autant dire que cela m’ennuyait profondément ! Je suis devenue «I.P.S.A» (infirmière pilote secouriste de l’air) au moment de la Seconde Guerre mondiale, mais en réalité je m’occupais surtout de transporter les blessés. Lorsque j’ai entendu dire qu’Air France créait le poste d’hôtesse de l’air, j’ai saisi l’occasion et me suis inscrite, car notez-le bien, j’avais et j’ai toujours l’aviation dans la peau… J’ai même connu Saint-Exupéry, non comme passager mais comme pilote de chasse !

Comment vous êtes-vous rencontrés, vous et vos époux respectifs ?
T. : Outre le fait que je connaissais mon professeur aux beaux-arts, par «pure coïncidence», Chu et moi avons embarqué de Taiwan le même jour – le 29 mars 1955 – vers l’Europe, pour débarquer le 5 mai 1955 à Marseille. Après être arrivés ensemble, j’ai été contrainte de me séparer de lui en 1957. Mon père, qui occupait une fonction importante, avait appris que sa fille fréquentait un homme marié. Voyant cette relation d’un très mauvais œil – j’étais devenue la honte de la famille –, il m’a contraint à rejoindre mon frère, ingénieur électronique à l’université d’Austin (Texas). Chu m’écrivait tous les jours et voulait me retrouver, mais là-bas, c’était vraiment le désert et cela n’aurait pas été possible. Au bout d’une année, mes résultats scolaires étaient satisfaisants ; je les ai envoyés à mon père qui m’a autorisée à revenir à Paris en 1958. Ensuite, j’ai intégré l’atelier de Chapelain-Midy. Le matin, Teh-chun et moi apprenions le français à l’Alliance française, boulevard Raspail, et l’après-midi, nous allions à la Grande Chaumière travailler le dessin grâce aux modèles vivants… et nus ! Chu se montrait d’ailleurs un peu jaloux. Parallèlement, pour subsister, je travaillais au pair chez Madame Duval qui avait deux filles.
M. : Je suis l’une des rares survivantes d’une catastrophe aérienne survenue le 4 septembre 1946 lors du décollage au Bourget d’un vol Paris-Londres ; brûlée à 40 %, je suis restée un an à l’hôpital sans pouvoir mettre le pied à terre. Évidemment, j’ai été arrêtée de vol. J’ai rencontré Lad au sanatorium du Plateau d’Assy où l’on m’avait envoyée. Mais comparativement, je n’étais pas aussi atteinte que lui et n’étais pas contagieuse ; seul mon état général s’était dégradé. Lad, pour sa part, est resté allongé des mois durant sur une planche en attendant d’être opéré d’une tuberculose osseuse. Il avait commencé des études de philosophie, mais a été contraint d’abandonner parce que le sanatorium n’avait pas d’ouvrages. Et puis, il pensait que la philo allait le rendre fou ! Au Plateau, étaient présentées des séances musicales. Comme Lad était très amateur de rock, c’est lui qui possédait le plus de disques. De mon côté, j’étais chargée de l’animation «musicale». J’allais chercher les disques, les rapportais, etc. Notre rencontre a été magique ! Il était slave et, avec lui, j’ai retrouvé tout Dostoïevski, Tolstoï… Il m’a éblouie et parlait beaucoup. Nous sommes tombés amoureux.

 

Ladislas Kijno (1921-2012), Série des galets éclatés, 1959, huile, vinyle et glycéro-spray sur toile, détail.© Collection Malou Kijno
Ladislas Kijno (1921-2012), Série des galets éclatés, 1959, huile, vinyle et glycéro-spray sur toile, détail.
© Collection Malou Kijno


