Roman Komarek, le Tchèque qui va résoudre tous vos problèmes

Le 13 décembre 2018, par Pierre Naquin

Blockchain, Machine Learning, reconnaissance visuelle, tokenisation, passeport numérique, cryptomonnaie… Autant de termes à maîtriser pour entrer dans le nouveau monde de l’art proposé par le fondateur d’Artstaq. Décryptage.

Roman Komarek
© Photo Jan Schejbal


Il a le visage sérieux des Européens de l’Est. Pourtant, c’est quelqu’un de très accueillant et plein d’humour qui nous présente ses percées et ses avancées. Petit à petit, concept après concept, il nous dévoile les différentes briques de son monde qui révolutionnera  ou pas  le nôtre. Plongée dans l’univers des technologies numériques, qui promettent de solutionner les problèmes du marché de l’art… et bien davantage.
D’où vient votre intérêt pour la chose artistique ?
En fait, ça a commencé très tôt. Quand j’étais enfant, mes parents, qui me trouvaient extrêmement doué, m’ont inscrit à l’École d’art du peuple, à Prague, où les classes étaient petites et les professeurs merveilleux. Plus tard, cet apprentissage s’est converti dans un début de carrière dans l’architecture, où j’étais le seul à savoir encore utiliser le papier et le crayon. Bien après, j’ai commencé à collectionner grâce à mon épouse et son cercle d’amis. Aujourd’hui cela ne vous étonnera pas, je m’intéresse tout particulièrement aux plasticiens qui intègrent la technologie, l’architecture ou les mathématiques dans leurs créations.
Entre Artstaq, OneProve et Veracity Protocol, vous semblez à la tête d’un ensemble de services qui se veut complet…
Autant il est vrai qu’Artstaq est une offre entièrement dédiée au marché de l’art, autant les deux autres «briques» ne concernent pas uniquement le domaine artistique. OneProve est une solution qui, à travers la reconnaissance d’image et l’intelligence artificielle, permet de relier objets physiques et registres digitaux. Les photographies qui sont prises de l’objet sont analysées pour créer un modèle mathématique, lequel devient l’identité numérique de ce que l’on veut protéger. Cela permet d’en garantir l’authenticité à très bas coût et sans intervention. Veracity Protocol est probablement notre plus gros chantier, celui sur lequel nous concentrons actuellement toutes nos compétences. Il s’agit d’une infrastructure informatique décentralisée qui garantit qu’il n’y a pas altération, ou remplacement, d’un objet au cours de son «cycle de vie». C’est la construction ultime qui permet à n’importe qui, à tout moment, d’être assuré que le bien matériel auquel il fait face est bien celui qu’il est censé être. Cela peut évidemment s’appliquer à l’art, mais aussi à n’importe quel autre type d’objets. Artstaq, en comparaison, ne concerne qu’une niche bien identifiée : c’est une plateforme, toujours décentralisée, qui permet la valorisation et le trading d’œuvres d’art, en totalité ou en parts, ce que l’on nomme «tokenisation».


 

Mise en situation de OneProve.
Mise en situation de OneProve.© Courtesy OneProve


Comment travaillez-vous avec les laboratoires d’analyses scientifiques ?
Nos solutions sont capables d’indiquer à quelle œuvre précise, précédemment référencée, correspond celle en face de vous. Nous nous appuyons sur les experts, scientifiques ou non, pour peu à peu construire cette base de données qui permet la comparaison. Les chercheurs font seuls le travail d’analyse. Ils utilisent ensuite OneProve pour en réaliser l’empreinte numérique, qui fait le lien entre objet physique et données digitales.
Vous utilisez l’intelligence artificielle pour créer ces empreintes. Or, du moins aujourd’hui, on ne dispose pas d’explications sur la façon de procéder de celle-ci. Ne pensez-vous pas que ce soit un frein à l’adoption de ces nouvelles technologies ?
Quelqu’un a dit : «Pour que les êtres humains acceptent les méthodes des boîtes noires, il faut un modèle qui permette de rendre compte et résumer sa manière d’agir.» Cela revient un peu à vouloir des «robots qui pensent comme des humains». Est-ce véritablement ce que l’on souhaite ? Personnellement, je n’en ai pas besoin. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de tout comprendre pour faire confiance et respecter le résultat.
Tout le monde parle de la blockchain, et vous l’utilisez largement dans vos services. Pensez-vous qu’elle ait la capacité de transformer le monde de l’art ?
Je suis un grand fan de la blockchain ! Il y a une raison quasi philosophique derrière cela. Elle permet de tout construire : de nouveaux marchés, de nouvelles industries, des entreprises, et même des systèmes économiques, avec leurs propres monnaie, règles, modèle de croissance, acteurs, etc. Le potentiel est infini. Mais la blockchain a un inconvénient majeur : elle n’a aucune prise sur le monde physique. Sans méthode pour lier les objets avec leurs entrées numériques, la portée de la technologie est très limitée, dans l’art comme dans toutes les industries. D’où notre travail, qui en soi pourrait s’appliquer sans blockchain.
Le niveau de sophistication de vos solutions est-il véritablement adapté au marché de l’art d’aujourd’hui ?
Je ne me pose pas la question en ces termes. Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est la situation dans cinq à dix ans. Il ne fait aucun doute que l’intelligence artificielle et la blockchain sont en train de révolutionner le monde d’aujourd’hui. Ceux qui ne seront pas en mesure de s’adapter seront éliminés. Le contexte est très différent de celui d’il y a ne serait-ce que trois ans, quand nous évoquions timidement la digitalisation du marché de l’art. La blockchain n’est pas seulement une nouvelle technologie : c’est une nouvelle économie.
Comment convaincre un marché de l’art, dit très traditionnel, de l’intérêt de nouvelles technologies dont on peine encore à comprendre tout à fait le pouvoir transformatif ?
Nous nous adressons en priorité aux jeunes. Ils sont davantage en mesure de percevoir tout le potentiel des nouvelles technologies. Et ils sauront trouver les mots pour persuader leurs parents !


 

 
 © Courtesy OneProve


Pensez-vous qu’une cryptomonnaie s’appuyant sur des œuvres d’art puisse intéresser les collectionneurs ?
Il me semble que les collectionneurs s’intéressent avant tout aux œuvres qu’ils achètent. blocIl me paraît donc plus pertinent d’utiliser la blockchain pour développer le marché de l’art, plutôt que de se pencher sur le seul aspect financier. La blockchain peut aider à résoudre les questions de provenance, peut imposer l’application de règles claires et bénéfiques aux acteurs, peut mettre en place des méthodes de rémunération plus justes pour les artistes et les galeries, peut développer des moyens d’achat partagés simples et sécurisés… tout cela est à la portée de la blockchain.
La transparence est-elle nécessairement la seule voie pour le monde de l’art ?
Oui, sans aucun doute. Je crois profondément en la transparence, pour les personnes comme pour les systèmes.
Comment rapprocher la culture artistique et celle de la technologie ?
Elles ne sont pas si éloignées que cela. Vous seriez surpris ! Les créatifs, qu’ils viennent de l’art ou des technologies, ont la même énergie. Ils sont à la fois naïfs et rebelles, rêveurs et passionnés, et sont capables de se jeter corps et âme dans ce qu’ils entreprennent. Cela ne les rend pas plus faciles à manager, mais il n’y a véritablement aucun obstacle à ce que ces deux univers travaillent naturellement ensemble.

À savoir 
L’application OneProve est téléchargeable gratuitement.

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