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Stefan von Bartha «Il faut se rendre unique»

Le 13 juillet 2018, par Pierre Naquin

Malgré son jeune âge, Stefan von Bartha a été de toutes les évolutions du marché de l’art en terre suisse allemande. Il participa même aux premières éditions d’Art Basel… en culottes courtes.

Stefan von Bartha «Il faut se rendre unique»
Stefan von Bartha
© F.A.Z.-Foto. Frank Röth. COURTESY GALERIE VON BARTHA


À 37 ans, Stefan von Bartha dirige depuis maintenant dix ans l’entreprise fondée par ses parents en 1970. Alors qu’il a grandi dans la galerie, il a tenu à faire ses preuves ailleurs avant de revenir pour aider à développer l’entreprise familiale. Une manière pour lui d’apporter d’autres idées, d’autres pratiques et un regard différent sur le monde. Aujourd’hui, c’est un jeune galeriste d’une indéniable maturité qui se confie.
Qu’est-ce que vos différentes expériences ont apporté à votre activité actuelle ?
Je m’intéressais initialement au design vintage et, grâce au soutien de mes parents, j’ai pu organiser mes premières expositions dès l’âge de 18 ans. J’ai appris en condition réelles à vendre des objets de collection. Après des études chez Christie’s Education à New York, je suis revenu en Europe continentale, d’abord chez Sotheby’s Zurich. C’est là que j’ai intégré la rigueur, le savoir-faire organisationnel et le sens opérationnel des grandes maisons. J’ai plus tard travaillé pour l’enseigne berlinoise Nordenhake. J’y ai appris à collaborer avec des artistes contemporain, à concevoir un programme d’expositions, à comprendre le business des galeries… Plus généralement, je pense qu’il est essentiel de tester d’autres choses, d’observer le monde et sa propre activité avec des yeux neufs, d’être capable de s’adapter. On vit dans un monde qui change très vite.
Votre frère dirige également une galerie à Londres. Travaillez-vous ensemble ?
Pas directement. Nos établissements ont un artiste en commun, James Howell, mais cela ne va pas au-delà pour l’instant. En revanche, nous échangeons énormément, et notamment sur l’évolution du marché de l’art. Cela aide d’avoir un autre point de vue, d’autant plus quand celui-ci est basé dans un autre pays, avec des contacts et une manière de voir et de faire les choses qui sortent de l’ordinaire.
Vos parents participent-ils toujours à la galerie ?
Ils ne participent plus aux activités au quotidien mais ils ont toujours leur mot à dire dans la sélection des œuvres que nous présentons sur les foires. Nous parlerons surtout de la stratégie que nous voulons mettre en place pour la galerie. C’est important d’échanger avec d’autres générations. Il y a beaucoup à apprendre. Tout ne fait pas forcément sens dans le monde de l’art d’aujourd’hui et leur distance avec le daily business aide à garder le recul nécessaire pour prendre les bonnes décisions.

 

Vue de l’exposition «Landon Metz», à la galerie von Bartha de S-chanf.
Vue de l’exposition «Landon Metz», à la galerie von Bartha de S-chanf. COURTESY GALERIE VON BARTHA

