Si Versailles m’était conté II

Le 29 novembre 2018, par Jean-Louis Gaillemin

Bien avant la réhabilitation des espaces muséaux dus à Louis-Philippe, la conservation du château a voulu restituer les appartements royaux dans leur aspect d’avant la Révolution.

La Chambre de la Reine.
© J.-M. Manoï


En 1892, avec la nomination de Pierre de Nolhac (1859-1936) à la tête du musée de Versailles, l’idée du château-demeure va s’opposer à celle du château-musée, au profit d’une restitution des appartements royaux tels qu’ils étaient en 1789, avant que les ventes révolutionnaires n’en dispersent le mobilier. À cette date, ce n’est plus le Versailles de Louis-Philippe qui fait rêver, mais celui, nostalgique et automnal, peint par Alexandre Benois (1870-1960) et chanté par Henri de Régnier (1864-1936) (voir Gazette n° 39, p. 230). Plus que le Roi-Soleil, c’est désormais Marie-Antoinette, celle à laquelle pensent tous les Français lorsqu’on dit simplement «la reine», selon la formule de Nolhac, et qui hante les visiteurs et visiteuses, telles Miss Moberly et Miss Jourdain, croyant l’apercevoir à Trianon le 10 août 1900 : «Elle portait un chapeau de soleil blanc, perché sur d’épais cheveux blonds qui bouffaient autour de son front […] je commençais à me sentir comme dans un rêve». Sa chambre et ses petits appartements, comme le cabinet de la Méridienne, seront les premiers à profiter du «remeublement». Si le conservateur réussit à faire revenir du Louvre des meubles versaillais dès 1914, Gaston Brière (1871-1962), l’un de ses successeurs, accélère le mouvement avec la console de la Méridienne et l’écran de la cheminée de sa chambre. Au même moment, Pierre Verlet (1908-1987), un jeune chartiste, entreprend les premières études scientifiques, qu’il publie en 1945 dans son ouvrage intitulé Le Mobilier royal français : «Pas un musée au monde ne pourra donner l’impression de ce qu’étaient, avant 1790, les appartements de Versailles, de Compiègne ou de Fontai-nebleau. On comprendra peut-être un jour l’intérêt qu’il y aurait à reconstituer avec exactitude et magnificence telle ou telle salle de ces châteaux.»

La galerie des Glaces.
La galerie des Glaces.© Thomas Garnier

Bataille entre copie et authentique
Hélas, Verlet, qui avait été nommé au Louvre mais rêvait de diriger Versailles pour mettre à exécution ses projets, fut doublé en 1953 par Gérald Van der Kemp (1912-2001), un jeune conservateur du château, adepte lui aussi du remeublement. Mais, alors que le premier privilégiait la copie des meubles irrécupérables  «Une bonne copie, bien patinée comme l’original, honnêtement indiquée comme une reproduction, vaudra mieux qu’un emplacement vide. C’est un pis-aller regrettable, nécessaire, exceptionnel» , le second favorise l’authentique : «Non seulement les copies dateraient, non seulement elles coûteraient très cher […] mais elles manqueraient de cette ”aura” de l’original qu’une copie ne possédera jamais.» Débute alors une lutte terrible entre les deux «remeubleurs». Dépité d’avoir été évincé, Verlet fera tout pour conserver au Louvre les exilés versaillais réclamés par Van der Kemp. Malgré le coup d’éclat du retour du Véronèse dans le salon d’Hercule et quelques prouesses pour les petits appartements, le butin est maigre, et le conservateur en chef de Versailles décide alors de se tourner vers le mécénat privé pour achever, à marche forcée, les transformations des grands appartements qui lui tiennent à cœur. Au risque de fouler aux pieds sa conception de l’authenticité… Pour ce faire, il recouvre de soie et d’or modernes les murs, la balustrade et le lit, inventés de toutes pièces, de la chambre de la Reine. Le cabinet de la Méridienne – sa retraite – est tapissé d’un «bleu Marie-Antoinette», qui faisait à l’époque le bonheur des clients du Crillon. Exilé, le «faux lit de Louis XIV», commandé à Jacob-Desmalter en 1835 par Louis-Philippe pour la chambre du Roi, fut remplacé par une carcasse revêtue d’une soie lyonnaise clinquante et lourde, réalisée d’après un modèle commandé dix ans après la mort du Roi-Soleil par… son arrière-petit-fils. Dans la galerie des Glaces, laissée dans son aspect d’origine par Louis-Philippe, d’étiques lustres – lesquels n’étaient accrochés sous l’Ancien Régime que le temps d’un bal ou d’un dîner –, placés trop bas, ruinent ses proportions. Des consoles, des guéridons et leurs copies en plastique doré, avec leurs girandoles modernes, tentent en vain de lui donner un aspect Louis XV. André Fermigier (1923-1988), qui avait risqué la conjonctivite devant les nouveaux tissus, fut atterré par la galerie des Glaces et écrivit dans les colonnes du Monde : «C’est vraiment bien laid, et de toute manière on ne pourra jamais redonner au château la physionomie qui fut la sienne en 1789. Ou bien il faudrait tout restaurer, tout reconstituer d’un coup et ce serait fabuleux ! On habillerait les gardiens en suisses, on distribuerait des épées aux visiteurs.» Ce kitch assumé a brillé d’un éclat inattendu lors de l’exposition «Jeff Koons», en 2008, comme le remarquait Jean-Jacques Aillagon, alors président du château, du musée et du domaine national de Versailles : «Moon (Light Blue) dans la galerie des Glaces, c’est un mariage puissant…» Koons y était chez lui, et son fameux bouquet exaltait la magnificence lyonnaise des soieries de la chambre de la Reine. Cet effacement systématique de la présence de Louis-Philippe dans les grands appartements se lit aussi dans la cour du château, dont la statue équestre de Louis XIV, placée par le Roi-Citoyen, a été exilée au profit d’une clinquante grille créée ex nihilo ou presque, pour reconstituer l’aspect XVIIIe.