Et ensuite ?
T. : Liu Han, l’épouse de Chu, entre-temps, était décédée. Fin 1958, il a obtenu, grâce à Maurice Panier, directeur artistique de la galerie Legendre rue Guénégaud, un contrat renouvelable chaque année. Nous devons beaucoup à cet homme-là qui avait un véritable œil dans le domaine de l’art. Jusque-là, Teh-chun travaillait dans une minuscule chambre de bonne et ce n’était pas le grand confort. Grâce aux Legendre – Henriette et son mari Henri (patron de Prisunic) –, et à Maurice Panier, nous avons pu bénéficier d’un trois-pièces rue Ménilmontant où nous avons transformé le salon en atelier. Les débuts étaient difficiles, car nous n’avions pas beaucoup d’argent. Notre mariage a été célébré en 1960 selon la coutume chinoise suivi d’une cérémonie civile à la mairie du 3e arrondissement, en 1981. Yi-hwa, notre premier fils, est né en 1961, et Yvon, le second, est arrivé en 1968. De son premier mariage, Chu avait eu une fille, Kate, qu’il avait adoptée au décès de sa première épouse ; à la mort de Teh-chun, je l’ai adoptée également. Aujourd’hui, elle vit aux États-Unis et nos rapports sont plus sereins. L’appartement étant devenu exigu, nous avons intégré un duplex aux portes de Bagnolet, où Chu a pu enfin travailler dans un vrai atelier. Comme il peignait beaucoup, l’appartement est encore devenu trop petit et nous avons décidé d’acheter une maison à Vitry-sur-Seine. Quand les enfants sont devenus plus grands, j’ai pu, à partir de 1985, enseigner le chinois à l’école polytechnique grâce à un expert en langue chinoise qui m’avait présentée.
M. : Nous nous sommes mariés le 12 avril 1954, là où nous sommes tombés amoureux, au Plateau d’Assis. Nous avions 32 ans. Lorsque nous avons quitté la Haute-Savoie, nous nous sommes installés quelque temps en Bretagne, puis dans la baie du mont Saint-Michel – un château prêté par un ami collectionneur où s’était installé Eisenhower pendant la guerre – avant d’arriver à Antibes, car Lad avait envie de changer de lumière. Nous sommes partis sur les traces de Nicolas de Staël et avons rencontré Denise Colomb. Mon mari, qui prétendait toujours, ne pas être «un peintre mais un philosophe qui peint» était très entouré, a eu d’excellents marchands, a fait énormément de découvertes. Encouragé par Germaine Richier, l’un de ses maîtres qui lui a affirmé qu’il était fait pour la peinture, il a créé les papiers froissés, c’est, je crois, ce qui l’a fait connaître.

Avez-vous poursuivi l’activité pour laquelle vous vous étiez formée ?
T. : En 1963, j’ai participé à une exposition internationale de femmes qui s’est tenue au musée d’Art moderne. J’ai obtenu le prix de la Ville de Paris et mes parents ont été particulièrement heureux et surtout fiers de moi ! Si je n’ai pas été encouragée par Chu pour continuer, il ne m’en a pas empêché non plus ! C’est bien volontiers que je ne n’ai pas souhaité poursuivre dans cette voie, même si, de temps à autre, je peignais et dessinais. J’ai arrêté pour lui car je pressentais l’immensité de son talent et voulais lui laisser toute la place pour qu’il s’épanouisse pleinement dans son art.
M. : En tant que rescapée d’Air France, la compagnie m’a proposé d’être directrice de l’agence à Cannes, mais Lad m’a dit : «Ce n’est pas ma conception de la vie à deux. Pour moi nous sommes ensemble, nous allons vivre ensemble, agir ensemble et ne plus nous quitter.» J’ai trouvé cela très bien et j’ai donc refusé le poste. Je ne savais pas du tout comment nous allions subsister, mais nous ne nous posions aucune question, sans jamais penser que cela n’irait pas. Je touchais une petite pension d’Air France, ce n’était pas la grande vie mais je m’en moquais.

 

Ladislas Kijno, Retour de Tahiti - Grande Icône pour Gauguin, 1990, acrylique et glycéro-spray sur papier froissé marouflé sur toile, 146 
Ladislas Kijno, Retour de Tahiti - Grande Icône pour Gauguin, 1990, acrylique et glycéro-spray sur papier froissé marouflé sur toile, 146 x 114 cm, détail.
© Collection Malou Kijno


Votre regard était-il important aux yeux de votre époux ; acceptait-il facilement vos éventuels conseils ?
T. : Le regard des autres a toujours été important à ses yeux. Lorsque Teh-chun me montrait le résultat de ses dernières recherches, cela donnait toujours lieu à de nombreux échanges enrichissants, nous donnant l’occasion de confronter nos opinions. Je ne pouvais qu’admirer la finesse d’exécution de ses créations nourries de la lecture des poèmes chinois anciens. Il s’interrogeait beaucoup. Teh-chun a reçu un choc en allant voir la rétrospective de Nicolas de Staël au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1956. À l’époque, son art était encore figuratif, puis doucement, jusqu’en 1958, il est passé au semi-abstrait avant d’évoluer totalement dans l’abstraction. Il a su exprimer sa culture chinoise par la peinture abstraite.
M. : Lad m’appelait vingt fois par jour pour me montrer ses dernières créations, me faire participer, mais je ne crois pas que l’on puisse conseiller un artiste, même s’il a toujours besoin d’un regard extérieur. La poésie l’a inspirée également, il avait d’ailleurs illustré Brocéliande de Louis Aragon et Le Parti pris des choses de Francis Ponge. Il avait l’habitude de dire qu’il avait «passé sa vie dans la poche des peintres», ayant noué davantage de relations amicales avec les poètes qu’avec les peintres.

