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Spoliations : L'aiguille dans la meule de foin

Publié le , par La Gazette Drouot

Un tout petit trou a permis aux chercheurs du « projet Gurlitt » de faire remonter l’origine d’un portrait de Thomas Couture à Georges Mandel, la grande figure de la République qui osa défier Pétain et fut abattu, lors de la débâcle de 1944, par un proxénète devenu responsable de la milice, Maurice Solnlen. L’œuvre a été...

  Spoliations : L'aiguille dans la meule de foin
 

Un tout petit trou a permis aux chercheurs du « projet Gurlitt » de faire remonter l’origine d’un portrait de Thomas Couture à Georges Mandel, la grande figure de la République qui osa défier Pétain et fut abattu, lors de la débâcle de 1944, par un proxénète devenu responsable de la milice, Maurice Solnlen. L’œuvre a été retrouvée dans la collection héritée d’Hildebrand Gurlitt, marchand d’art au service d’Hitler, qui fut saisie en 2013 à Munich. L’affaire fit grand bruit quand la découverte du «trésor nazi» (comptant mille deux cents œuvres) fut révélée par le magazine Focus. Deux expositions parallèles qui viennent d’ouvrir aux musées de Berne et de Bonn, ainsi qu’un colloque prévu à la fin du mois, redonnent de l’actualité à cette question. La task force mise en place par la République fédérale et la Bavière pour opérer les recherches de provenance en a profité pour dévoiler cette histoire peu banale. Ce tableau de 73 x 60 cm représente une jeune fille de bonne famille au chignon bien serré, l’air songeur, tenant entre les doigts la chaînette du crucifix lui pendant au cou. Dans les semaines qui suivirent l’arrestation de Georges Mandel, le 8 août 1940 au Maroc, un Sonderkommando prit possession de sa résidence, 67, avenue Victor-Hugo. Dans un télégramme daté du 27 août, son chef, Eberhard Freiherr von Künsberg, fit un point sur le transfert à l’annexe de l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, des « œuvres d’art appartenant à des juifs en France », en faisant état d’une « nouvelle opération » en cours « dans l’appartement du juif Mandel ». La comédienne Béatrice Bretty, compagne de l’ancien ministre et devenue tutrice de sa fille, rédigea après guerre un inventaire des biens disparus, comprenant un « portrait de femme, à l’huile, buste, signé Couture », qui figure aux archives du Quai d’Orsay. Dans les carnets laissés par Gurlitt, celui-ci évoque l’acquisition d’un Couture en 1943. Un « portrait de femme brune » est aussi mentionné dans une liste de plus de soixante-dix œuvres, qu’il a mises à l’abri au printemps 1944 chez un confrère parisien, Raphaël Gérard. Les deux compères ayant tranquillement repris leur activité, Gurlitt a pu le récupérer à Düsseldorf en 1953. L’historique s’écrit donc en pointillé. Mais les enquêteurs ont retrouvé dans les archives françaises une note, probablement de la main de la conservatrice Rose Valland, sur sept pièces de la collection Mandel, avec cette précision que lui avait fournie la famille : «1. Thomas Couture (portrait de femme) (trou au milieu de la poitrine, réparation apparente)». À Bonn, quand le document fut retrouvé, il fut renvoyé à l’atelier de restauration, où il était déjà passé en vue d’être accroché à l’exposition. Effectivement, un petit trou réparé a pu être repéré sur le sein de la sage jeune fille. La commission d’enquête considère donc comme plausible qu’il s’agisse là du tableau décroché avenue Victor-Hugo en août 1940. Les chercheurs ont retrouvé ce petit rien qui avait fui dans le pli des vagues. Ce travail, nous le devons aux disparus comme aux vivants. Quand donc la France se dotera-t-elle d’une mission de recherche indépendante sur la spoliation artistique ?

L’histoire peu banale mais exemplaire d’un portrait de Couture, spolié et retrouvé grâce au « projet Gurlitt ».

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