Tania Mouraud, les émotions du monde

On 05 September 2019, by Virginie Chuimer-Layen

Connue pour ses œuvres d’écriture, l’artiste observe notre univers dans toute sa diversité. Dans son atelier, elle explique sa pratique multimédia, entre poésie et radicalité, alors qu’elle participe à la triennale Gigantisme de Dunkerque.

 
© Esmeralda Da Costa

Il y a cinq ans, Tania Mouraud quittait son atelier parisien de la rue de Montreuil, «pour des raisons d’espace, de stockage et de qualité de vie», et s’installait à Colombiers, petite commune du Cher. Cheveux courts et regard pétillant, elle reçoit dans la cuisine de sa maison-atelier, où l’on remarque un ordinateur. «Le pivot de ma création, c’est lui, dit-elle. J’ai horreur de dessiner manuellement.» On en dénombrera plus de cinq, principalement à l’étage, là où cette magicienne des mots dont elle brouille les codes de lecture , plasticienne sonore, performer, vidéaste, photographe, exécute une grande partie de ses recherches. Rebelle des étiquettes, Tania Mouraud est aussi une amoureuse de littérature, de poésie et d’opéra. Elle vient de sortir Flashs’ (chez Marval), premier recueil poétique qu’elle considère comme le «backroom» de son travail, et dont la quatrième de couverture précise que c’est «un livre sur la douleur». Mais loin d’adopter un ton sombre, cette Parisienne née en 1942 évoque son intérêt pour le langage et les images, ferments de sa création, dans la joie de la rencontre. «Je suis une artiste à la pratique en rhizome, alors que l’on m’enferme souvent dans l’écriture…» De la conjonction «NI» placardée sur les murs lors de sa première «City Performance» en 1977 aux «Wall Paintings», mots en relief et jusqu’aux «Mots mêlés» ce «jeu pour vieilles dames» , Tania Mouraud manie en effet le verbe plastique depuis plus de quarante ans. Elle détaille brièvement les ressorts des derniers devant l’écran : «Pour la prochaine édition du festival toulousain de street art Rose Béton, dont je suis la marraine, j’ai créé sept pièces dans la salle accueillant le rideau de scène de Picasso aux Abattoirs. J’ai réalisé des kakémonos, en référence au théâtre nô. Pour ce faire, j’ai mis tous les mots d’un texte dans un logiciel de mots mêlés. À partir de la grille obtenue, j’ai conçu des compositions dites «abstraites», en laissant opérer le hasard de la machine.»
 

Tania Mouraud (née en 1942), exposition «Écriture(s)», 2019, Hangar 107, Rouen.
Tania Mouraud (née en 1942), exposition «Écriture(s)», 2019, Hangar 107, Rouen. © Julien Tragin

Regarder et réfléchir
Les «Wall Paintings», aux lettres noires calculées d’après le nombre d’or, si étirées qu’un important effort mental est nécessaire pour en reconstituer le sens, sont toujours très demandées. «Dans le cadre de la triennale de Dunkerque, les organisateurs souhaitaient que j’intervienne en particulier dans le port, sur le site de Rubis Terminal. Étant une enfant de la guerre (ses parents s’étaient engagés dans la Résistance, ndlr), j’ai voulu rendre hommage à tous ces jeunes sacrifiés au fond de la mer. J’ai pensé à une citation, tirée de La Tempête de Shakespeare, qui dit : «Ses os se sont changés en corail. Perles sont devenus ses yeux»… La mort, d’habitude laide, est ici sublimée.» Au-delà de son caractère visuellement abstrait, qu’elle explique par la distance prise avec le corps après la guerre, son procédé associant langage poétique et identité des lieux interroge sur notre aptitude à regarder et réfléchir. «En 2018, Nathalie Vranken, directrice du domaine Pommery à Reims, m’a demandé une peinture murale pour l’entrée du domaine dans le cadre de l’exposition «Expérience Pommery #14». J’ai souhaité voir une photo du château. À sa réception m’est immédiatement venue à l’esprit Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Si elle ne m’avait pas donné son accord enthousiaste pour cette proposition «critique», j’aurais refusé de participer. Je me mets toujours à nu par rapport à ce que m’évoque l’espace. Mon travail, loin d’être intellectuel, tient en premier lieu d’une émotion forte.» D’une réflexion sur un site et son histoire, mêlant inconscient et ressenti personnels, naît donc une œuvre-signe dont Tania Mouraud confie l’exécution au peintre graphiste Olivier Reyboz, ou à d’autres prestataires. À travers ses installations comme Frises, jouant sur «le négatif et le positif des mots, leur forme et contre-forme», elle nous éclaire sur la cécité du monde, sans jamais rien imposer.
Vision mélancolique
Comme pour se défaire de sa réputation d’artiste de l’écriture picturale, elle nous convie à l’étage, dans son open space. Là, dans un espace sans pinceau, où l’on découvre des écrans en sommeil, des boîtes grises d’archives  dont celles des «Peintures médicales»  sagement rangées sur des étagères, une échelle de Monoyer pendue à une poutre et des pièces emballées, elle montre ses dernières photos, quelques vidéos, des peintures sur tôle, sur miroir, comme autant de témoins de son dynamisme à créer par phases et à diversifier les supports tapis, métal, verre… «Depuis treize ans, je travaille avec mon assistante Amandine Mineo, qui est architecte. Néanmoins, lors de mes reportages photo ou vidéo, je suis seule et gère toute la postproduction.» Au sol, une photo de la série «Saudade» montre des tournesols. «Ceux de Van Gogh incarnent la beauté stéréotypée. Moi, je les montre sur pied, à contre-jour», commente-t-elle. La vision tourmentée et mélancolique de celle qui a pensé ici aux migrants, propre à l’Europe de l’Est selon certains. «Martine Dancer, ancienne conservatrice en chef au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, pense que je suis inspirée par le romantisme allemand. J’ai d’ailleurs vécu cinq ans en Allemagne.» Sur un autre cliché, des meules de foin rappellent étrangement un paysage de guerre. «En jouant sur le type de papier, les couleurs passées, la mémoire, j’extrais de cette campagne familière une forme de tristesse.» Quant à ses vidéos, leurs sons, mouvements et plans viennent amplifier la gravité des sujets : industrie, société de consommation à l’excès, environnement fragilisé. «Mes vidéos sont volontairement imparfaites et peuvent aussi être très dures. Je n’utilise du reste que du matériel semi-professionnel car je veux me mettre au même niveau que le spectateur», explique-t-elle, consciente que sa production peut être perçue, dans son ensemble, comme «trop rigide par son abstraction, sa géométrie, loin de la tendance actuelle».