Quel était votre rôle auprès de lui ?
M. : Au début, je nettoyais les pinceaux, et j’étais enchantée de le faire ! Je n’étais pas sa muse, ce serait beaucoup dire, je pense surtout qu’il ne pouvait pas se passer de moi. Au-delà de l’anecdote, je l’assistais du mieux possible pour qu’il puisse s’exprimer au travers de ses multiples facettes.
T. : Je faisais la même chose au début, mais très vite, Chu s’en est occupé lui-même. Je me chargeais surtout d’élever les enfants, de tenir la maison, et veillais aussi sur sa carrière. Chu était un peu replié sur lui-même, ne sollicitait personne. Je me suis aperçue rapidement qu’il me fallait tenir un répertoire de ses ventes. Lorsqu’un galeriste venait, il sélectionnait un certain nombre de toiles, mais nous ne pouvions prendre de photos avant qu’elles soient emmenées, les films coûtant cher. Alors Chu exécutait un croquis qu’il mettait en couleur et moi je notais les numéros, les dimensions du mieux que je pouvais. Le problème qui se pose aujourd’hui est qu’un certain nombre d’œuvres sont vendues mais on ne sait pas à qui car les marchands ne veulent pas nous le dire. J’éprouve donc une réelle difficulté pour préparer un catalogue raisonné exhaustif de l’ensemble des œuvres.

 

Chu Teh-chun, Promesse de la Terre, 1964, huile sur toile, 195 x 130 cm. © Chu Teh-Chun
Chu Teh-chun, Promesse de la Terre, 1964, huile sur toile, 195 x 130 cm.
© Chu Teh-Chun


Et si tout était à refaire ?
M. : J’ai eu une vie magnifique, superbe, un rêve, cinquante-huit années de bonheur et Lad est parti en deux heures, sans souffrance et sans angoisse. Nous avons eu des amis merveilleux : Jean Grenier, chez qui nous passions nos vacances dans le Lubéron, Sonia Delaunay qui me téléphonait tous les jours, Jacques Damas… Nous avons voyagé : à Venise au moment de la Biennale, événement très important dans le parcours de mon mari – nous nous sommes même installés un an là-bas tellement nous avions été enthousiasmés –, en Chine avec Teh-chun, invité officiel qui connaissait tout – Thérèse n’avait pu nous accompagner car ses enfants étaient petits, mais nous y sommes retournés tous ensemble en 1994 –, en Égypte, au Canada… Nous profitions d’une grande liberté ! Et puis, vous savez, Lad a mené un combat très important pour la libération d’Angela Davis ; il a défilé avec Aragon et la sœur d’Angela. Nous avons organisé ensuite un dîner de soixante personnes dont Brigitte Fossey, Jean Lacouture et Amnesty International était là aussi. Lad a rendu de nombreux hommages pour lutter contre l’injustice.

Ressentez-vous aujourd’hui le besoin de poursuivre son œuvre avec par exemple des expositions, des livres ?
M. :
C’est ma seule raison de vivre ! Bien sûr, Lad avait de merveilleux marchands tels que Régis Dorval, à Lille, qui a succédé à Henri Dupont, à Paris et à Genève. N’ayant pas eu d’enfant avec Lad (les médecins nous le déconseillaient vivement), je poursuis avec toute l’énergie dont je suis capable un travail de mémoire avec nos «enfants spirituels», Renaud Faroux et Numa Hambursin, qui ont tout compris à l’œuvre de Kijno et qui la connaissent aussi bien que moi-même. Une rétrospective au Tri postal de Lille était envisagée, mais ne pourra finalement pas avoir lieu. C’était peut-être la dernière joie de ma vie, mais j’espère qu’il y en aura d’autres, car il n’y a que cela qui m’intéresse.
T. : Bien sûr ! Yvon, très impliqué, s’occupe de la gestion de l’œuvre de son père, mais de mon côté, je prépare un catalogue raisonné. Fin septembre, début octobre, j’envisage de montrer au Centre culturel chinois une autre facette du travail de Chu : une cinquantaine d’œuvres sur papier – dessins, calligraphies, à l’encre de Chine, à la plume… –, mais ces pièces ne seront pas à vendre. En tant que femme d’artiste, je crois impératif de savoir bien s’entourer…

À lire
Des artistes en leur monde, 4e volume, photographies Marie-Paule Nègre, éditions de La Gazette, 2016. Prix : 10 €.
Paroles de femmes d’artistes, par Andrée Doucet, éditions Somogy, 2006.


À VOIR
«Des artistes en leur monde», exposition d’une sélection de tirages réalisés par Marie-Paule Nègre entre 2015 et 2016,
12 Drouot, 12, rue Drouot, Paris IXe, tél. : 01 48 00 20 00.
Du 9 au 12 mars.
www.drouot.fr

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