Le salon de Mercure.
Le salon de Mercure.© C. Millet et T. Garnier

Entre confusion et désinvolture
Le départ de Van der Kemp laissa la conservation dans la plus grande confusion, entre partisans de l’authentique et ceux de la copie, de l’analogue et même de la création. Exemplaire : le salon de Mercure, inauguré en 2012, dans l’idée de restituer un état éphémère de celui-ci, transformé en chambre. «C’était dépasser la lettre pour retenir l’esprit», estime Béatrix Saule, alors directrice générale du musée et du domaine national des châteaux de Versailles et de Trianon. Quel esprit en effet que de marier le faux lit Louis XIV, chassé par l’ancien conservateur, aux copies en résine d’un guéridon en bois doré Régence du musée des Arts décoratifs, qui peinent à «scander l’espace». Elles supportent des girandoles modernes, de style Louis XV, du faubourg Saint-Antoine. Autre cocasserie : une théorie de ployants dont un seul est authentique, ses petits frères cachant leurs corps nus sous des housses mal fagotées et ne laissant voir que leurs petits pieds, seules parties sculptées. De chaque côté du lit se tiennent deux fauteuils Louis XIV achetés à Drouot, recouverts de tapisseries d’Aubusson rapportées. «La vérité de l’organisation mobilière dépasse l’incomplète authenticité et concordance chronologique du mobilier», explique, sibyllin, le conservateur Pierre-Xavier Hans. Traduisons : du moment que les types de meubles décrits dans l’inventaire sont là, peu importe le disparate de la réalité. Une telle désinvolture, sur fond d’obsession de la relique authentique, explique les scandales ayant récemment secoué Versailles. En 2014, la reconstitution ex nihilo du lit de Louis XVI, sur la base de quelques vagues descriptions d’archives, était confiée à Bruno Desnoues, «meilleur ouvrier de France». Deux ans plus tard, une série de chaises «de provenance royale», achetées pendant près de huit ans par la conservation sur le marché pour 2,7 millions d’euros, se révélèrent fausses suite aux aveux de leur commanditaire, l’historien et expert Bill Pallot, un familier du château. L’affaire devint savoureuse lorsqu’on apprit que le créateur des chaises n’était autre que Bruno Desnoues lui-même. «Comme il est difficile de marier l’exactitude et la magnificence !» (Pierre Verlet)

 

À lire
Louis-Philippe et Versailles, sous la direction de Valérie Bajou, coédition château de Versailles/Somogy éditions d’art, 2018, 434 pages, 49 €.
Le Salon de Mercure, chambre de parade du roi, sous la direction de Pierre-Xavier Hans, coédition château de Versailles/Artlys, 2015, 144 pages, 25 €.
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