 

Desolation Row, 2018, tirage encres pigmentaires sur papier fine art, 67 x 100,5 cm.
Desolation Row, 2018, tirage encres pigmentaires sur papier fine art, 67 x 100,5 cm. © TANIA MOURAUD

Un éternel engagement 
D’un côté, l’âpreté du monde réel paraît intensifiée par les techniques de la photographie et de la vidéo. De l’autre, la poésie des citations évoquées à travers les «Wall Paintings» et autres écritures semble atténuer la difficulté des histoires qu’elles portent. «Il est vrai qu’avec l’âge et ma vie à la campagne, mes œuvres sont plus contemplatives. Néanmoins, j’ai toujours cette mélancolie et je dis ce que je pense.» En effet, derrière ses créations sommeille une prise de position nette, une conviction des premières heures concernant la femme et notre société en général. Quand Tania Mouraud parle de son travail sur les mots mêlés, elle indique ne pas appliquer «les lois patriarcales de la belle composition». Créée en 1994, De la décoration à la décoration évoque de manière abstraite la peinture d’histoire, à laquelle «s’ajoute l’histoire de ce genre, interdit aux femmes. À reconnaissance égale, mes œuvres valent 95 % moins cher que celles des hommes !» Bardée de distinctions  Légion d’honneur, ordre national du Mérite, officier des Arts et des Lettres  se détachant sur un fond anthracite reprenant la teinte d’un costume, cette pièce est une véritable icône de la liberté pour la scène urbaine émergente. «Je fais partie du réseau des street artists. En dehors des galeries Gastaud à Clermont-Ferrand, Rabouan Moussion à Paris et Gaep à Bucarest, mes soutiens sont de jeunes trentenaires !» En 2015, Tania Mouraud a bénéficié d’une rétrospective au centre Pompidou-Metz. Si elle est présente dans de nombreuses manifestations collectives  et notamment en novembre prochain à la fondation Montresso à Marrakech , elle a toujours des désirs, en particulier d’exposer ses photographies pour «rompre avec cette histoire d’écritures» et partager toujours plus sa manière d’appré-hender le monde, dictée par ses émotions. «Peut-être faut-il y voir une attitude matriarcale ? En tous les cas, j’aimerais dire ceci : voilà ce que j’ai vu… et vous, qu’en pensez-vous ?» 

 

à voir
Triennale Gigantisme - Art & Industrie, Pôle d’art contemporain de Dunkerque.
Jusqu’au 5 janvier 2020.
gigantisme.eu

Biennale de street art Rose Béton, avec en invitée d’honneur Tania Mouraud aux Abattoirs à partir du 26 septembre, Toulouse.
Jusqu’au 5 janvier 2020.
lesabattoirs.org - rose-beton.com

«Tania Mouraud : peinture»  galerie Claire Gastaud, Clermont-Ferrand.
Du 15 novembre au 30 décembre 2019.
claire-gastaud.com

«There are Treasures Everywhere», fondation Montresso, Jardin rouge, Marrakech.
Du 2 novembre au 21 décembre 2019.
www.montresso.com
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