Quand on est galeriste, on l’est pour toujours ?
C’est un métier de passion. Il est difficile de ne plus être passionné. Dans le cas de mes parents, il y a tant de choses qu’ils aiment encore dans cette profession : rencontrer leurs vieux amis sur Art Basel, parler des artistes, réfléchir à l’état du monde et à ce que l’art peut apporter, etc. Comment pourrais-je souhaiter leur enlever cela ? J’espère qu’ils participeront le plus longtemps possible.
Comment décririez-vous l’identité de votre galerie ?
Elle a désormais presque un demi-siècle. Il est du coup important d’en préserver l’héritage. Nous nous consacrons à l’art minimal, à l’art «concret». Cela ne s’est pas véritablement transformé avec l’ajout d’une programmation contemporaine. Au contraire, il y a de nombreuses passerelles entre les parties «modernes» et «contemporaines», les artistes d’aujourd’hui s’inspirant nécessairement de leurs prédécesseurs. Nous essayons de maintenir un équilibre entre les deux. Même si nous nous remettons constamment en question, nous n’allons pas fondamentalement changer notre ADN. Par ailleurs, l’art contemporain «prend de l’âge» et nous aussi… Nous évoluons avec nos artistes.
Comment cela se traduit-il financièrement ?
Le moderne et le contemporain s’équilibrent plutôt bien. Évidemment, d’une année sur l’autre, cela peut évoluer. Sans trahir de grands secrets, disons que, dans le moderne, une seule transaction peut faire une énorme différence sur l’année. On peut le voir comme un très beau bonus ou un filet de sécurité important. En même temps, il est de plus en plus difficile de trouver des pièces inédites, ce que les clients recherchent.
En tant que galeriste, comment savoir s’il faut persévérer dans une direction et quand il vaut mieux abandonner ?
On ne sait jamais vraiment. On est constamment en train d’essayer et d’apprendre. Pour les foires par exemple, on ne peut tirer les conclusions qu’une fois l’événement terminé : l’année dernière, nous avions fait le voyage à l’Armory Show avec quelques œuvres d’Imi Knoebel. Elles ont eu un succès fou. Nous aurions pu en vendre dix si nous les avions eues. Du coup, cette année, nous sommes revenus avec davantage de pièces de l’artiste. Nous n’en avons pas vendu une seule ! Même avec une bonne dose d’expérience, il est difficile de savoir… et en même temps, on est constamment obligé de présenter de nouvelles choses. La compétition est si forte qu’il faut proposer des choses uniques, une expérience unique.

 

Galerie von Bartha à Bâle.
Galerie von Bartha à Bâle.COURTESY GALERIE VON BARTHA

Bâle entretient un lien privilégié avec l’art…
C’est une relation très forte. Le plus vieux musée d’art est né ici. Si l’on se rapporte à la taille de la ville, le nombre de musées comme de collections privées, plus d’une soixantaine de tout premier plan, c’est tout simplement hors norme, sans oublier Art Basel évidemment. Tout le monde de l’art se retrouve dans notre ville pendant une semaine. Aucune autre cité ne peut en dire autant. Réciproquement, où que l’on aille dans le monde, les gens connaissent Bâle. En revanche, pour une galerie, en dehors de cette fameuse semaine, il est pratiquement impossible de faire venir des visiteurs internationaux. Paris, Los Angeles, New York, Londres ou Zurich sont plus attractives le reste de l’année.
Von Bartha a participé aux premières éditions d’Art Basel…
En effet, mes parents coopéraient à l’époque avec Carl Laszlo, qui était parmi les tout premiers exposants de la foire. À l’époque, on se garait devant la porte et on déchargeait les pièces à la main ! Il n’y avait pas de paperasse comme aujourd’hui. Il n’y avait pas le même niveau de compétition, ni les mêmes enjeux financiers. On avait le temps de faire des découvertes. C’était vraiment un autre temps. Personne n’aurait alors imaginé que des hedge funds investiraient dans l’art, ou que l’art contemporain deviendrait une monnaie d’échange pour les riches de ce monde. Cela a bien changé. Tout a changé !
Comment expliquez-vous ces évolutions drastiques ?
Cela tient à de multiples facteurs. L’art est devenu beaucoup plus «accessible». Internet, les mails et les réseaux sociaux ont radicalement modifié l’accès aux œuvres et le contrôle qui en était possible. Les gens les plus riches ont tellement d’argent, qu’ils ne savent pas où le placer, les marchés financiers classiques ne rapportant plus rien. La médiatisation du marché de l’art, et surtout de ses records, s’est amplifiée. Du coup, l’art est aussi devenu «à la mode». Parallèlement, le niveau de professionnalisation et la taille des acteurs a très nettement évolué. Les employés naviguent entre galeries et maisons de ventes. Avec l’explosion des prix, et le nouveau type de public concerné, la structure de coûts des acteurs traditionnels a également dû évoluer…
Comment faire pour s’adapter ?
Les acteurs doivent intégrer la situation et voir les aspects négatifs comme positifs de ces évolutions. Certains pensent encore que ce qui arrive aujourd’hui n’est qu’un épiphénomène et qu’en faisant le dos rond, tout reviendra à la normale. Il faut prendre son destin en main et se rendre «sexy». Devenir un Gagosian bis n’est la solution pour personne.
La clé, c’est d’être unique.

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