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Succession Ambroise Vollard : l’État condamné à restituer quatre tableaux

Publié le , par Vincent Noce

Quatre œuvres classées MNR doivent être rendues par le musée d’Orsay aux descendants du marchand d’art Ambroise Vollard.

Convervée au musée d'Orsay, Marine, Guernesey, de Pierre-Auguste Renoir fait partie... Succession Ambroise Vollard : l’État condamné à restituer quatre tableaux
Convervée au musée d'Orsay, Marine, Guernesey, de Pierre-Auguste Renoir fait partie des quatre MNR devant être restitués aux ayants droit d'Ambroise Vollard.
© RMN GRAND PALAIS (musée d’orsay), Stéphane Maréchalle

Le tribunal administratif a infligé un cinglant démenti à l’État en ordonnant la restitution à la succession Vollard de quatre œuvres détenues par le musée d’Orsay. Depuis une décennie, les héritiers du grand marchand se heurtent à son refus de rendre ces œuvres disparues sous l’Occupation, témoignant des obstacles que rencontrent encore les familles pour récupérer leur bien. En l’occurrence, cette difficulté paraît d’autant moins compréhensible qu’il s’agit de MNR (Musées nationaux récupération), récupérés en Allemagne après la guerre et placés sous la garde des musées en l’attente de restitution à leur légitime propriétaire, un processus que les institutions sont censées faciliter. À leur décharge, l’héritage d’Ambroise Vollard est un cas particulièrement complexe. Décédé en 1939 dans un accident de voiture, il a laissé plus de 6 000 œuvres à ses légataires et héritiers, dont le partage a donné lieu à de longs contentieux. Certaines ont pu être vendues par lui peu avant son décès, d’autres par ses héritiers. Il est cependant avéré que les deux experts associés dans l’inventaire de succession, Étienne Bignou et Martin Fabiani, très impliqués dans les transactions avec l’occupant, en ont détourné une partie, en bénéficiant de la complicité de l’exécuteur testamentaire, le frère d’Ambroise, Lucien Vollard. Sept œuvres ont notamment été vendues à des musées, des galeristes ou des dignitaires allemands, et ont été ultérieurement récupérées par la France.

Restitution sans spoliation
Depuis dix ans, les ayants droit en réclament la restitution. Elle leur est accordée pour quatre d’entre elles, dont la propriété est bien établie. L’État ne compte pas faire appel. Sur la base Rose-Valland des MNR, le ministère a déjà inscrit sur chaque notice «œuvre en cours de restitution». Il s’agit de deux peintures – une marine de Renoir et une nature morte à la mandoline de Gauguin, qui avaient été vendues par les experts véreux au musée Kaiser Wilhelm de Krefeld –, d’une étude à la sanguine pour Le Jugement de Pâris de Renoir et d’une aquarelle de sous-bois de Cézanne, qui fut rendue bien après la guerre par un ancien soldat de la Wehrmacht. En 2013, les héritiers ont déposé leur première demande de restitution à la direction du patrimoine. Ils ont attendu trois ans pour se voir opposer une fin de non-recevoir par la directrice des Musées de France, Marie Christine Labourdette, faute de spoliation au titre des lois raciales et d’information suffisante pour établir leur droit de propriété. Cette décision fut annulée pour excès de pouvoir en 2017 par le tribunal administratif, rappelant à la directrice des musées qu’elle n’était pas compétente pour statuer sur une demande de restitution. Le ministère de la Culture et le Quai d’Orsay ont néanmoins confirmé leur refus de rendre les œuvres à la famille. Celle-ci a dû entreprendre une longue course de sauts d’obstacles avec des allers-retours entre les cours administratives, le tribunal de grande instance, la cour d’appel et même la Cour de cassation. Il en ressort que seul le tribunal de grande instance a compétence pour juger de la légitimité de la propriété des biens concernés. Mais, dans ce parcours en zigzag, il revient à la Justice administrative de poser cette question de fond aux cours judiciaires, avant de pouvoir, en fonction de leur réponse, prononcer formellement la restitution – ce qu’elle vient de faire.

La Justice a également rappelé le principe affirmé en 2014 par le Conseil d’État, lors d’un contentieux dans lequel là encore l’État s’opposait à une restitution de MNR, que ces biens récupérés en Allemagne «doivent être restitués aux propriétaires légitimes, et ensuite à leurs ayants droit», même si «aucune spoliation n’a eu lieu». Le dossier des trois autres œuvres provenant d’Ambroise Vollard reste pendant. Faute d’éléments suffisants sur les circonstances de leur départ pour l’Allemagne, la Justice a rejeté la demande de restitution d’un bouquet de roses de Renoir, détenu par Orsay, et de baigneuses, qui se trouvent au musée Renoir de Cagnes-sur-Mer. Cette dernière peinture figurait bien dans la succession Vollard, avant d’être achetée en 1941 chez Étienne Bignou par le musée Wallraff Richartz de Cologne. Mais l’administration objecte qu’elle ne se retrouve pas dans la documentation de son stock, laissant entendre qu’elle aurait pu s’y trouver en dépôt. Dans le cas d’une tête de vieil homme de Cézanne, retrouvée chez la maîtresse d’un chef de la SS, elle assure que ce portrait avait été préalablement vendu par une légatrice à Fabiani. Les avocats des ayants droit reconnaissent que l’État avait une légitimité à vérifier les transactions. Il n’empêche, Me François Honnorat regrette qu’il ait fallu «un processus aussi long et méandreux», durant lequel deux héritiers sont décédés, pour parvenir à ce résultat. Relevant la légèreté de certains arguments avancés à la barre par l’État, Me Philippe Langlois déplore qu’il soit allé jusqu’à un recours en cassation qui ne s’imposait pas. Sur la base de données des MNR, le ministère a curieusement accompagné les quatre œuvres dont la restitution vient de lui être ordonnée d’une catégorisation pour le moins surprenante : «œuvre assurément non spoliée». Le ministère de la Culture devrait réviser son français. La succession Vollard a bien été spoliée, même si ce n’est pas sous l’emprise des lois raciales. Cet écart de langage nourrit le sentiment désagréable d’une volonté de dissimulation, sur fond d’hostilité persistante aux restitutions de la part des musées français.

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